1530 à 1550, psaume 123 : Safed.

Résumé:

Cette génération est celle des années 1530 à 1550.

Suivant notre comptage, cette génération est la génération 123 associée au psaume 123. C’est dans ce psaume 123 que nous retrouvons donc une illustration des faits de cette génération.

Cette génération voit s’accroître la population juive en Terre sainte, ainsi la communauté juive de Jérusalem continue à s’accroître. Mais l’accroissement global de la ville rend la population juive minoritaire. L’expansion de la présence juive à Jérusalem, si elle est confirmée reste bridée du fait de l’administration ottomane et de la situation économique.

Conscients des limites d’implantation à Jérusalem, du fait des faibles débouchés économiques de la ville et de la concurrence de colonisation pratiquées par les Musulmans et les Chrétiens, les Juifs désireux de faire leur « aliyah », sans renoncer à leur amour pour la Ville sainte trouvent une solution de repli en investissant la ville de Safed. La ville réunira ainsi de nombreux savants de l’époque qui relanceront en particulier l’intérêt pour la Kabbale (suivant l’impulsion entre autres d’Isaac Louria).

A cette génération, les Espagnols et les Portugais profitent pleinement des richesses du nouveau monde découvert simultanément à l’expulsion des Juifs. Cela ressemble à une recompense divine. Ainsi l’extension de l’Inquisition au Portugal en 1536, touche maintenant  des juifs convertis de force au contraire de la première inquisition espagnole qui ne touchait que des juifs qui avaient choisi le choix de la conversion (même si les possibilités de choix étaient restreintes).

Développement:

L’aliyah s’accélère

Cette génération voit s’accroître la population juive en Terre sainte, ainsi la communauté juive de Jérusalem continue à s’accroître. Mais l’accroissement global de la ville rend la population juive minoritaire. L’expansion de la présence juive à Jérusalem, si elle est confirmée reste bridée du fait de l’administration ottomane et de la situation économique.

Malgré la situation économique précaire, la vie religieuse s’affirme :

  • Mais[1] c’est surtout une vingtaine d’années après le voyage de Bassola (en 1522) que la vie religieuse atteint son sommet. Plusieurs savants rabbins de grande stature marquent la communauté juive de Jérusalem au milieu du siècle. La vie de chacun d’eux est caractéristique à la fois du renouveau de Jérusalem et des difficultés qui s’y présentent.
  • Lévi Ben Habib (1483-1545) a subi toutes les tribulations de l’expulsion d’Espagne, y compris le baptême forcé au Portugal. […] Installé quelque temps à Safed, pour se hausser en sainteté, il décide de se fixer à Jérusalem, probablement autour de 1536. De la ville sainte, il lutte avec énergie contre la prédominance religieuse de Safed. […]. (Cette rivalité entre les deux villes) fait la preuve que deux centres importants existent en rivalité l’un avec l’autre en ce XVIe siècle : Jérusalem et Safed. Le prestige de Jérusalem reste finalement intact. Il est rehaussé également par d’autres personnalités que Lévi Ben Habib.

Le repli sur Safed

Conscients des limites d’implantation à Jérusalem, du fait des faibles débouchés économiques de la ville et de la concurrence de colonisation pratiquées par les Musulmans et les Chrétiens, les Juifs désireux de faire leur « aliyah », sans renoncer à leur amour pour la Ville sainte trouvent une solution de repli en investissant la ville de Safed :

  • S’il existe[2] une ville (de Terre sainte) à laquelle s’applique à l’évidence le terme de Renaissance, c’est bien Safed au XVIe siècle. La ville existe, non pas depuis l’époque biblique, mais depuis l’époque talmudique. […]
  • À la veille de la conquête ottomane, Safed et ses environs comptent un peu moins de sept cent cinquante chefs de famille musulmans et environ trois cents chefs de famille juifs. Après la conquête ottomane et l’arrivée des expulsés d’Espagne, le nombre de juifs augmente considérablement. Il se multiplie par cinq, alors que la population musulmane ne se multiplie que par deux. Aucun chrétien n’habite Safed à cette époque. Dans un recensement fiscal de 1555, il y a plus de familles juives que de familles musulmanes. (..) Au total environ quinze mille âmes, dont plus de la moitié sont juives. […]
  • Les sentiments d’hostilité à l’égard des Juifs, si marqués à Jérusalem au cours des siècles passés, n’ont pas eu l’occasion de se développer à Safed, et les juifs, dès la fin du XVe siècle, y sont accueillis avec bien plus de bienveillance qu’à Jérusalem. Le développement économique de la ville sous les Ottomans incite les dirigeants locaux à y attirer une population juive, connue pour avoir généralement de bonnes qualités professionnelles, surtout lorsque leurs familles sont venues d’Espagne. Sans doute la ville n’a pas le prestige de Jérusalem. Mais ce manque est partiellement compensé par la proximité de la tombe du prestigieux R. Simon Bar Yohaï à Méron, considéré comme le père de la tradition Kabbaliste. D’autres tombes de grands sages de l’époque talmudique se trouvent aussi en Galilée (où est situé Safed). […]
  • (D’autres raisons justifient ce rassemblement des Juifs à Safed : l’espoir messianique – le Messie doit apparaître en Galilée – , le climat de Safed est plus favorable qu’à Jérusalem, l’économie y est plus florissante grâce entre autres au textile).
  • Tous ces éléments permettent de comprendre que Safed ait pu être au XVIe siècle, plus encore que Jérusalem, au centre d’une extraordinaire activité à la fois économique et spirituelle. […]
  • C’est entre 1535 et 1555 que plusieurs très importantes personnalités rabbiniques viennent s’établir à Safed.

Safed et la Kabbale

Safed réunira ainsi de nombreux savants de l’époque qui relanceront en particulier l’intérêt pour la Kabbale (suivant l’impulsion entre autres d’Isaac Louria) :

  • C’est à Safed[3] que la Kabbale du XVIe siècle atteint son apogée. Joseph Caro, Salomon Halévi Alkabets, Moïse Cordovero (1522-1570) comptent parmi les plus éminents kabbalistes de la ville ; ils profitent nettement du rassemblement de diverses écoles de mysticisme juif qui s’y opère. Isaac Louria Ashkénazi (1534-1572) crée la célèbre école dont Haïm Vital (1542-1620), son disciple élabore et popularise le système sous forme appelée à exercer une profonde influence sur les kabbalistes sépharades et ashkénazes des siècles suivants.

L’influence de ces savants à Safed concerne aussi la liturgie juive :

  • Salomon[4] Alkabets Halévi (1505-1584) arrive à Safed en 1536, en même temps que Joseph Caro. Son influence y est considérable et ses élèves nombreux. Cependant, il est surtout célèbre par son poème liturgique Lékah Dodi en l’honneur du shabbat, où d’ailleurs son nom apparaît en acrostiche. Empreint d’une mystique profonde mais rendue accessible par l’allégorie de « la fiancée shabbat » accueillie par son fiancé Israël, le poème célèbre le shabbat à la fois dans sa signification temporelle et dans son élan messianique. En très peu d’années et grâce à l’imprimerie, ce poème se répand, avec des variantes minimes, dans les communautés juives du monde entier. Il devient un élément fondamental des prières du vendredi soir pour l’accueil du shabbat. Sa force poétique mais aussi le prestige d’Erets Israël ont fait du poème d’Alkabets, composé à Safed, le plus populaire des textes postbibliques du rituel de prières.

Dans ce poème, l’auteur réaffirme sa confiance en Dieu et réaffirme sa croyance en la venue prochaine du Messie qui mettra fin aux humiliations subies par les Juifs par les autres peuples (l’expulsion d’Espagne est encore dans tous les esprits surtout de certains qui l’ont vécu).

Ainsi le renouveau du judaïsme, y compris dans sa composante mystique insufflée par les communautés juives de Jérusalem et Safed permettent de tourner la page de l’expulsion d’Espagne en se tournant résolument vers l’avenir sans faire abstraction des difficultés persistantes de l’exil.

C’est ce qu’exprime le début du psaume de cette génération :

  1. Cantique des degrés. Vers toi j’élève mes regards, ô Toi qui résides dans les cieux !
  2. Vois, de même que les yeux des esclaves sont tournés vers la main de leur maître, de même que les yeux de la servante se dirigent vers la main de sa maîtresse, ainsi mes yeux sont tournés vers l’Éternel, notre Dieu, jusqu’à ce qu’Il nous ait pris en pitié.
  3. Sois-nous propice, Seigneur, sois-nous propice, car trop longtemps nous avons été rassasiés de mépris.

La poursuite de l’Inquisition

Alors que Christoph Colomb avait limité son implantation dans les Antilles, en 1519 Cortes découvre l’Amérique du Sud et en commence la conquête à partir du Mexique actuel, les Portugais avaient eux pris pied au Brésil dès 1500 (pensant découvrir un nouvel archipel) qui de façon mystérieusement opportune était tombé dans leur possession suite au traité de Tordesillas qui décida en 1494 du partage du monde entre Espagne et Portugal avec la bénédiction du pape. Les autres pays européens ne sont pas en reste, Jacques Cartier découvre le Canada en 1537 sans visiblement se rendre compte de l’importance du continent découvert (l’Amérique du Nord).

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L’hégémonie de l’Espagne et du Portugal sur le nouveau monde ne sera remis en cause que plus tard, en attendant l’or et les richesses du nouveau monde abondent dans la péninsule ibérique confortant les monarques de ces pays que la décision d’expulser les Juifs de leur royaume leur a été bénéfique et leur a apporté la bénédiction divine. Cette bénédiction ne sera toutefois pas éternelle, et bientôt ces pays disparaîtront du devant de la scène européenne et de la scène internationale.

Pour la génération qui nous intéresse ce n’est pas encore le cas, or et autres richesses des Amériques affluent en Espagne et Portugal.

En Espagne, les Juifs ont officiellement disparu en 1492, ceux qui sont restés se sont nécessairement convertis, parfois sincèrement, parfois avec l’espoir de pouvoir revenir à la religion juive après l’orage passé. L’inquisition s’acharne sur ces derniers dans les premières décennies suivant l’expulsion afin de ne conserver que des nouveaux-chrétiens sincères.

À notre génération, l’Espagne pouvait considérer s’être débarrassé de ses Juifs, incluant les crypto-juifs. Bientôt, elle se penchera sur le sort des nouveaux chrétiens (les Juifs réellement convertis au christianisme). Le Portugal avait lui prononcé l’expulsion de ses Juifs en 1497, laissant dans un premier temps une certaine liberté aux Juifs acceptant la conversion, les garantissant d’aucune enquête sur la réalité de leur conversion pendant vingt ans. Toutefois, les engagements, lorsqu’ils concernent les Juifs et qu’ils leur sont favorables sont rarement définitifs et assez rapidement les crypto-juifs portugais se réfugient dans la clandestinité.

Simultanément à l’expulsion des Juifs en 1492, l’Espagne a découvert un nouveau monde. Dans la génération qui nous intéresse, Espagne et Portugal perçoivent des richesses fabuleuses en provenance de ce nouveau monde, même si celles-ci sont illusoires et contribueront vraisemblablement à la dérive de ces pays dans les générations à venir.

Cette prospérité apparente semble récompenser les efforts de ces pays dans leur défense du christianisme, dans leurs efforts pour faire disparaître définitivement le judaïsme, implanté pourtant depuis plus d’un millénaire, de leurs terres. Ainsi avec l’extension de l’Inquisition au Portugal en 1536, celle-ci qui touchera maintenant  des convertis de force au contraire de la première inquisition espagnole qui ne touchait que des juifs qui avaient choisi le choix de la conversion (même si les possibilités de choix étaient restreintes).

Ce point culminant du sort des Juifs en terre ibérique justifie la fin du psaume de cette génération :

  1. Trop longtemps notre âme a été rassasiée des moqueries de gens confiants dans leur prospérité, des dédains d’arrogants oppresseurs.
  • Cette génération fait partie de la 3ème garde de la nuit (générations 99 à 147).
  • Elle est donc associée à une malédiction du Deutéronome (malédictions numérotées 50 à 147 en continuité avec celles du Lévitique).
  • En effet les 2ème et 3ème gardes de la nuit sont celles du long exil des Juifs hors de leur terre et sans Temple à Jérusalem et donc sans service du Temple (défini dans le Lévitique). Le Deutéronome est une « redite » des lois adaptée à l’exil puisque ne reprenant pas les lois associées au service du Temple.

Les Marranes portugais, souvent Juifs espagnols convertis de force, qui avait pu croire aux engagements initiaux de la couronne portugaise, cherchent le salut, pour ceux qui ne l‘ont pas encore fait, dans l’exil.

Soit un exil dissimulé en s’installant sur des possessions Portugaises en dehors du territoire soit un exil réel dans les rares terres d’accueil à leur disposition.

C’est ainsi que la communauté juive d’ Ancône, se crée sous la « bénédiction » du pape :

  • Encore[5] une fois des réfugiés sépharades se dispersèrent dans le reste de la péninsule (italienne), partageant le sort de la deuxième vague de diaspora sépharade, la vague portugaise des premières décennies du XVIe siècle.
  • Nombre de Juifs gagnant l’Italie depuis le Portugal, pendant les brèves périodes où ce royaume ouvrait ses frontières à l’exode des nouveaux-chrétiens, étaient en réalité des Espagnols, de ceux qui avaient trouvé refuge au Portugal en 1492 pour y être ensuite baptisés de force en 1497. […]
  • Ces Portugais ne venaient qu’en partie directement du Portugal : nombre d’entre eux avaient séjourné dans le principal centre de commerce espagnol, Anvers, et d’autres étaient passés en Orient, puis arrivés en Italie en tant que sujets de l’empire Ottoman. Et c’est précisément à un groupe de ces Portugais que le pape Paul III concéda, au début des années 1540, le privilège de fonder une communauté à Ancône, afin d’y développer le port naissant. Ainsi se forma sous l’autorité pontificale – ce qui paraît incroyable -, une communauté juive composée de nouveaux-chrétiens revenus au judaïsme, « l’Universitas hebreorum lusitanorum et portugallensium », à laquelle les brevets pontificaux garantissaient protection contre toute possible accusation d’apostasie.

Il est vrai, que le « problème » juif qui tient tant à cœur les monarques Espagnol est Portugais et moins prioritaire pour la papauté qui doit gérer la concurrence de la « réforme ». Or son principal instigateur, Luther, qui dans un premier temps avait donné un espoir pour les juifs d’un regard enfin plus respectueux de la part du christianisme, a une attitude bien plus négative à la fin de sa vie.

Cette attitude, illustrant elle aussi la conclusion du psaume de cette génération. En effet « moqueries » et « dédains » illustre bien le revirement d’attitude de Luther envers les Juifs à cette génération. En effet Luther avait au départ de son parcours une attitude plutôt positive envers les Juifs :

  • Au faîte de son action[6], à l’époque où le moine rebelle (Luther), porté et justifié par sa foi, bravait le pape et l’empereur, et atteignait pour quelque temps les cimes vertigineuses de la liberté totale, il portait aux Juifs des sentiments d’un ordre tout différent (de ceux de la fin de sa vie). Il semble qu’il put espérer pendant quelque temps rallier à sa cause et de convertir le peuple de la Bible (comme d’autres avant lui, comme Mahomet…). Et cet espoir l’incita à publier en 1523 un pamphlet au titre significatif : « Jésus-Christ est né Juif ». […] Luther y plaint les Juifs, et tourne en dérision leurs ennemis : « Nos imbéciles, les papistes et les évêques, les sophistes et les moines, en ont usé avec les Juifs de telle manière qu’un bon chrétien aurait cherché à devenir Juif. Si j’avais été Juif, j’aurais préféré me faire porc plutôt que chrétien, voyant comment ces nigauds et ces ânes bâtés gouvernent et enseignent la foi chrétienne. Ils ont traité les Juifs comme si ceux-ci avaient été des chiens et non des hommes ; ils n’ont fait que les persécuter. Les Juifs sont les parents de sang, les cousins et les frères de Notre Seigneur : si l’on peut se louer de son sang et de sa chair, ils appartiennent à Jésus-Christ bien plus que nous. Je prie donc mes chers papistes de me traiter de Juif, lorsqu’ils seront fatigués de me traiter d’hérétique… »

Le discours change radicalement à cette génération :

  • En 1542[7], Martin Luther publiait son célèbre pamphlet : « Contre les Juifs et leurs mensonges ». Il y conseillait tout d’abord de ne jamais entrer en discussion avec un Juif. Tout au plus, s’il est impossible de faire autrement, faut-il se servir à leur encontre de ce seul et unique argument : « Écoute, Juif, ne sais-tu pas que Jérusalem et votre règne, le Temple et votre sacerdoce ont été détruits voici plus de 1460 années ?… » […]
  • Ensuite le long de près de deux cents pages, le Réformateur s’acharne contre les Juifs dans cette langue musclée et puissante dont il avait le secret, avec un débordement torrentiel de passions qui fait paraître bien fades les diatribes de ses prédécesseurs, et que personne d’autre peut-être n’a égalé jusqu’à ce jour. […]
  • En conclusion pratique, Luther propose une série de mesures contre les Juifs : qu’on brûle leurs synagogues, qu’on confisque leurs livres, qu’on leur interdise de prier Dieu à leur manière, et qu’on les fasse travailler de leurs mains (ce qui leur est pourtant pratiquement interdit en terre chrétienne…), ou, mieux encore, que les princes les expulsent de leurs terres, et que les autorités, la « Obrigkeit » ainsi que les pasteurs, fassent partout leur devoir en ce sens. […]
  • Les conséquences de la prise de position de Luther (à la fin de sa vie), en ce qui concerne la « question juive », furent incalculables. Moins par l’effet direct de ses féroces écrits – qui, de son vivant, ne connurent qu’une diffusion limitée (l’auteur indique en note que seuls les écrits de sa « jeunesse » firent l’objet d’une réelle diffusion à cette époque), et qui, par la suite, furent jusqu’à l’avènement de l’hitlérisme pratiquement tenus sous le boisseau – qu’à la suite d’une certaine logique interne du luthéranisme allemand. Dans cette espèce de passion polyphonique qu’est l’antisémitisme, le motif religieux, la justification par la foi, entraînait le rejet des œuvres, d’essence indiscutablement juive ; de son côté le motif social d’obéissance inconditionnelle aux autorités, se combinait avec un prophétisme national – car le Réformateur avait précisé à maintes reprises qu’il s’adressait aux seuls Allemands – aménageait le terrain qui a rendu possible, quatre siècles plus tard, l’hérésie hitlérienne.

Les Juifs qui vivaient en Allemagne à l’époque de Luther comprirent vite le danger que représentaient ses positions envers les Juifs à la fin de sa vie. Ils se réjouirent, un peu rapidement, d’une première défaite des protestants. Cela n’empêchera pas quatre siècles plus tard l’influence si néfaste de ce personnage ambigu :

  • Le réformateur[8] (Luther) meurt peu de temps après avoir maudit une nouvelle fois les juifs dans une prédication délivrée à Eisleben le 15 février 1546. Un an plus tard, au lendemain de la défaite des protestants à Mühlberg, le Juif Josel von Rosheim se réjouira hautement de la victoire des troupes catholiques de Charles Quint qui, selon lui, « a sauvé la nation israélite de la puissance de cette nouvelle foi créée par le moine du nom de Luther, cet impur, qui a cherché à éliminer tous les juifs, jeunes et vieux ». Quatre siècles  plus tard, au procès de Nuremberg, le nazi et antisémite notoire Julius Streicher, ex-gauleiter de Franconie, osera lancer depuis le banc des accusés qu’un certain Martin Luther aurait eu sa place à ses cotés.

Luther lorsqu’il n’était qu’un marginal avait des positions saines envers les Juifs et le judaïsme. Comme le conclut le psaume de cette génération, à la fin de sa vie, alors qu’il a réussi à faire chanceler le monde chrétien, fort de sa prospérité nouvelle, accumule moqueries et dédains envers les Juifs et le judaïsme qui sont autant d’armes à destination des oppresseurs futurs du peuple Juif.

À cette génération, les marranes qui s’étaient réfugiés, volontairement ou forcés, dans la conversion avec encore l’espoir de revenir au judaïsme, étaient prêts à s’attacher à tout signe annonçant l’ère messianique qui pourrait les libérer de la prison morale que représentait la conversion.

C’est ainsi[9] qu’apparu un personnage mystérieux, répondant à cet espoir et nommé David Reubeni qui se prétendait représentant de la tribu de Ruben installée en Arabie. Il proposait d’enlever la terre promise aux Turcs si les chrétiens lui en donnaient les moyens. Il fut reçu par le pape Clément VII (1523-1534), ce qui suscita de grands espoirs auprès de ses coreligionnaires. Il fut également reçu par Joao, le roi du Portugal en 1525. Il arriva ainsi à retarder l’introduction de l’inquisition au Portugal. Ce fut un profond espoir pour les Marranes :

  • Les marranes se réjouirent fort quand ils apprirent qu’un Juif était admis à la cour royale et entretenait des relations avec les plus hauts personnages de l’État. Leur courage, abattu par une longue suite de souffrances, se relevait, et l’avenir se présentait à leurs yeux sous les plus radieuses couleurs. L’heure de la délivrance leur paraissait proche. Que David Reubeni se fut présenté ou non comme précurseur du Messie, eux, du moins, le considéraient comme un sauveur et témoignaient pour lui la plus profonde vénération.

Diego Pirès, un nouveau chrétien (marrane) suivit Reubeni et prit le nom de Salomon Molcho en même temps qu’il revenait à la religion juive y compris dans sa chair (en se faisant circoncire). Ce dernier prédit que l’ère messianique commencerait en 1540. Malgré de nombreux succès auprès des autorités chrétiennes, l’aventure se termina en 1532 ; Molcho termina sur le bûcher. David Reubeni finit aussi par disparaître sans que l’on sache quel a été exactement son sort. Privé de défenseurs providentiels, les Marranes ne purent éviter malgré de nombreux efforts à l’établissement de l’Inquisition au Portugal.

La génération 123 de la nuit est sous l’emprise de la malédiction 88 du Deutéronome:

  1. Il n’y aura pas de sauveur,

Paul David

[1] Renée Neher-Bernheim : «La vie juive en Terre sainte, 1517-1918». Chapitre : « Le XVIe siècle ». (p. 50/51)

[2] Renée Neher-Bernheim : «La vie juive en Terre sainte, 1517-1918». Chapitre : « Le XVIe siècle ». (p. 53/58)

[3] Esther Benbassa et Aron Rodrigue : « Histoire des Juifs sépharades ». Chapitre : « Économie et culture ». (p. 161)

[4] Renée Neher-Bernheim : «La vie juive en Terre sainte, 1517-1918». Chapitre : « Le XVIe siècle ». (p. 60)

[5] (sous la direction de) Shmuel Trigano : « Le monde sépharade, I – Histoire ». Chapitre d’Anna Foa : « En Italie ». (p. 231,232)

[6] Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme, Du Christ aux Juifs de cour ». (p.241, 242)

[7] Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme, Du Christ aux Juifs de cour ». (p.235 à 244)

[8] Roland Charpiot : « Histoire des juifs d’Allemagne, du Moyen Âge à nos jours ». (p. 37)

[9] D’après Heinrich Graetz : « Histoire des Juifs, volume 5 ». (p. 46 et suivantes )