1250 à 1270, psaume 110 : Nahmanide.

Résumé:

Cette génération est celle des années 1270 à 1290.

Suivant notre comptage, cette génération est la génération 111 associée au psaume 111. C’est dans ce psaume 111 que nous retrouvons donc une illustration des faits de cette génération.

Alors que le christianisme européen a marqué son hégémonie en lançant une première attaque contre le Talmud à la génération précédente, la lutte idéologique se poursuit à cette génération.

Si les Juifs de la génération précédente ont dû se défendre dans un pays gouverné par Louis IX, roi radicalement hostile aux Juifs, ceux de cette génération doivent affronter un nouveau débat dans un pays où le monarque est – relativement — bien orienté envers la communauté Juive, celui-ci a en effet lieu à Barcelone.

L’enjeu de la dispute de Barcelone qui a lieu en 1263 est de première importance pour les Juifs d’Europe: une défaite aurait permis à l’Église d’effacer le Judaïsme européen.

Celui qui mène les débats du coté juif est Nahmanide (Ramban). L’autorité de Nahmanide est reconnue non seulement par les Juifs mais aussi par le roi d’Aragón Jaime 1er avec lequel il entretient des relations privilégiées. Il est intervenu en 1232, lors de la controverse qui opposa dans les communautés juives de Provence les partisans de Maïmonide et ses adversaires. Débattre avec Nahmanide, c’est disputer avec le « maître » de la tradition juive.

Assez étrangement, une partie du psaume associé à cette génération est commenté lors de la dispute de Barcelone.

Les dominicains ne parviennent pas à leur but initial visant à la conversion des communautés juives d’Europe, ils compensent cette défaite par des tracasseries judiciaires à l’encontre des Juifs. En effet de nouvelles contraintes sont décrétées à la suite de la dispute à la fois de la part du pouvoir royal que de la papauté. Ne se sentant plus en odeur de sainteté, Nahmanide émigre en Terre sainte imitant en cela, Rabbi Yehiel de Paris qui avait lui débattu à Paris à la génération précédente, et pour des raisons similaires avait lui aussi pris le même chemin.

Il s’installe à Jérusalem qui ne compte pas d’habitants juifs à cette époque post-croisades, construit une synagogue dans une vieille maison abandonnée. Cette synagogue, la plus ancienne de Jérusalem, porte son nom et est encore en usage (après la conquête turque en 1517, elle devient une fromagerie et n’est à nouveau utilisée comme synagogue qu’à partir de 1967). Il exhorte les Juifs à revenir vivre dans Jérusalem. À partir de cette date, il y a tout au long des siècles, des Juifs à Jérusalem. Bien que le retour définitif à Sion soit encore lointain, il est amorcé de façon irréversible à cette génération grâce à la détermination de Nahmanide.

Nahmanide initialise le retour vers Sion et peut être considéré comme le premier sioniste de l’histoire. En effet non seulement il retourne en terre d’Israël mais il rétablit le culte sain en y créant une synagogue et en y introduisant les rouleaux de la loi.

Les chrétiens font une dernière tentative pour s’approprier Jérusalem et la Terre sainte. Le roi Louis IX (Saint Louis) reprend la croix, il lance ainsi la huitième et dernière des grandes croisades. C’est un échec, il est emporté par la peste. Baybars le nouveau sultan Mamelouk met fin à la présence des croisés en Orient, laissant la voie libre au retour progressif des Juifs sur leur terre.

Développement:

Nouvelle offensive contre le Talmud

Alors que le christianisme européen a marqué son hégémonie en lançant une première attaque contre le Talmud à la génération précédente, la lutte idéologique se poursuit à cette génération.

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Si les Juifs de la génération précédente ont dû se défendre dans un pays gouverné par Louis IX, roi radicalement hostile aux Juifs, ceux de cette génération doivent affronter un nouveau débat dans un pays où le monarque est – relativement — bien orienté envers la communauté Juive, celui-ci a en effet lieu à Barcelone.

Les rois chrétiens d’Espagne ont à cette époque encore besoin des juifs pour mener à bien la reconquête, lorsque celle-ci s’achèvera, il en sera autrement.

À la mort du roi Jaime 1er qui assiste activement à la dispute de Barcelone, la situation commencera à se dégrader pour les Juifs d’Aragon.

L’enjeu de la dispute de Barcelone qui a lieu en 1263 est de première importance pour les Juifs d’Europe: une défaite aurait permis à l’Église d’effacer le Judaïsme européen.

Nahmanide

Celui qui défend les intérêts juifs est une autorité reconnue du judaïsme Espagnol :

  • L’autorité[1] de Nahmanide est reconnue non seulement par les Juifs mais aussi par Jaime avec lequel il entretient des relations privilégiées. Dès 1211, ses écrits le font connaître et il devient rapidement un maître de premier ordre en matière de Halakha (juridiction) ; commentateur de renom de la Torah, mais aussi cabaliste, ses multiples activités font de lui un personnage central dans les communautés juives de la péninsule ibérique. Il est même probablement nommé grand rabbin de Catalogne en 1264, à la mort de Jonas Abraham de Gérone. La renommée et l’autorité du rabbin de Gérone dépassent les frontières de la couronne d’Aragon. Son intervention en 1232, lors de la controverse qui opposa dans les communautés juives de Provence les partisans de Maïmonide et ses adversaires en témoigne amplement. Une volonté de conciliation se dégage des lettres qu’il adresse aux Aljamas de Catalogne, d’Aragon et de Navarre et aux rabbins de la France du Nord. Il n’a alors pour but en définitive, que d’éviter le déchirement du peuple juif et de le préserver des influences extérieures. Ainsi, débattre avec Nahmanide, c’est disputer avec le « maître » de la tradition juive. Sa réputation de talmudiste le désigne comme protagoniste où l’Église s’est assigné pour but l’appropriation ou la censure du Talmud.

Ce statut de « maître » fait l’objet d’un réel débat lors de la dispute de Barcelone, ses opposants essaient de remettre en cause ce titre. Nahmanide est ainsi surnommé le « Maître de Gérone », titre que lui contestent ses contradicteurs entre autres Paul Christiani :

  • […] Si bien[2] qu’à présent aucun parmi vous n’a plus le droit d’être appelé rabbi (mon maître). Qu’ils t’appellent Maestro est une erreur.

Cette contestation que rapporte Nahmanide est également reprise dans le compte-rendu de la dispute effectué par l’Église:

  • Comme[3] on lui fit connaître qu’il ne devait pas être appelé « maître » parce que depuis la passion du Christ, un juif ne peut être appelé ainsi, il concéda au moins de reconnaître que c’était vrai depuis environ huit cents ans.

Effet Droste

Le début du psaume de cette génération tranche en faveur de Nahmanide en évoquant le « Maître » qui peut prendre le dessus sur ses ennemis :

  1. De David. Psaume. L’Éternel a dit à mon maître : « Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis un escabeau pour tes pieds».

Alors que le psalmiste évoque la dispute de Barcelone et que Nahmanide est celui qui mène les débats du côté Juif, le début du psaume de cette génération est étrangement évoqué dans cette dispute qu’il évoque ! Ainsi le titre du psaume de cette génération ainsi que le premier verset sont ainsi cités dans cette dispute lorsque la nature de Jésus est évoquée :

  • Le frère Paul[4] intervint :
    • Voici un psaume disant : « Psaume à David. Oracle de Dieu pour Monseigneur : Assieds-toi à ma droite ». Qui est celui que le roi David appelle « monseigneur », sinon Dieu ? Et comment un homme pourrait-il s’asseoir à la droite de Dieu ?

De fait, de façon assez irrationnelle, les protagonistes sont en train de commenter des versets qu’ils sont en train de créer par leurs débats. Rappelons que ce procédé de récursivité a été largement utilisé dans le psaume 104.

Ainsi dans le débat, le sujet qui fait l’objet de la suite du psaume fait également l’objet du débat.

Un des éléments de ce débat est la question du Messie que les chrétiens identifient à Jésus alors que les juifs attendent toujours sa venue ; Paul Christiani, Juif converti qui défend les intérêts de l’église aborde le sujet :

  • Voici[5] ce que l’écriture dit : « Le sceptre ne s’écartera pas de Juda […] jusqu’à que vienne Chiloh, auquel les peuples obéiront (citation de Genèse, Chapitre 49, verset 10) » et qui est le Messie. Cette prophétie annonce que Juda aura toujours puissance et souveraineté, jusqu’à ce que surgisse de lui le Messie. Or, en ce cas, puisque vous n’avez plus aujourd’hui une seule tribu ni un seul législateur, reconnaissez que le Messie, digne descendance de Juda, est déjà venu et que le règne lui appartient ».
  • L’intention de la prophétie, répliquai-je (c’est Nahmanide qui s’exprime) n’est pas de prétendre que la souveraineté de Juda ne sera jamais abolie, mais de certifier qu’elle ne sera pas transmise de Juda à une autre tribu. Son propos est d’affirmer qu’aussi longtemps qu’il y aura une royauté pour Israël, celle-ci appartiendra à Juda. Et, s’il advient que la souveraineté d’Israël soit abolie à cause du péché, une fois revenue, c’est à Juda qu’elle appartiendra.

Nahmanide et Jérusalem

De fait cette dispute contribue à la réalisation de cette prédiction.

En effet, si les dominicains ne parviennent pas à leur but initial visant à la conversion des communautés juives d’Europe, ils compensent cette défaite par des tracasseries judiciaires à l’encontre des Juifs. En effet de nouvelles contraintes sont décrétées à la suite de la dispute à la fois de la part du pouvoir royal que de la papauté.

Ne se sentant plus en odeur de sainteté, Nahmanide émigre en Terre sainte imitant en cela, Rabbi Yehiel de Paris qui avait lui débattu à Paris à la génération précédente, et pour des raisons similaires avait lui aussi pris le même chemin :

  • En 1257[6], Rabbi Yehiel de Paris s’installe à Acre et y fonde le Beth Hamidrash Hagadol Me Partz, la grande maison d’Études de Paris,
  • En 1267, l’émigrant le plus célèbre est Rabbi Moché Ben Nah’man, Nahmanide (1194-1270), médecin et Talmudiste espagnol. Il s’installe à Jérusalem qui ne compte pas d’habitants juifs à cette époque, construit une synagogue dans une vieille maison abandonnée. Cette synagogue, la plus ancienne de Jérusalem, porte son nom et est encore en usage (après la conquête turque en 1517, elle devient une fromagerie et n’est à nouveau utilisée comme synagogue qu’à partir de 1967). Il exhorte les Juifs à revenir vivre dans Jérusalem. À partir de cette date, il y a tout au long des siècles, des Juifs à Jérusalem. Il enseigne également à Acre où il meurt en 1270.
  • L’aliyah de Ramban est un exemple pour ses disciples et pour les générations suivantes : en effet, il proclame que de vivre en Erets Israël est une des 613 Mitsvot de la Torah auxquelles le peuple juif est assujetti.

Ainsi en provoquant la dispute de Barcelone et en conséquence le départ de Nahmanide vers Israël, l’Église contribue à la réalisation de la promesse faite par Jacob à sa descendance et qui est reprise dans la suite du psaume de cette génération :

  1. L’Éternel étendra de Sion le sceptre de sa puissance ; domine au milieu de ses ennemis.
  2. Ton peuple se montre plein de dévouement, le jour où tu déploies tes forces dans un saint appareil. Du sein de l’aurore t’arrive la rosée qui vivifie ta jeunesse.

Bien que le retour définitif à Sion soit encore lointain, il est amorcé de façon irréversible à cette génération grâce à la détermination de Nahmanide qui mérite ainsi le qualificatif de « Maître » en attendant que la nuit se termine et que l’aurore du peuple Juif finisse par éclairer le monde.

Dans une lettre à son fils, Nahmanide évoque en 1267 son Aliyah :

  • C’est à Jérusalem[7], la Ville Sainte, que je t’écris cette lettre. Car, – grâce et louange en soient rendues au Rocher, mon Sauveur -, j’ai eu le privilège d’atteindre Jérusalem en paix le 9e jour du mois d’Eloul et de m’y arrêter ; jusqu’au lendemain de Yom Kippour, où j’avais l’intention d’aller à Hevrone la ville des tombes de nos Pères, afin de me prosterner en face d’elles, et de me choisir une tombe pour moi-même, avec l’aide de Dieu,
  • Que vous raconterai-je au sujet de la Terre, sinon qu’elle est abandonnée et déserte au-delà de tout ce que l’on peut imaginer : Paradoxalement, la ruine est inversement proportionnelle à la Sainteté : Jérusalem est en ruines plus que tout le reste ; et la terre de Juda, plus que la Galilée.
  • Et pourtant, malgré toutes ses ruines, cette Terre est merveilleusement bonne, Jérusalem compte 2000 habitants, dont 300 Chrétiens, échappés au glaive du Sultan. Aucun Juif n’y habite. Car ; à l’arrivée des Tartares, les Juifs se sont enfuis, d’autres ont été massacrés par le glaive. Seuls sont restés deux frères teinturiers, qui achètent leurs teintures au gouverneur. Autour d’eux, se réunissent juste le nombre d’hommes qu’il faut pour constituer le Minyan des prières du Chabat qui se font à leur domicile.
  • Nous les avons encouragés à plus de zèle, et avons trouvé, en effet, une maison abandonnée, construite en colonnes de marbre avec une belle coupole, et nous l’utilisons comme synagogue. Car la ville est entièrement livrée au domaine public et chacun est libre de s’approprier les immeubles abandonnés.
  • Nous avons le vœu de restaurer cette synagogue et, déjà, nous avons fait un premier pas, en allant reprendre à Sichem des rouleaux de la Torah qui se trouvaient auparavant à Jérusalem et qu’on avait enterrés là-bas lors de l’arrivée des Tartares.
  • Maintenant la synagogue est debout et nous y faisons nos prières. Nombreux sont d’ailleurs les Juifs qui viennent à Jérusalem en va-et-vient continu, hommes et femmes de Damas, de Zova, de toutes les provinces d’Erets, pour voir le Saint Temple et pleurer sur lui.
  • Que celui qui nous a permis de voir Jérusalem en sa ruine nous permette de la voir dans sa reconstruction et sa restauration, lorsque la gloire de la Chehinah y reviendra.
  • Et que toi, mon fils, ainsi que tes frères et toute ta famille, vous ayez le privilège de goûter la beauté de Jérusalem et la Consolation de Sion.

Hebron

Au début de sa lettre, Nahmanide évoque sa visite des tombeaux à Hébron et son amour des ruines de la Terre sainte. Derrière la simple dévotion, il y a la volonté de rappeler que cette terre est la terre des Juifs :

  • Carmoly[8] (en 1847), dans sa préface à la première édition de l’Itinéraire de Palestine, écrivait : « Cet amour pour les ruines et les pierres démolies de la Terre Sainte s’est perpétué en Israël. Du fond de l’Asie, des déserts de l’Afrique, de toutes les contrées d’Europe, chaque siècle, depuis les destructions du Temple, y voit accourir en foule les fils de Sion. Pendant la domination chrétienne, l’enthousiasme qui les entraînait vers cette terre chérie était si grand, qu’il n’était point de maux, point d’outrages qu’ils ne supportassent pour le bonheur suprême d’errer sur les collines sacrées de Jérusalem, d’embrasser ses ruines, d’arroser ses cendres de leurs larmes ».
  • Ainsi chassés de la terre de leurs ancêtres, chassés des autres pays, que devaient faire les juifs sinon manifester leur attachement à leur patrie perdue, réitérer sans relâche leurs droits sur la terre qui leur fut arrachée par la violence ? Les Juifs savaient pertinemment qu’un jour viendrait où les nations contesteraient leur légitimité sur cette terre. C’est pour prévenir une telle situation, qu’ils revendiquèrent à toutes les époques, sans la moindre interruption, leur légitimité et leurs droits, en se rendant sur la terre de leurs ancêtres, souvent au péril de leur vie. Ceux qui se dirigeaient vers Jérusalem et d’autres villes d’Israël, poursuivaient un but précis : rappeler aux occupants que le pays ne leur appartenait pas.
  • Les pèlerins bravaient les multiples obstacles, et souvent la mort, pour aller se prosterner sur des pierres tombales. […]
  • Les tombes symbolisent l’enracinement et l’attachement des juifs à la terre d’Israël. Le fait de centrer le pèlerinage autour des tombes des patriarches et des docteurs de la loi, est très significatif. C’est une manière de faire témoigner ceux qui étaient en possession des titres de propriété, d’affirmer que ces tombes constituent la preuve la plus manifeste que cette terre est bien juive. […]
  • Vers 1258, l’un des membres du rabbinat de Paris, Rabbi Jacob, se rendit dans les pays d’Orient pour ramasser de l’argent au bénéfice de l’école de Rabbi Yehiel de Paris. Il poussa son voyage jusqu’en Terre sainte, et rapporta une liste de quatre-vingts tombeaux qu’il aurait visités pendant son séjour.

À Hébron, il y a évidemment le tombeau d’Abraham à qui Dieu avait promis la terre d’Israël à sa descendance[9]. Après cette promesse, celui-ci alla libérer son neveu Loth et conclu un pacte avec les vainqueurs auxquels il s’était associé:

  • Abram[10], ayant appris que son parent (Loth) était prisonnier, arma ses fidèles, enfants de sa maison, trois cent dix-huit, et suivit la trace des ennemis jusqu’à Dan. Il se glissa sur eux la nuit avec ses serviteurs, les battit et les poursuivit jusqu’à Hoba, qui est à gauche de Damas. Il reprit tout le butin, remmena aussi Loth son parent, avec ses biens, et les femmes et la multitude. Le roi de Sodome sortit à sa rencontre, vers la vallée de Chavé qui est la vallée Royale. Melchisédech, roi de Salem, apporta du pain et du vin : il était prêtre du Dieu suprême. Il le bénit, en disant : « Béni soit Abram de par le Dieu suprême. Auteur des cieux et de la terre ! Et béni le Dieu suprême d’avoir livré tes ennemis en ta main ! »

Sichem

La volonté de Nahmanide à l’instar de ses prédécesseurs d’affirmer par ces pèlerinages la propriété éternelle de la terre d’Israël aux juifs malgré les apparentes dominations étrangères est évidente. Mais en allant chercher les rouleaux de la loi à Sichem, Nahmanide va plus loin encore.

Sichem évoquée ici est une ville qui a une importance non négligeable dans l’histoire juive, c’est en particulier la première ville où Abram s’arrête lorsqu’il arrive en terre de Canaan pour exécuter l’ordre divin de quitter sa terre natale vers la terre que Dieu désire donner à sa descendance :

  • Abram[11] prit Saraï son épouse, Loth fils de son frère, et tous les biens et les gens qu’ils avaient acquis à Harân. Ils partirent pour se rendre dans le pays de Canaan, et arrivèrent dans ce pays. Abram s’avança dans le pays jusqu’au territoire de Sichem, jusqu’à la plaine de Moré ; le Cananéen habitait dès lors ce pays. L’Eternel apparut à Abram et dit « C’est à ta postérité que je destine ce pays. » Il battit en ce lieu un autel au Dieu qui lui était apparu. Il se transporta de là vers la montagne à l’est de Béthel et y dressa sa tente, ayant Bethel à l’occident et Aï à l’orient, il y érigea un autel au Seigneur, et il proclama le nom de l’Eternel.

Si Abram s’arrête à Sichem pour y élever un autel à l’honneur de Dieu, Jacob y enfuit, lui, les idoles qui subsistent encore dans son camp, avant de s’en aller pour Bethel. Auparavant, Dina avait été violée par Sichem (le personnage) et les fils de Jacob s’étaient vengés en exterminant sa tribu (vengeance réprouvée par Jacob) :

  • Le Seigneur[12] dit à Jacob : « va, monte à Bethel et y séjourne ; et élèves-y un autel au Dieu qui t’apparut, lorsque tu fuyais devant Esaü ton frère. » Jacob dit à sa famille et à tous ses gens : « Faites disparaître les dieux étrangers qui sont au milieu de vous ; purifiez-vous et changez de vêtements. Disposons-nous à monter à Béthel ; j’y érigerai un autel au Dieu qui m’exauça à l’époque de ma détresse, et qui fut avec moi sur la route où je marchais ». Ils remirent à Jacob tous les dieux étrangers qui étaient en leur possession, et les joyaux qui étaient à leurs oreilles, et Jacob les enfouit sous le tilleul qui était près de Sichem. Ils partirent.

Ainsi Sichem possède en héritage des patriarches le meilleur et le pire : un autel en l’honneur de Dieu élevé par Abraham (qui se nommait alors encore Abram) et des idoles déposées par Jacob. Ce n’est donc pas par hasard que c’est de cet endroit que Dieu laisse le choix au peuple Juif avant son entrée en Israël entre bénédictions et malédictions.

Sichem est en effet une ville de la montagne d’Ephraïm, à l’entrée du défilé qui sépare le mont Ebal et le mont Garizim[13], ce sont bien ces deux monts qui matérialisent le choix laissé au peuple d’Israël :

  • Voyez[14], je vous propose en ce jour, d’une part, la bénédiction, la malédiction de l’autre : la bénédiction, quand vous obéirez aux commandements de l’Eternel, votre Dieu, que je vous impose aujourd’hui ; et la malédiction, si vous n’obéissez pas aux commandements de l’Eternel, votre Dieu, si vous quittez la voie que je vous trace aujourd’hui, pour suivre des dieux étrangers, que vous ne connaissez point. Or quand l’Eternel, ton Dieu, t’aura installé dans le pays où tu vas pour le conquérir, tu proclameras la bénédiction sur le mont Garizim, la malédiction sur le mont Ebal. Ces montagnes sont au-delà du Jourdain, en arrière, dans la direction du couchant dans la province des Cananéens habitants de la plaine, vis-à-vis de Ghilgal, près des chênes de Moré.

Le choix proposé aux israélites est bien soit de se comporter comme Abram lorsqu’il construit son autel au « Dieu qui lui est apparu », donc au Dieu qu’il connaît ; soit de suivre les dieux étrangers, tels les idoles enterrées par Jacob en ce lieu. C’est bien les errements entre ces deux choix qui ont été fatals aux israélites une fois qu’ils se sont installés en terre promise.

Cette dualité bénédiction/malédiction matérialisée par cette ville est rappelée par Josué lorsqu’il entame la conquête de la terre d’Israël:

  • Josué[15] bâtit alors un autel au Seigneur, Dieu d’Israël, sur le mont Ebal, selon ce que Moïse, serviteur de Dieu, avait prescrit aux enfants d’Israël, comme il est écrit dans la loi de Moïse : un autel de pierres brutes, que le fer n’avait jamais touchées. Et l’on y offrit des holocaustes à l’Eternel, et l’on y sacrifia des rémunératoires. Là, on traça sur les pierres une copie de la Doctrine que Moïse avait écrite pour les enfants d’Israël. Puis, des deux côtés de l’arche d’alliance du Seigneur, en face des prêtres, enfants de Lévi qui la portaient, tout Israël, avec ses anciens, ses préposés et ses juges, tous, étrangers comme indigènes se rangèrent, moitié vers la montagne de Garizim, moitié vers celle d’Ebal, afin que, selon l’ordre de Moïse, serviteur de Dieu, ce fût d’abord la bénédiction qu’on prononçât sur le peuple israélite. Et ensuite, on lut toutes les paroles de la Doctrine (la Torah), bénédictions et malédictions, entièrement selon la teneur du livre de la Loi.

Si la dichotomie de Sichem est confirmée par Josué, la Torah prend ici une place prépondérante car, à l’instar de l’autel érigé par Abram, elle représente la voix du bien, des bénédictions, pour le peuple d’Israël. Sichem a une place importante en d’autres occasions où le peuple Juif doit lutter entre ses orientations vers le bien ou le mal. C’est en particulier le lieu où Jacob envoie Joseph affronter la jalousie de ses frères :

  • Un jour[16], ses frères (de Joseph) étaient allés conduire les troupeaux de leur père à Sichem. Israël dit à Joseph : « Tes frères font paître les troupeaux à Sichem. Viens donc, je veux t’envoyer auprès d’eux ». Il lui répondit : « Je suis prêt».

Lorsque Joseph dit « Je suis prêt », il parle en fait pour l’ensemble du peuple d’Israël, car suite à ce départ, c’est bien l’exil d’Israël en Egypte qui sera initialisé. C’est également à Sichem que Abimélec se fait proclamer roi et y trouve la mort après avoir fait punit les habitants de la ville[17]. C’est aussi grâce aux filles de Sichem, que la tribu de Benjamin échappera à l’extermination[18]. C’est à Sichem que Roboam, fils de Salomon va dans l’espoir de se faire proclamer roi[19] et qu’ainsi le schisme entre Juda et Israël fut initié, Jéroboam revint à Sichem qu’il occupa et fortifia et y fut proclamé roi d’Israël. Il initialisa alors un culte idolâtre (veaux d’or) pour concurrencer le culte divin à Jérusalem sous le contrôle du royaume de Juda.

Ainsi, la ville de Sichem représente le choix entre malédictions et bénédictions que Dieu offre aux Juifs lorsqu’il leur offre la terre d’Israël. Lors de la première pénétration des Juifs en terre d’Israël, ceux-ci ont vite dérivé et leur oscillation a été vers le culte idolâtre, assimilé aux idoles enterrées à Sichem par Jacob.

Ils ont ainsi confirmé le choix des malédictions qui se sont conclues par l’exil du peuple Juif de la terre d’Israël qui n’est toujours pas achevé à l’époque de Nahmanide ni à notre époque d’ailleurs. Mais Nahmanide initialise le retour vers Sion et peut être considéré comme le premier sioniste de l’histoire. En effet non seulement il retourne en terre d’Israël mais il rétablit le culte sain en y créant une synagogue et en y introduisant les rouleaux de la loi.

Ces derniers ont été préservés à Sichem, vraisemblablement enterrés, car Sichem était à cette époque une ville fortifiée censée résister aux hordes tartares (les Mongols), symbolisant le paganisme. Sichem n’a en fait pas résisté à celles-ci, comme elle n’avait d’ailleurs pas résisté à l’assaut d’Abimélec. Mais en déterrant ces rouleaux de la loi, Nahmanide à l’opposé de ses prédécesseurs fait clairement le choix du culte divin comme l’a défini Abram en y construisant un autel, cet autel étant symboliquement remplacé par Josué par la Doctrine de Dieu (la Torah) et donc matérialisé par ces rouleaux que déterre Nahmanide.

Par son action, Nahmanide confirme le rôle éternel du peuple Juif comme Nation de prêtres de l’Eternel comme l’avait précédé Melchisédech à Salem, qui vraisemblablement désigne Jérusalem que Nahmanide réinvestit.

Ainsi est illustrée la suite du psaume de cette génération :

  1. L’Eternel a fait le serment qu’il ne révoquera point : « Tu es prêtre pour l’éternité à la façon de Melchisédech. ».

La défaite de Saint Louis

En même temps que Nahmanide initié le retour à Sion et la définitive réappropriation de Jérusalem au peuple Juif, les chrétiens faisaient une dernière tentative pour s’approprier Jérusalem et la Terre sainte :

  • Lorsque[20] le sultan Baybars reprit l’offensive en 1265 et s’empara sur sa lancée de Césarée, de Safed et de la citadelle du Beaufort, une véritable guerre civile opposait entre elles les diverses populations chrétiennes. Le roi Louis IX reprit la croix et s’embarqua en 1270 en direction de la Tunisie, d’où il entendait repartir pour l’Egypte. À peine une semaine après son débarquement à proximité de Carthage, il fut emporté par la peste. C’est ainsi que prit fin la huitième et dernière des grandes croisades.

Ainsi Louis IX, surnommé Saint Louis, le roi qui a fait basculé la politique envers les juifs en une politique résolument hostile et qui a ainsi provoqué les premières « aliyah » (celle du rabbin Yehiel suite à la disputation de Paris, puis celle de Nahmanide suite à la disputation de Barcelone qui n’est que la conséquence de la précédente) va être celui qui par ses échecs dans ses croisades sceller la fin de la domination chrétienne en terre d’Israël et ainsi laisser la voie libre au retour progressif des Juifs sur leur terre.

A la fin de cette génération, il ne meurt pas dans un combat mais de maladie montrant ainsi le rôle divin dans cet échec, ce qu’illustre la suite du psaume de cette génération :

  1. Le Seigneur est à ta droite, au jour de sa colère, il brise des rois.

La mort de Louis IX, symbole de l’antisémitisme radical chrétien doit bien être interprétée comme le résultat d’une intervention divine, comme le suggère l’extrait précédent du psaume de cette génération :

  • Au printemps[21] de 1270, une inquiétante nouvelle parvint à Baybars (nous évoquerons ce personnage dans la suite) : le roi de France Louis IX, le même qu’il avait combattu à Damiette et à Mansourah, réunissait une grande flotte et une puissante armée. Quelle serait sa destination ? Tout permettait de penser à l’Egypte, et Baybars, qui était alors en Syrie, rentra aussitôt au Caire. Les défenses des ports égyptiens furent renforcées et les murailles d’Ascalon que Saint Louis avaient utilisées lors de sa précédente expédition (en 1248, les Mamelouks étaient redoutables sur terre mais complètement impuissants sur mer et ne pouvaient empêcher à une flotte de prendre pied sur une côte, d’où la suppression de toute place forte sur celle-ci pouvant servir de point d’ancrage aux croisés) furent complètement détruites. Ces précautions étaient inutiles : partie de France le 2 juillet 1270 avec dix mille ou quinze mille hommes, l’escadre rapidement dispersée par le gros temps parvenait à se rassembler à Cagliari, et là, à l’étonnement de tous, le roi révélait la destination de l’expédition : Tunis. On se dirigerait ensuite vers l’Egypte. […]
  • Il souhaitait ardemment la conversion au christianisme du roi Hafside de Tunis, l’émir Mohammed, dont on louait le zèle pour les chrétiens. […]
  • La fin est trop connue pour qu’on la décrive : le débarquement au mois de juillet par une terrible chaleur, l’épidémie – dysenterie ou choléra – dont les Français furent victimes, la mort du roi le 25 août. Et Mohammed le Hafside demeura un bon musulman, Charles d’Anjou, arrivé le jour même de la mort de Louis IX son frère, négocia avec Mohammed un accord avantageux pour lui-même qui lui permettait de se retirer avec une importante indemnité en emmenant avec lui la flotte et l’armée. Son but était d’attaquer Byzance et d’éliminer à son profit Michel Paléologue. Le destin (!) était contre lui aussi : une grosse tempête dispersa, devant Trapani, une grande partie de la flotte : quarante embarcations dont dix-huit grosses naves. La dernière croisade conduite par un roi de France s’achevait par un désastre. L’ère des grandes expéditions chrétiennes vers la Terre sainte était terminée.

Ainsi les Croisés qui avaient versé tant de sang juif dans leurs expéditions pour s’approprier la Terre sainte vont au cours de cette génération en être définitivement repoussés, les derniers bastions comme Saint Jean d’Acre tomberont au début de la prochaine génération. Ce reflux définitif est initialisé par la fin de la dernière croisade où les Croisés, Louis IX en tête, sont punis par l’eau (tempêtes) et l’air (épidémie) éléments que réserve Dieu pour punir ceux qui se dressent contre son peuple justifiant ainsi la suite du psaume de cette génération :

  1. Parmi les peuples il exerce la justice. (…)

Les Mamelouks

Cette justice, pour cette génération, est instrumentalisée par une nouvelle puissance composée d’esclaves (souvent d’origine européenne et chrétienne, “pris en charge dès l’enfance”). Pour permettre aux Juifs de se réinstaller en terre d’Israël sans être sujets aux humeurs du pouvoir chrétien, un nouveau pouvoir voit le jour au début de cette génération : les Mamelouks, plus particulièrement les Mamelouks d’Egypte.

Lors de sa précédente tentative de croisade en 1248, Louis IX avait essayé de prendre pied en Egypte afin de poursuivre vers la Palestine. Les forces chrétiennes en Terre sainte devaient faire face alors à une situation périlleuse :

  • Jamais[22] les pays francs du Levant n’avaient été en pareil danger. Le fragile équilibre qui était parvenu à s’établir entre les maîtres de l’Hôpital, les Templiers, et le sultan al-Salih Ayyoub (sultan ayyoubide d’Egypte de 1240 à 1249) avait été presque aussitôt mis en cause par les maliks (gouverneurs) de Damas, d’Alep et d’Homs. Jérusalem, qui avait été récupérée presque miraculeusement grâce à la bienveillance de Salih Ismail (oncle d’al-Salih), avait été prise et saccagée par les Kwarezmiens, des Turcs fuyant vers l’ouest l’invasion mongole. Et surtout, le 17 octobre 1244, entre Ascalon et Gaza, en un lieu que les historiens européens du temps appellent La Forbie, des Kwarezmiens alliés à des unités égyptiennes avec, à leur tête, un jeune officier, Roukn Al-Dîn Baybars avaient infligé aux Francs alliés aux troupes du malik de Damas une effroyable défaite : 312 Templiers tués sur un total de 348, 325 des 351 Hospitaliers, 3 Chevaliers Teutoniques rescapés sur 400. Selon le patriarche de Jérusalem, 16000 francs et leurs alliés avaient été tués. L’armée franque de Syrie était réduite à quelques centaines d’hommes. Le grand maître de l’Hôpital prisonnier, tous les chevaliers de Chypre tués, le désastre était total et irréparable.

Lorsque Saint Louis débarque à Damiette en 1248, il refuse la proposition du sultan al-Salih Ayyoub de lui restituer Jérusalem en échange de Damiette pensant pouvoir vaincre ce dernier avec les renforts attendus de son frère Alphonse de Poitiers.

Baybars

Mais entre-temps le sultan meurt en 1249, malgré la succession de ce dernier pas très bien assurée, les Francs épuisés par la Peste, sont battus par Baybars. L’Egypte avait de longue date assis son pouvoir sur les esclaves turcs achetés à l’étranger (en particulier des steppes de Russie) dont faisait partie Baybar (qui du fait d’un défaut à l’œil n’avait pas été acheté très cher).

Louis IX fait prisonnier sera libéré après paiement d’une rançon. Célèbres par cette victoire, les Mamelouks prennent le pouvoir une dizaine d’années plus tard : en 1259 le Mamelouk Koutouz est nommé sultan, secondé par Baybars son Émir. Ils fondent ainsi l’empire Mamelouk, dont les quarante-cinq sultans qui se succéderont, gouverneront l’Egypte et la Syrie jusqu’en 1517, empire non fondé sur la filiation, car chaque souverain doit avoir été esclave d’abord. Dès son avènement, il dut affronter la menace Mongole :

  • En 1237[23], sur la Volga, une armée de plus de cent mille hommes avait écrasé des tribus bulgares établies là, puis foncé sur Moscou qui tombait en 1238. Tour à tour, Rostov, Tver, Iaroslav étaient prises, les tribus des Polovts faisaient leur soumission. La prise et la destruction de Kiev frappèrent de stupeur et de chagrin toute la chrétienté. Le tour de la Hongrie et de la Pologne vint peu après. Le 24 mars 1241, Cracovie tombait, les chevaliers allemands et polonais mis en déroute. Quelques mois plus tard, les troupes du roi Béla IV de Hongrie subissaient une effroyable défaite. Plus de soixante mille hommes périrent.
  • (Après un répit dû à la succession du grand Khan Ogoday, les Mongols poursuivent leurs conquêtes au Proche-Orient. L’Iran déjà soumis, les Mongols se tournent vers Bagdad en 1256)
  • Le Mongol (Hülegü) s’attaque alors au calife de Bagdad, « le pouvoir de Dieu sur la terre », la plus haute autorité spirituelle de l’Islam, le descendant en ligne directe de Mohammed. […]
  • Soldats et habitants de Bagdad furent massacrés. Quatre-vingt-dix mille personnes auraient péri. Le 10 février, Moustasim, le Calife de Bagdad, vint lui-même se rendre. Trois jours plus tard, la ville brûlait, les tombeaux des califes étaient détruits, le calife fut contraint sous la menace de livrer ses trésors, puis on le tua.
  • Par égard pour sa personne, on le fit mourir en l’étouffant sous des tapis. La ville qui avait brillé pendant plusieurs siècles d’un éclat sans pareil ne retrouvera jamais son rôle de capitale religieuse et politique de l’Islam. […]
  • Ce fut un épouvantable désastre, une perte que rien ne remplacerait jamais. Tout le dar-al Islam était aux mains des infidèles, l’Egypte et l’Afrique du nord exceptées. Le monde musulman fut terrifié.
  • (aidés du roi d’Arménie les Mongols se dirigent vers la Terre sainte pour délivrer Jérusalem des musulmans)
  • L’armée de Hülegü quitta l’Azerbaïdjan à l’automne de 1259. Successivement Nisibin, Harân, Edesse tombèrent et le siège d’Alep commença. Six jours plus tard, la ville était prise. Le massacre dura une semaine. Héthoum (roi chrétien d’Arménie) lui-même mit le feu à la grande mosquée. Les chrétiens célébrèrent leur « délivrance » par des réjouissances et des vexations infligées aux musulmans – viande de porc dans les mosquées par exemple – qui ne devaient pas être oubliées. Naplouse tomba, puis Gaza. Toute la Syrie était aux mains des Mongols. La route de l’Egypte était ouverte à Hülegü qui poursuivrait de là ses conquêtes en Afrique du Nord. Le monde musulman voyait venir avec terreur l’orage qui s’annonçait. L’Europe, dans son horreur de l’islam, préférait essayer de négocier avec le Barbare plutôt que d’essayer de le combattre. Le salut, pour les uns et pour les autres, vint d’où on ne l’attendait pas. […]
  • Baybars persuada les siens de refuser de capituler, on coupa les têtes des ambassadeurs des Mongols venus demander la soumission et l’armée se prépara au combat.
  • La rencontre eut lieu le 3 septembre 1260 – une date importante pour l’Histoire – à Aïn Djâlout, non loin de Naplouse (et non plus de Sichem…), en Palestine.
  • (la bataille tourna au désavantage des Mongols qui subirent leur première défaite et bâtèrent en retraite)
  • L’Islam était sauvé et, probablement, l’Europe avec lui. Les Mongols n’avaient pas été mis hors de combat et chassé du Proche-Orient. D’autres batailles les mettront aux prises avec les musulmans, mais ce fut Aïn Djâlout le combat décisif, celui qui marqua l’arrêt de la marche vers l’ouest des descendants de Gengis Khan.

Après cette victoire[24], Baybars se débarrasse du sultan Koutouz pour prendre sa place et, après avoir éliminé toute opposition potentielle, il est prêt à combattre les dernières forces chrétiennes présentes au Proche Orient :

  • À la fin de 1262, Baybars commence la guerre à laquelle il n’a cessé de penser et qui doit chasser pour toujours les chrétiens des terres musulmanes.
  • Le premier objectif du sultan est de s’emparer d’Acre (qui tombera plus tard, il prend Césarée, Haïfa et Atlith)
  • (Puis c’est le tour de) Arsouf, aux mains des Hospitaliers. Le siège dura quarante jours avec l’emploi de mines et de machines pour venir à bout des défenseurs. Baybars se battit lui-même l’arme à la main. Quatre-vingt-dix Hospitaliers sont tués, les victimes sont au nombre de vingt mille. […]

En 1266, il obtient la reddition de Safed détenu par les Templiers, il s’attaque alors à l’Arménie qui s’était allié contre lui avec les Mongols :

  • Les Arméniens furent écrasés. […], des milliers d’hommes tués – quarante mille, dit-on – ou emmenés en captivité, le désastre était complet.

En 1268, Baybars entame sa troisième campagne, il s’empare de Jaffa. Sa prochaine cible est Antioche qui s’était alliée aux Arméniens et aux Mongols :

  • Les Croisés se rendirent sur la promesse d’avoir la vie sauve ; tous furent massacrés en même temps que toute la population de la ville […]. Selon Ibn al-Zahir, l’historien de Baybars, le nombre de tués fut de plus de quarante mille.

Après la croisade avortée de Saint Louis en 1270, Baybars continuera ses attaques contre les Croisés.

Ainsi entre la conquête Mongole et celle des Mamelouks, les victimes ont été nombreuses. Toutefois ces événements ont permis d’atteindre un équilibre entre les puissances chrétiennes et musulmanes qui finira par permettre aux Juifs de retourner sur leur terre, même si eux-mêmes feront partie des nombreuses victimes des générations à venir. C’est la conclusion du psaume de cette génération :

  1. (Parmi les peuples il exerce la justice,) accumule les cadavres ; sur une étendue immense il fracasse des têtes.
  2. Il boira sur la route de l’eau du torrent ; aussi portera-il haut la tête.

Paul David


[1] (traduit de l’hébreu et du latin par) Eric Smilévitch et Luc Ferrier : « La dispute de Barcelone ». Introduction  (p. 13-14)

[2] (traduit de l’hébreu et du latin par) Eric Smilévitch et Luc Ferrier : « La dispute de Barcelone ». « Premier jour » (p. 37)

[3] (traduit de l’hébreu et du latin par) Eric Smilévitch et Luc Ferrier : « La dispute de Barcelone ». « Procès-verbal» (p. 104)

[4] (traduit de l’hébreu et du latin par) Eric Smilévitch et Luc Ferrier : « La dispute de Barcelone ». « Quatrième jour » (p. 35)

[5] (traduit de l’hébreu et du latin par) Eric Smilévitch et Luc Ferrier : « La dispute de Barcelone ». « Premier jour » (p. 35)

[6] Marianne Picard : « Juifs et Judaïsme, de 70 à 1492 – Tome 2 ». (p. 204-205).

[7] Marianne Picard : « Juifs et Judaïsme, de 70 à 1492 – Tome 2 ». (p. 210).

[8] Haïm Harboun : « Les voyageurs juifs des XIIIe, XIVe et XVe siècles ». (p. 23 à 25)

[9] Voir Genèse, Chapitre 12

[10] Genèse, Chapitre 14, versets 14 à 20

[11] GENESE, Chapitre 12, versets 5 à 8.

[12] GENESE, chapitre 35, versets 1 à 5

[13] Identification de ce lieu comme Sichem d’après « Dictionnaire des noms propres de la Bible » (p. 356)

[14] DEUTERONOME, chapitre 11, versets 26 à 30

[15] JOSUE, Chapitre 8, versets 30 à 34.

[16] GENESE, chapitre 37, versets 12 et 13

[17] Voir JUGES, chapitre 9

[18] Voir JUGES, chapitre 21

[19] Voir I ROIS, Chapitre 12

[20] Simon Schwarzfuchs : « Les Juifs au temps des croisades ». Chapitre : « Les dernières croisades ». (p. 156)

[21] André Clot : « L’Egypte des Mamelouks, 1250-1517, l’Empire des esclaves ». Chapitre : « La guerre de libération ». (p. 90 à 92)

[22] André Clot : « L’Egypte des Mamelouks, 1250-1517, l’Empire des esclaves ». Chapitre : « De Saint Louis aux Mongols ». (p. 21,22)

[23] André Clot : « L’Egypte des Mamelouks, 1250-1517, l’Empire des esclaves ». Chapitre : « Un nouveau fkéau de Dieu ». (p. 29 à 37)

[24] D’après André Clot : « L’Egypte des Mamelouks, 1250-1517, l’Empire des esclaves ». Chapitre : « La guerre de libération». (p. 83 à 101)