1290 à 1310, psaume 112 : Cabale.

Résumé:

Cette génération est celle des années 1290 à 1310.

Suivant notre comptage, cette génération est la génération 112 associée au psaume 112. C’est dans ce psaume 112 que nous retrouvons donc une illustration des faits de cette génération.

Cette génération voit la fin des derniers îlots de domination chrétienne en Orient, les dernières places fortes tombent. Saint Jean d’Acre, dernier rempart croisé en Terre sainte tombe aux mains des Mamelouks en 1191. Tortose, Beyrouth, Tyr et Saïda tombent également facilement. Après deux siècles de présence en Orient, le bilan de la présence chrétienne en Orient est assez sombre. Quasiment aucun enrichissement intellectuel ou artistique, que ce soit dans le sens orient-occident ou dans le sens occident-orient n’a été généré.

En même temps que l’Orient renforce définitivement son identité musulmane, l’occident renforce à son tour son identité chrétienne. En attendant que la reconquête espagnole fasse tomber dans près de deux siècles Grenade, la dernière enclave musulmane, les nouveaux royaumes chrétiens prennent de plus en plus de mesures à l’encontre des minorités religieuses non chrétiennes.

Aux accusations répétitives de crime rituel, vient s’ajouter la profanation d’hostie. Si les Juifs font les frais de l’accusation d’un nouveau type de crime, qui deviendra récurrent en Europe chrétienne, c’est pour servir de démonstration au crédo de la nouvelle mystique du Christianisme latin dont les bases, la transsubstantiation, ont été énoncées quelques décennies plus tôt au Concile de Latran.

Pour cette génération, en 1290, les Juifs de Paris vont en faire les frais, Philippe le Bel prenant même cette affaire comme pretexte à l’expulsion des juifs en 1306, cachant ainsi le vrai motif purement financier.

Si la mystique chrétienne a des conséquences dramatiques, à cette génération s’épanouit de façon bien moins dangereuse la mystique juive.

Cette génération en effet voit l’essor de la diffusion de la Cabale dans le prolongement de l’émergence du Zohar à la génération précédente. Les préliminaires du Zohar, la partie qui initialise ce livre avant les explications des premiers versets de la Genèse, premiers versets de la Torah, donne une grand place au rôle des lettres de l’alphabet hébraïque en s’appuyant malgré tout sur le premier verset de celle-ci. Le psaume de cette génération n’est pas en reste en donnant une place de choix à l’alphabet hébreu.

Ainsi si le peuple Juif semble encore dans cette génération se trouver au cœur des ténèbres, la mystique juive, cabale et le Zohar, est peut-être la lumière qui permet au peuple Juif de survivre, malgré tout, dans un monde chrétien hostile.

Développement:

La fin du rève chrétien en Orient

Cette génération voit la fin des derniers îlots de domination chrétienne en Orient, les dernières places fortes tombent. Saint Jean d’Acre, dernier rempart croisé en Terre sainte tombe aux mains des Mamelouks en 1191. Tortose, Beyrouth, Tyr et Saïda tombent également facilement.

Après deux siècles de présence en Orient, le bilan de la présence chrétienne en Orient est assez sombre. Quasiment aucun enrichissement intellectuel ou artistique, que ce soit dans le sens orient-occident ou dans le sens occident-orient n’a été généré.

De même, de Byzance, ne reste que quelques enclaves qui résistent comme elles peuvent à la pression turque. Constantinople tombera plus tard en même temps que Grenade tombera aux mains des chrétiens.

En même temps que l’Orient renforce définitivement son identité musulmane, l’occident renforce à son tour son identité chrétienne.

En attendant que la reconquête espagnole fasse tomber dans près de deux siècles Grenade, la dernière enclave musulmane, les nouveaux royaumes chrétiens prennent de plus en plus de mesures à l’encontre des minorités religieuses non chrétiennes.

Ainsi le sort des Juifs en Europe se dégrade progressivement, le sixième millénaire, celui du Christianisme triomphant n’est réellement pas de bon augure pour les Juifs. Si les Chrétiens sont contraints d’abandonner l’orient, l’occident se trouve marqué de façon de plus en plus profonde par la croix.

La transsubstantiation

Aux accusations répétitives de crime rituel, vient s’ajouter la profanation d’hostie. Si cette accusation n’est pas nouvelle – une première affaire est recensée à Cologne en 1150- cette fois l’accusation se transforme en démonstration théologique.

Ainsi dès le début de cette génération, à Paris, une telle affaire apparaît :

  • En 1290[4], un Juif de Paris nommé Jonathas fut accusé d’avoir transpercé et tourmenté une hostie. Son crime ayant été miraculeusement découvert, Jonathas et sa femme furent soumis à la question, et finirent par avouer tout ce qu’on voulut. Ils furent brûlés en place de Grève, et leur maison abattue. Sur ses ruines fut construite une chapelle destinée à commémorer le miracle des Billettes. Elle remplit sa fonction jusqu’au vingtième siècle !

Si les Juifs font les frais de l’accusation d’un nouveau type de crime, qui deviendra récurrent en Europe chrétienne, c’est pour servir de démonstration au crédo de la nouvelle mystique du Christianisme latin dont les bases, la transsubstantiation, ont été énoncées quelques décennies plus tôt au Concile de Latran :

  • La question[5] de la forme du sacrement est devenue en Europe latine une question prioritaire. L’élaboration progressive depuis le texte de Ratramne (836) jusqu’à Latran IV (dogme de la transsubstantiation) et à la synthèse de saint Thomas (traité des sacrements, Somme, troisième partie, vers 1270) fait de la théorie eucharistique un objet théologique proprement latin. Dernière élaboration de la notion de « corps mystique », objet d’une série de démonstrations sur sa réalité et sur la réalité de la participation du corps du Christ dans la communion, il est devenu le corps sensible de la chrétienté et le garant de la mystique de l’église et des empires latins. […]
  • Les légendes (ou la légende) répandues à la fin du XIIIe siècle trouvent leur forme en illustration du dogme de la présence réelle. Elles en sont la seule démonstration. Il importe donc que la fable soit créditée de réalité, c’est-à-dire une véritable structure de fait divers.
  • Ces légendes sont latines : elles concernent la théorie du sacrement élaborée par l’Eglise chrétienne.

Philippe le Bel

L’affaire des Billettes en 1290 à Paris va également servir à Philippe le Bel d’argument complémentaire à l’expulsion des Juifs en 1306 :

  • Il nous semble[6] possible d’avancer que le règne de Philippe IV (Philippe Le Bel, 1285-1314) inaugure une nouvelle époque dans l’histoire des comportements politiques, marquée par le poids de l’opinion publique, par l’influence de la parole sacrée et laïque et par le déploiement d’une propagande aux multiples visages. Veut-elle (l’auteur cite également cette action envers les Templiers et le Pape) légitimer l’expulsion des Juifs en 1306, elle élabore des mythes justificateurs, promis à une grande fortune par la suite. On colporte l’histoire de l’enfant au four […], On relate le miracle de l’hostie qui saigne […]. Ces légendes, dont on retrouve la trace dans les disputes universitaires contemporaines, servirent de prétexte à la spoliation de communautés juives florissantes, installées en Champagne, dans la vallée de la Loire et dans le Midi. En juillet 1306, baillis et sénéchaux arrêtèrent tous les Juifs, avant de saisir leurs biens et leurs livres de commerce, dans l’ensemble de la France.

Cette expulsion[1] avait été précédée en 1305/1306 par une dépréciation de la monnaie des deux tiers, ce qui mécaniquement multipliait les créances par trois. Il est légitime de penser qu’en expulsant les Juifs en 1306 principaux détenteurs de créances, Philippe le Bel tirait un double avantage financier : il allégeait ainsi les dettes de ses administrés et réduisait l’effet négatif de ses réformes monétaires et récupérait également de la saisie des biens des Juifs des sommes substantielles (mais très inférieures à ses prévisions) lui permettant de rétablir partiellement l’équilibre budgétaire. Bien qu’utilisant des arguments théologiques pour arriver à ses fins, l’expulsion des Juifs n’a qu’un but matériel. D’ailleurs les Juifs auront bientôt l’autorisation de revenir, mais le mécanisme infernal est enclenché.

L’affaire des Billettes fut reproduite en Allemagne avec des conséquences en pertes humaines bien plus fortes pour les communautés juives.

Le Zohar et l’alphabet

Cette génération est également celle qui voit l’essor de la diffusion de la Cabale dans le prolongement de l’émergence du Zohar à la génération précédente. Les préliminaires du Zohar, la partie qui initialise ce livre avant les explications des premiers versets de la Genèse, premiers versets de la Torah, donne une grand place au rôle des lettres de l’alphabet hébraïque en s’appuyant malgré tout sur le premier verset de celle-ci.

Toutes les lettres se succèdent alors pour justifier que la création du monde doit prendre appui sur elle, de la lettre Tav (T), toutes furent refusées jusqu’à que la lettre beit se présente, celle-ci est alors acceptée, le Aleph s’abstenant de se présenter. C’est en compensation de cette « modestie » que cette lettre devint la première de l’alphabet :

  • Le Saint[2], béni soit-Il, lui dit : Aleph, Aleph, en dépit du fait que Je créerai le monde avec la lettre beit (qui initialise la Torah), tu seras la première lettre de toutes les lettres de l’alphabet, Je n’aurai d’unité qu’en toi, et tu seras aussi le commencement de tous les calculs et de toutes les œuvres du monde. Toute unification reposera dans la lettre aleph seule.

Ainsi si ce psaume comme le psaume qui le précède et celui qui lui succède, tous associés à la diffusion du Zohar s’initialise par le même mot : « Alléluia », il est la succession d’une série de versets qui respecte une règle bien particulière. Chaque (demi) verset en effet commence par une lettre différente de l’alphabet dans l’ordre de l’alphabet. Ainsi comme promis dans le Zohar, le premier verset commence par la lettre aleph (A) et le dernier par la lettre Tav (T).

L’Italie joue un rôle important dans l’éveil de l’Europe  aux apports de la Chine suite aux voyages de Marco Polo et plus tard dans l’activation de la Renaissance. Elle devient également un centre de diffusion de la Cabale et du Zohar.

Ainsi si le psalmiste ne peut nier qu’un nouvelle fois, le peuple Juif se trouve dans cette génération au cœur des ténèbres, il ne manque pas d’évoquer cette aspiration vers la mystique juive, la cabale et le Zohar souvent comparés à la lumière qui permet au peuple Juif de survivre dans un monde chrétien hostile dans l’espoir d’une rétribution non immédiate mais future.

C’est ce que résume le début du psaume de cette génération ;

Alléluia ! Heureux l’homme qui craint l’Éternel, qui prend plaisir à ses commandements ! Puissante sera sa postérité sur la terre : la race des justes est bénie ! Abondance et richesse régneront dans sa maison, sa vertu subsistera à jamais. Une lumière brille pour les justes au sein des ténèbres ; il est bienveillant, miséricordieux, vertueux.

Rappelons que Zohar signifie « lumière éclatante ». Ainsi la lumière qu’apporte la mystique juive au peuple Juif dans l’acceptation du mal est bien nécessaire, car si les Juifs s’étaient habitués à la « nuit », ils en abordent la période la plus profonde ce qui justifie bien le terme de « ténèbres » employé par le psalmiste.

Car si les Juifs pouvaient espérer que les massacres de la première croisade en 1096 étaient un accident de l’histoire, un événement exceptionnel. Il n’en est rien, cela se produit pour la présente génération puis se répétera sans cesse en Europe jusqu’à culminer lors de la Shoah du vingtième siècle. Ces massacres faisant de l’Europe qui pour de nombreux Juifs pouvait ressembler à une seconde terre promise, une « vallée de larmes » comme cela avait été annoncé dans le psaume 84 dont la génération a vu l’ouverture des routes commerciales vers l’est et l’établissement de nombreuses communautés juives sur celles-ci en Allemagne.

La suite du psaume réitère la foi du peuple Juif malgré les malheurs qui s’accumulent sur lui, confirmant la même confiance exprimée bien auparavant dans le psaume 84 :

Bon pour les hommes, il est généreux, consent des prêts, et règle ses affaires avec équité. Certes jamais, il ne chancelle, le juste se prépare un souvenir impérissable. Il n’appréhende pas de mauvaise nouvelle, son cœur est ferme, plein de confiance en l’Éternel.

Malgré la rudesse des coups portés, le peuple Juif traverse les générations au grand désarroi de ses ennemis qui ne peuvent que constater l’échec de leur action à long terme.

C’est sur cette conclusion que le psalmiste préfère conclure cette génération ténébreuse pour le peuple Juif :

Son âme est inébranlable, ne craint rien, tandis qu’il voit de ses yeux le sort de ses adversaires. Il est prodigue pour donner aux pauvres, sa bienveillance ne se dément jamais, son front s’élève avec honneur. Le méchant en est témoin et s’irrite, il grince des dents et se ronge (de dépit). Le désir des méchants est frappé d’impuissance.

En particulier le dernier verset commence par la lettre Tav, dont Dieu d’après le Zohar a refusé que le monde soit crée car :

  • Tu[3] (la lettre Tav) es le sceau de la mort (mavet).

Ainsi ce psaume, lorsqu’il conclut que le « désir des méchants est frappé d’impuissance » indique bien que tous les massacres que peuvent perpétrer les ennemis d’Israël n’empêcheront pas le bien de finalement triomphé.

Paul David

[1] D’après : (collectif) : « Les Capétiens, Histoire et dictionnaire, 987-1328). Chapitre : « Le règne de Philippe IV le Bel ».

[2] (Edition VERDIER, « Les Dix Paroles »). Le Zohar, Tome I, Préliminaires. (p. 40)

[3] (Edition VERDIER, « Les Dix Paroles »). Le Zohar, Tome I, Préliminaires. (p. 36)

[4] Simon Schwarzfuchs : « Les Juifs de France ». Chapitre : « Le treizième siècle ». (p. 88)

[5] Jean Louis Schefer : « L’hostie profanée : histoire d’une fiction théologique ». Chapitre : « La forme du pain ». (p. 130-131)

[6] (collectif) : « Les Capétiens, Histoire et dictionnaire, 987-1328). Chapitre : « Le règne de Philippe IV le Bel ». (p. 425)