1350 à 1370, psaume 115 : Samuel Halevi.

Résumé:

Cette génération est celle des années 1350 à 1370.

Suivant notre comptage, cette génération est la génération 115 associée au psaume 115. C’est dans ce psaume 115 que nous retrouvons donc une illustration des faits de cette génération.

Cette génération est celle qui succède à la grande Peste noire de 1348. Le bilan est terrible: la Peste et les pogroms qui l’ont suivie ont anéanti la vie juive en Europe, de nombreuses communautés en Allemagne ont disparu ou ont été réduites à leur plus simple expression.

Les communautés de l’Espagne chrétienne ont à peu près été épargnées. La synagogue El Transito (nom donné à postériori), que Samuel Halevi acheva en 1357 marque l’apogée du judaïsme espagnol sous domination chrétienne.

Sa grande puissance et son influence à la cour le ruinèrent : le roi, Pierre le Cruel, son grand protecteur, se dressa contre lui, sans qu’on le sache très bien pourquoi, et ordonna la confiscation de sa fortune. Jeté en prison, Samuel Halevi, le puissant conseiller juif fut torturé, sans doute parce que ses accusateurs voulaient lui extorquer le secret de ses riches cachettes, et il mourut dans de grandes souffrances.

Henri de Trastamare fait tuer Pierre le cruel et lui succède. Ne préférant ne point punir les Juifs fidèles à Pierre le Cruel, il instaure malgré tout, pour satisfaire le pape, le port de la rouelle aux Juifs espagnols. Signe que des nuages s’accumulent dans le ciel serein d’Espagne pour les Juifs.

Développement:

Le bilan de la peste noire

Cette génération est celle qui succède à la grande Peste noire de 1348, ainsi comme à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, le peuple Juif en Occident ne peut que faire un bilan terrible: la Peste et les pogroms (bien que le terme soit ici anachronique) qui l’ont suivie ont anéanti la vie juive en Europe, de nombreuses communautés en Allemagne ont disparu ou ont été réduites à leur plus simple expression.

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Si de nombreux Juifs ont trouvé refuge dans les terres de l’Est, Pologne et Lituanie, ou en Espagne, ils n’ont pas encore reconstitué des communautés comparables à celles détruites.

Ainsi, l’incompréhension des Juifs après le massacre est exprimée dans le début du psaume de cette génération :

Non pour nous, Éternel, non pour nous, mais pour faire honneur à Ton Nom, (donne cours) à ta bonté et à ta bienveillance. Pourquoi les peuples diraient-ils : « Où donc est leur Dieu ? »

Mais l’état dans lequel se trouve le peuple Juif à cette génération correspond à une prédiction faite de longue date par Moïse dans le Deutéronome :

  • Quand[1] vous aurez engendré des enfants, puis des petits-enfants, et que vous aurez vieilli sur cette terre ; si vous dégénérez alors, si vous fabriquez une idole, image d’un être quelconque, faisant ainsi ce qui déplaît à l’Éternel, ton Dieu, et l’offense, j’en prends à témoin contre vous, aujourd’hui, les cieux et la terre, vous disparaîtrez promptement de ce pays pour la possession duquel vous allez passer le Jourdain ; vous n’y prolongerez pas vos jours, vous en serez proscrits au contraire. L’Éternel vous dispersera parmi les peuples, et vous serez réduits à un misérable reste au milieu des nations où l’Éternel vous conduira. Là, vous serez soumis à ces dieux, œuvre des mains de l’homme, dieux de bois et de pierre, qui ne voient ni n’entendent, qui ne mangent ni respirent. Dans ta détresse, quand tu auras essuyé tous ces malheurs, après de longs jours tu reviendras à l’Éternel, ton Dieu, et tu écouteras sa voix.

Le peuple Juif est bien réduit à un misérable reste dispersé parmi les peuples, puisque ceux qui ont été épargnés vont jusqu’à peupler les extrémités de l’Europe, au nord et à l’est.

C’est pourquoi la suite du psaume rappelle ce passage en évoquant les idoles et leur impuissance à la fois pour rappeler que ces malheurs s’ils ont été le résultat d’exaction de la part des peuples envers les Juifs, ceci rentre dans une logique divine qui verra à terme la réconciliation de Dieu avec son peuple (ce qu’exprime le Deutéronome par la suite) :

Or notre Dieu est dans les cieux, Il accomplit toutes ses volontés. Leurs idoles sont d’argent et d’or, œuvre de mains humaines. Elles ont une bouche et ne parlent point, des yeux, et elles ne voient pas ; elles ont des oreilles et elles n’entendent pas, des narines, et elles n’ont point d’odorat. Malgré leurs mains, elles n’ont pas le sens du toucher, malgré leurs pieds, elles ne sauraient marcher ; aucun son ne s’échappe de leur gosier. Puissent leur ressembler ceux qui les confectionnent, tous ceux qui leur témoignent de la confiance !

Samuel Halevi

Si toutes les communautés juives d’Europe furent impactées par la Peste de 1348 et ses retombées, les communautés de l’Espagne chrétienne sont à peu près épargnées.

La synagogue El Transito (nom donné à postériori), que Samuel Halevi acheva en 1357 marque l’apogée du judaïsme espagnol sous domination chrétienne. Les années qui suivent remédieront vite à cette exception et les Juifs d’Espagne seront bientôt obligés de se convertir ou de s’exiler. La synagogue elle-même porte aujourd’hui ce nom car elle fut transformée en Église par la suite, le nom « El Transito » venant d’un tableau représentant la mort (le transit) de la Vierge qui y fut exposé par la suite.

Cette synagogue qui est un édifice ayant vocation de palier à l’absence du Temple de Jérusalem construite à Tolède où la légende indique que Tariq, lors de la conquête arabe de l’Espagne (voir génération 83), y trouva la table de Salomon vestige précieux du Temple de Jérusalem.

Cet apogée éphémère justifie la suite du psaume de cette génération qui fait une large référence à la Maison d’Aaron qui avant l’exil était le Temple de Jérusalem et qui depuis sa destruction est matérialisée par les synagogues en Diaspora dont la synagogue de Tolède est une des plus belles représentations :

Israël, confie-toi à Dieu ! – Il est leur aide et leur bouclier. Maison d’Aaron, confie-toi à Dieu ! – Il est leur aide et leur bouclier. Vous adorateurs de l’Éternel, confiez-vous à Lui ! – Il est leur aide et leur bouclier. L’Éternel se souvient de nous pour nous bénir ; qu’Il bénisse la maison d’Israël, qu’Il bénisse la maison d’Aaron !

Les jeux de pouvoir et les revers de la communauté juive

S’élever aussi haut dans les sphères du pouvoir n’est pas sans risques et Samuel Halevi en est l’illustration:

  • Sous[2] le règne de Pierre le Cruel un illustre représentant de la famille Abulafia Ha Levi de Tolède, don Samuel ben Meir Ha Levi, obtint des charges élevées, et un autre, Abraham ibn Carçal, fut médecin de la cour. Des luttes intestines dansla famille royale finirent par compromettre les Juifs qui avaient pris parti pour Maria de Padilla, maîtresse du roi. Don Samuel choisit le bon camp, celui du vainqueur, et obtint de grands bénéfices, pour lui et pour les autres Juifs de Tolède et du royaume. Ce furent pourtant sa grande puissance et son influence à la cour qui le ruinèrent : le roi, son grand protecteur, se dressa contre lui, sans qu’on le sache très bien pourquoi, et ordonna la confiscation de sa fortune, doublons, objets en or et en argent, et cent quatre-vingts esclaves. Jeté en prison, le puissant conseiller juif fut torturé, sans doute parce que ses accusateurs voulaient lui extorquer le secret de ses riches cachettes, et il mourut dans de grandes souffrances.
  • Ces événements n’eurent pas d’immédiates répercussions sur les Juifs, mais le roi Pierre fut bientôt accusé de faiblesse à leur égard par son frère Henri de Trastamare qui désirait aussi l’appui du pape. Tolède tomba et la communauté juive fut punie de sa fidélité à Pierre Le Cruel par de fortes taxes. Au bout du compte, Henri, secondé par les troupes françaises, finit par tuer son frère Pierre et ses fidèles en 1369. Urbain V célébra cette victoire comme un triomphe de la papauté, en exprimant sa satisfaction pour la disparition du tyran, rebelle à l’Église et protecteur des Juifs.
  • Mais Henri de Trastamare préféra ne point punir les Juifs fidèles à Pierre le Cruel : il nomma même don Joseph Pichon ministre des Finances et prit pour conseiller don Samuel Abrabanel, tous deux de la communauté de Séville, ce qui suscita jalousies et suspicions dans la noblesse castillane. Pour étouffer les protestations, le nouveau souverain, contraint à quelque zèle vis-à-vis du pape, imposa la rouelle aux Juifs espagnols et les obligea à abandonner leurs noms castillans pour reprendre leurs noms.
  • Ces mesures, relativement moins sévères que dans le reste de l’Europe, marquèrent le début de la décadence de la communauté d’Espagne. Cinquante ans après la tourmente d’Europe continentale, des nuages s’accumulèrent dans le ciel serein d’Espagne. Certains Juifs, personnages de renom, de grande influence politique et hautement considérés à la cour, furent compromis dans des conspirations, suscitant haines et jalousies, et entraînèrent ensuite dans leur disgrâce nombre de leurs coreligionnaires.

Samuel Halevi, comme d’autres Juifs de cour avant lui pensait avoir suffisamment de temps pour s’occuper de sa communauté, mais à sa mort celle-ci est affaiblie culturellement :

  • Grâce[3] à la sagesse de ses conseils, à l’habileté de son administration financière et au zèle qu’il déploya pour la cause de Marie de Padilla, Samuel grandit de plus en plus dans la faveur de Don Pedro. Son influence était considérable, ses richesses immenses, et il avait à son service quatre-vingts esclaves noirs. Mais il semble n’avoir su rien faire pour la cause du judaïsme et l’avenir de ses coreligionnaires. Une inscription dit, il est vrai, qu’il travailla pour le bien de ses frères, mais il ne comprit pas en quoi devait consister ce bien. Tout en protégeant les Juifs contre la malveillance, en les appelant à des emplois publics et en leur fournissant l’occasion de s’enrichir, il ne sut cependant pas leur être utile comme Hasdaï ibn Schaprout et Samuel ibn Nagrela. Il ne paraît pas non plus s’être intéressé à la science ou à la poésie. Car s’il fit construire des synagogues dans plusieurs villes de la Castille, il ne fonda pas une seule école pour l’enseignement du Talmud.

Ainsi la fin du psaume dresse ce bilan que la survie des Juifs en exil ne peut se résumer à la réussite de quelques élites (les « grands ») et passe par l’épanouissement de tous (y compris les « petits »). Car les élites, contrairement à Dieu ne sont pas éternelles et s’ils disparaissent (ce ne sont pas les morts), ils deviennent naturellement impuissants à servir la cause de leur peuple. C’est dans son intégralité que le peuple Juif marque sa fidélité à son Dieu :

Qu’Il bénisse ceux qui le révèrent, les petits ainsi que les grands ! Que l’Éternel multiplie (ses bontés) pour vous, pour vous et pour vos enfants ! Soyez bénis par l’Éternel, qui a créé le ciel et la terre ! Les cieux, oui, les cieux sont à l’Éternel, mais la terre, il l’a octroyé aux fils de l’homme. Ce ne sont pas les morts qui loueront le Seigneur, ni aucun de ceux qui sont descendus dans l’empire du silence, tandis que nous, nous bénissons l’Éternel maintenant et à tout jamais. Alléluia !

Cette lacune sera peut-être la cause de la catastrophe qui s’annonce dans la péninsule ibérique, en effet de nombreuses conversions de Juifs ont lieu surtout parmi les élites et au prochain séisme, contrairement à ce qui s’est passé dans le reste de l’Europe, les Juifs se convertiront en masse au Christianisme sans possibilité de retour à leur foi ancestrale.

Paul David

[1] DEUTERONOME, chapitre 4, versets 25 à 30.

[2] Riccardo Calimani : « L’errance juive ». Chapitre : « La discrimination, la persécution et la survie ». (p. 200-201).

[3] Henri Graetz : « HISTOIRE DES JUIFS / TROISIÈME PÉRIODE — LA DISPERSION ». Deuxième époque — La science et la poésie juive à leur apogée. Chapitre XI — La peste noire. Massacres des Juifs — (1325-1391). (Extrait du site web : «histoiredesjuifs.com »)