L’exil à Babylone initialise une nouvelle phase de construction du peuple Juif, celle qui lui permet de se construire son identité, lors de l’avènement de la Reine Esther et que le peuple d’Israël dut affronter les desseins funestes d’Aman.

Le livre d’Esther ou tout du moins la version officiellement retenue dans le canon de la Bible hébraïque, ne mentionne aucune fois Dieu.

Ainsi la version juive du livre d’Esther narre un épisode intime du peuple juif dont l’issue heureuse (au moins pour le peuple juif) est due au fait que le peuple juif a su se souder autour de ses valeurs.

Dans la version grecque du livre d’Esther incorporée à la Bible chrétienne, six chapitres ont été rajoutés et quelques retouches sur le texte ont été apportées aux chapitres en commun avec la version hébraïque.

Ces chapitres et ajouts sur la version grecque (Bible chrétienne) du livre d’Esther, réintroduisent Dieu de façon implicite dans le miracle de Pourim, ignorant ainsi la spécificité du miracle de Pourim. Ainsi :

  • Tous les membres[1] du peuple qui obéit à Dieu tremblent effrayés devant les malheurs qui les attendent. Ils se préparent à mourir et ils crient vers Dieu.
  • Mardochée se souvient[2] de toutes les actions du Seigneur et il lui adresse cette prière : « Seigneur, Seigneur… »

Ou encore :

  • Puis elle (la Reine Esther) adresse[3] cette prière au Seigneur, Dieu d’Israël : « Mon Seigneur, Roi de mon peuple, tu es le seul Dieu. Viens à mon secours ! »

La fête de Pourim est ainsi d’une importance primordiale pour les Juifs en exil et en particulier depuis la destruction du second Temple car elle donne les clés de la survie en exil.

Aman voulait exterminer le peuple Juif en Perse car il semblait faible. Grâce à l’attachement à son identité le peuple Juif a survécu. Et la Perse, au lieu de déclencher l’équivalent d’une première Shoah, devint un partenaire fort du peuple d’Israël. En effet les rois Perses Darius ou Cyrus aideront les Juifs à reconstruire le second Temple et à clore leur exil de 70 ans depuis la destruction du premier Temple par Nabuchodonosor.

Malheureusement le deuxième exil qui dure depuis la destruction du second Temple est bien plus long puisqu’il a commencé il y a près de 2000 ans.

Pendant cet exil les Juifs ont trouvé au moins à deux reprises des terres accueillantes (en apparence) comme le furent Babylone et la Perse.

Cela fut le cas une première fois en Espagne.

Devant les difficultés qui apparurent à la fin du XIVsiècle, beaucoup de Juifs se convertirent, d’une conversion sincère ou déguisée. Cela entraîna un siècle plus tard le rejet des Juifs par l’Espagne puis par le Portugal.

En perdant leur identité juive ou en la diluant, les Juifs d’Espagne se firent rejeter. Pas de Reine Esther pour éviter ce sort funeste.

La deuxième fois fut plus dramatique. Après de nombreuses persécutions, du fait de l’influence des Lumières, l’Europe finit par accepter la présence Juive.

D’abord la France puis progressivement l’Allemagne.

L’Europe devient ainsi la nouvelle Babylone pour les Juifs.

Mais le psalmiste avait mis en garde les Juifs dans l’attrait de l’exil. Comme indiqué dans le psaume 137 :

  • Sur les rives des fleuves de Babylone, là nous nous assîmes, et nous pleurâmes au souvenir de Sion. […] Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens toujours de toi, si je ne place Jérusalem au sommet de toutes mes joies !

Sur mon site le psaume 137 est justement associé à la génération des années 1810 à 1830. Celle où les Juifs allemands commencent à s’insérer dans la société allemande et où ils oscillent entre l’attachement au judaïsme et la germanité.

Un des acteurs clé de cette génération est Heinrich Heine. Il[4] se convertit, pensant obtenir, suivant sa propre expression, son « ticket d’entrée » dans la culture européenne.

Mais l’illusion ne durera pas, à la fin de sa vie, il déclare, malgré sa conversion en 1825 :

  • Une profonde transformation[5] s’est opérée en moi depuis ma maladie, je vais en faire l’aveu. Je ne suis plus « l’Allemand le plus libre après Goethe », « le grand païen numéro deux », que l’on comparait à Dionysos, paré des guirlandes de la vigne, je ne suis plus un Hellène joyeux de vivre, légèrement pansu, et regardant avec un sourire dédaigneux les Nazaréens mélancoliques du haut de ma vitalité, je ne suis plus qu’un pauvre juif, malade à mourir, une image ascétique de la misère, un homme malheureux !

Malgré ce constat nombreux seront les Juifs qui abandonneront leur identité et qui oublieront Jérusalem malgré la mise en garde du psalmiste.

L’antisémitisme enfle en Europe et particulièrement en Allemagne, ouvrant ainsi, dès le XIXe siècle, la voie à Hitler, le Aman des temps modernes. Dépourvus de leur identité, les Juifs d’Europe et les Juifs allemands en particulier furent incapables de contrer le danger.

Comme le constate Gershom Scholem, seuls eux crurent que l’abandon de leur identité leur permettrait d’être acceptés par la Babylone des XIXe et XXe siècles :

  • Dans un essai célèbre[6], le grand historien de la Kabbale Gershom Scholem a nié l’existence même d’un dialogue judéo-allemand qui, à son avis, « est mort à sa naissance même et n’a jamais eu lieu », car les Juifs furent toujours perçus comme des éléments étrangers à la nation allemande et, en dépit de leur volonté d’assimilation, ne réussirent à aucun moment à s’y intégrer. Après avoir abandonné la perspective d’une « totalité juive », la seule prémisse possible d’un dialogue, la rencontre des Juifs avec la culture allemande se transforma en réalité à la fois en une auto-négation et en une sorte de monologue : « Je nie qu’il ait jamais existé un dialogue judéo-allemand d’une quelconque authenticité, c’est-à-dire qu’il ait eu une réalité historique. Pour entrer en dialogue, il faut deux interlocuteurs, qui s’écoutent mutuellement, qui sont prêts à percevoir l’autre tel qu’il est et pour ce qu’il représente, et à lui répondre. Rien ne peut être plus fallacieux que d’appliquer un tel concept aux discussions entre Allemands et Juifs pendant les deux cents dernières années. » Par conséquent, conclut Scholem, lorsqu’on se pose la question de savoir « à qui donc les Juifs s’adressaient-ils dans ce dialogue judéo-allemand dont on a tant parlé ? » sa réponse est nette : « Ils se parlaient à eux-mêmes, pour ne pas dire qu’ils s’assourdissaient eux-mêmes… Quand ils croyaient parler aux Allemands, ils se parlaient à eux-mêmes ».

Dans l’Europe nouvelle qui semble leur ouvrir les bras, les Juifs veulent devenir de vrais français ou de vrais allemands en sacrifiant leur foi et leurs traditions devenant des sortes de fantômes dans ces mondes modernes nouveaux : ils ne sont plus juifs mais ne seront jamais réellement considérés comme Allemands par les Allemands, Français par les Français.

À partir du XIXe siècle, nombreux sont les Juifs qui vont jusqu’à la conversion pour essayer de devenir des citoyens à part entière des pays européens où ils vivent.

D’autres sans aller jusqu’à la conversion essaient d’effacer toute trace de leur judaïsme ancestral également pour tenter d’être considérés comme égaux à ceux qui se prétendent indigènes de ces pays.

Dans les deux cas, ces réactions accroissent encore plus la réaction de rejet des nations européennes.

Car si les Européens arrivaient à tolérer les Juifs en leur sein, ils ne pouvaient admettre que ceux-ci puissent être confondus avec eux-mêmes.

Ainsi la plupart des Juifs européens ayant fait ces choix, en particulier dans la sphère allemande ne pourront réagir efficacement à la montée de l’antisémitisme : ne se considérant pas réellement comme juifs, ils ne pouvaient s’en prétendre victimes.

Pas d’Esther au vingtième siècle, pas de miracle de Pourim.

L’extermination voulue par Aman et évitée grâce à l’attachement des Juifs en exil à leur identité n’a pu être évitée en Europe au vingtième siècle.

Le vingt et unième siècle que nous vivons voit apparaître de nouveaux Aman souhaitant la destruction des Juifs et d’Israël.

C’est en, particulier le cas de en Iran, pays des Perses, pays où eut lieu le miracle de Pourim.

C’est en réaffirmant notre identité juive que nous mettrons en échec ces derniers Aman et que peut-être surgiront de nouveaux Darius ou Cyrus, qui contribueront peut-être à la construction du troisième Temple.

Pour mémoire, les Iraniens, majoritairement de religion chiite, ne peuvent vénérer les Mosquées de Jérusalem (Dôme du Rocher et Al Aqsa dans sa version « en dur ») construites sur l’emplacement des premier et second Temple.

Ces mosquées ont en effet été construites par la dynastie Omeyyade qui a toujours combattu et chercher à détruire Ali et ses descendants qui sont eux-mêmes à l’origine du mouvement chiite.

Paul David.

Pour plus d’infos sur les événements cités:

(il vous suffit de cliquer sur la ligne correspondante pour atteindre la page relative à la génération sélectionnée)

Sur les événements liés à Pourim et à la reconstruction du second Temple:

Génération des années -490 à -471: Esther.

Génération des années -470 à -451: Les murailles de Jérusalem.

Génération des années -450 à -431: Rédemption.

Génération des années -430 à -411: La loi d’Israël.

Génération des années -410 à -391, psaume 27 : Ezra.

Génération des années -390 à -371, psaume 28 : Reconstruction du peuple d’Israël.

Sur la fin de la présence Juive en Espagne:

Génération des années 1370 à 1390: Tentations.

Génération des années 1390 à 1410: Les marranes.

Génération des années 1410 à 1430: Tortosa.

Génération des années 1430 à 1470: La chute de Constantinople.

Génération des années 1470 à 1490: L’Inquisition.

Génération des années 1490 à 1510: La fin de Séfarad.

Sur l’illusion germanique:

Génération des années 1810 à 1830: Lorelei.

Génération des années 1830 à 1850: Renaissance de Jérusalem, ville juive.

Génération des années 1850 à 1870: Darwin.

Génération des années 1870 à 1890: Le IIe Reich.

Génération des années 1890 à 1910: Dreyfus.

Génération des années 1910 à 1930: La Déflagration.

Génération des années 1930 à 1950: La bête immonde.

 

[1] Premier chapitre inséré par rapport à la version hébraïque, référencé Chapitre A. Versets 8 et 9. Dieu est cité deux autres fois dans ce chapitre. Cette citation a lieu pendant un rêve prémonitoire de Mardochée introduisant la le livre d’Esther version chrétienne.

[2] Troisième chapitre ajouté par rapport à la version hébraïque, référencé Chapitre C, Versets 1 et 2

[3] Troisième chapitre ajouté par rapport à la version hébraïque, référencé Chapitre C, Verset 14

[4] Maurice Ruben Hayoun : « Les Lumières de Cordoue à Berlin, volume 2 ». Chapitre : « La survie de judaïsme par la science ? Le Culturverein ». (p. 288).

[5] Renée Neher-Bernheim : « Histoire juive de la Révolution à l’état d’Israël ». Citation de « Heinrich Heine, Rectifications, 15 avril 1849, traduction inédite d’André Neher. (p. 197,198)

[6] Enzo Traverso : « Les Juifs et l’Allemagne ». (p. 19)

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