1790 à 1810, psaume 136 : L’émancipation.

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Cette génération est celle de la Révolution française, de la déclaration des droits de l’homme, celle de l’émancipation des Juifs.

French_constitution_proclamation_1791Si la France a retenu la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, comme date de commémoration de la révolution, celle-ci aboutit de fait en 1791 par d’une part la promulgation de la constitution (monarchie constitutionnelle) le 14 septembre et la déclaration desTerrorGuillotinedroits de l’homme le 26 août. À la révolution succède la Terreur, celle-ci prend fin en juillet 1794 à la mort de Robespierre. La guerre que la France a déclarée en 1792 à l’Autriche, la Hongrie et la Bohème, permet au Général Bonaparte, auréolé de ses victoires militaires, d’accéder au pouvoir en 1799 par le coup d’État du 18 Brumaire et de mettre fin à la révolution.

Napoleon couronnement shutterstock_230502358Fort de ses succès militaires, Napoléon se fait nommer Empereur en 1804. À cette génération La France domine l’Europe. Napoléon tente de poursuivre ses conquêtes, la défaite navale de Trafalgar donne la suprématie des mers à l’Angleterre pour les prochaines générations. Sur terre, la victoire d’Austerlitz en 1805 permet à la France d’intégrer des territoires allemands dans l’Empire ainsi que certains territoires italiens comme Venise. L’Empire de Napoléon à la fin de cette génération est comparable à celui de Charlemagne.

La Révolution française qui est de fait le résultat du Siècle des lumières est le point de départ de l’émancipation des Juifs au sein des nations.

La révolution française fait de la France le premier pays a accordé l’émancipation aux Juifs :

  • Lorsqu’en[1] 1789, éclata à Paris la grande Révolution française, Carpentras_synagogue_03 annotecinquante mille Juifs de France attendaient leur liberté ; quarante mille Achkenazim en Alsace et dix mille Sefardim dans le Midi.
  • Dès que l’Assemblée Nationale eut adopté la « Déclaration des Droits de l’Homme », les députés libéraux exigèrent l’abolition immédiate de toutes les limitations dont souffraient les citoyens juifs. L’Abbé Grégoire s’écria : « Cinquante mille Français s’endorment ce soir comme serfs, faites en sorte qu’ils se réveillent demain libres citoyens ! ». Mais il s’écoula encore quelque temps avant que l’Assemblée prît cette mesure. En premier lieu, les droits civiques furent accordés aux Sefardim de Bordeaux et autres villes du Midi de la France, car leur nombre était restreint et ils avaient déjà commencé à s’assimiler aux Français. Quant à la population juive très dense d’Alsace et de 1024px-Synagogue_de_Mutzig annoteLorraine, qui parlait le judéo-allemand et nourrissait des sentiments nationaux juifs, la question fut encore longuement débattue à la Constituante, car les députés chrétiens d’Alsace lui étaient hostiles. Enfin, en Royal_decree_proclaiming_the_emancipation_of_the_Jews,_France,_1791_-_Musée_d'art_et_d'histoire_du_Judaïsmeseptembre 1791, l’Assemblée adopta une loi stipulant que tous les Juifs de France jouiraient des droits civiques, au même titre que les chrétiens. Ce fut le premier acte d’émancipation en Europe ; dans un pays au moins, elle libéra les Juifs d’un asservissement millénaire.

Henri_GregoireL’abbé[2] Grégoire qui prit le parti des Juifs pendant la révolution et qui continuera à prendre des positions courageuses à de nombreuses reprises par la suite sous l’Empire et la Restauration jusqu’à la révolution de Juillet en 1830 n’est pas un illuminé, c’est lui qui créa le Conservatoire des arts et métiers, le bureau des Longitudes, des Services scientifiques agricoles. Il a élaboré des méthodes nouvelles pour l’éducation publique, pour l’unification des patois. Il s’est fait le propagandiste d’idées qui n’allaient être réalisées que bien plus tard : un centre national de la recherche scientifique, des colloques internationaux, un canal traversant l’isthme de Panama.

Derrière les Juifs et leur défense, sont déjà rassemblés les hommes de progrès. Après avoir obtenu l’égalité de droits pour les Juifs, l’abbé Grégoire combattra, sans le même succès, pour améliorer le sort des Noirs. Pour les Juifs, il ne limite pas son combat aux Juifs de France, il prendra la défense des autres Juifs d’Europe comme en 1818 pour les Juifs de Pologne.

La loi du 13 novembre 1791 est le point de départ de l’émancipation des Juifs en France et par suite dans le reste du monde occidental. Le Juif passe du statut de paria à celui d’homme libre :

  • Désormais[3] de paria qu’il était, le Juif accède à l’égalité avec les citoyens chrétiens de France. « Libres et égaux » : c’est la fierté des Juifs de France d’avoir été les premiers en Europe à pouvoir se targuer officiellement de ces adjectifs. Ils en garderont une vive reconnaissance à la France. Pour les Juifs du monde entier, la France, qui a émancipé les Juifs dès 1791, est une sorte de phare qui donne espoir.

Cette émancipation après de longues générations d’exil où le Juif était un paria à l’instar de sa position d’esclave en Égypte est comparable à la sortie d’Égypte. Cette Sortie d’Égypte avait permis aux Juifs de se libérer du joug égyptien et d’entamer la traversée du désert avant de pouvoir entrer en terre promise. Cette génération est comparable, les Juifs apprendront progressivement  la liberté et en découvriront ses limites. Cette liberté ne leur apportera pas la quiétude car malheureusement de nouveaux événements dont la Shoah démontreront que cette liberté en exil est illusoire, ils devront alors entrer à nouveau en terre promise.

Lors de la sortie d’Égypte, Moïse avait fait la louange de l’action divine :

  • Et Moïse[4] dit au peuple : « Qu’on se souvienne de ce jour où vous êtes sortis d’Égypte, de la maison de servitude, alors que, par la puissance de son bras, l’Éternel vous a fait sortir d’ici, et que l’on ne mange point de pain levé ».

Lors de la sortie d’Égypte et après que les Égyptiens à la poursuite des Hébreux furent noyés, Moïse et le peuple d’Israël chantèrent ces louanges :

  • Chantons[5] l’Éternel, il est souverainement grand ; coursier et cavalier, il les a lancés dans la mer. Il est ma force et ma gloire, l’Éternel je lui dois mon salut. Voilà mon Dieu, je lui rends hommage : le Dieu de mon père, et je le glorifie. L’Éternel est le maître des batailles ; l’Éternel est son nom ! Les chars de Pharaon et son armée, il les a précipités dans la mer ; l’élite de ses combattants se sont noyés dans la Mer Rouge. L’abîme s’est fermé sur eux, au fond du gouffre ils sont tombés comme une pierre. Ta droite, Seigneur, est insigne par la puissance ; Ta droite, Seigneur, écrase l’ennemi. Par ta souveraine majesté, tu renversas tes adversaires, tu déchaînes ton courroux. Il les consume comme du chaume. Au souffle de ta face les eaux s’amoncellent, les ondes se dressent comme une digue, les flots se figent au sein de la mer. […]
  • Qui t’égale parmi les forts, Éternel ? Qui est comme toi, paré de sainteté, inaccessible à la louange, fécond en merveilles ? Tu as étendu ta droite, la terre les dévore. Tu guides, par ta grâce, ce peuple que tu viens d’affranchir, tu le diriges, par ta puissance, vers ta sainte demeure.

Ce sont ces louanges qui sont reprises dans le début du psaume de cette génération, car l’esclavage en Égypte n’a pas réussi à venir à bout du peuple d’Israël, celui-ci a traversé les affres de l’exil en y survivant. De même, qu’en traversant la mer des joncs, les Juifs avaient retrouvé leur liberté, ils redeviennent libres à partir de cette génération ou tout du moins une première partie d’entre eux. Il leur reste comme leurs ancêtres à retrouver le chemin de la Terre promise.

C’est donc la même gloire divine que celle exprimée en Égypte que le psalmiste loue, gloire éternelle, car celle-ci se reproduit à travers les temps :

Rendez hommage au Seigneur, car il est bon, car sa grâce est éternelle. Rendez hommage au Dieu des dieux, car sa grâce est éternelle. Rendez hommage au Maître des maîtres, car sa grâce est éternelle. À celui qui accomplit, lui seul, de grandes merveilles, car sa grâce est éternelle. À celui qui fit les cieux avec sagesse, car sa grâce est éternelle. A celui qui étendit la terre par dessus les eaux, car sa grâce est éternelle. À celui qui créa les grands luminaires, car sa grâce est éternelle ; le soleil pour régner le jour, car sa grâce est éternelle ; la lune et les étoiles pour régner la nuit, car sa grâce est éternelle. À celui qui frappa les Égyptiens dans leurs premiers nés, car sa grâce est éternelle ; et fit sortir Israël du milieu d’eux, car sa grâce est éternelle, avec une main puissante et un bras étendu, car sa grâce est éternelle. À celui qui fendit en deux la mer des Joncs, car sa grâce est éternelle, la fit traverser à Israël, car sa grâce est éternelle, et précipita Pharaon et son armée dans les flots, car sa grâce est éternelle.

La révolution a fait tomber la monarchie française, une des plus prestigieuses au monde, le roi Louis XVI, renommé Louis Capet pour son exécution le 21 janvier 1793.

Exécution_de_Louis_XVI_CarnavaletCela illustre la suite du psaume de cette génération :

À celui qui vainquit des rois, car sa grâce est éternelle, et fit périr de puissants souverains, car sa grâce est éternelle,

La fin du roi de France marque la fin de l’ancien régime et l’initialisation du monde moderne, où les juifs acquièrent leur liberté et qui finiront, malgré les événements des dernières générations à reprendre possession de leur terre. Napoléon prend le pouvoir pour quelques années.

Napoleon-in-Egypt-(1868)-GeromeNapoléon a eu une attitude ambiguë envers les Juifs, il revient sur certains acquis de la révolution à leur égard, mais, essaie d’exporter leur émancipation dans les territoires conquis. Pour faire écho à la première partie du psaume de cette génération, celle-ci est marquée par la campagne d’Égypte de Napoléon qui suit les traces des Juifs trois millénaires après que ceux-ci en furent libérés:

  • Napoléon[6] est fasciné par les juifs et, en même temps, il nourrit à leur égard des sentiments ambivalents qui le poussent à des mesures véritablement anti-juives en ce qui concerne l’Alsace. Parallèlement, il prend des mesures de libéralisation envers eux partout où ses armées pénètrent en Europe.
  • L’expédition de Bonaparte en Terre sainte (1798-1799) doit fournir un moyen d’attaquer l’Angleterre par Turcs interposés, en faisant passer sous domination française le secteur oriental de la Méditerranée. Ce pragmatisme politique se double d’un grand rêve : acquérir la gloire en Orient, comme Alexandre le Grand qu’il admire beaucoup, et, en même temps, être celui qui, à l’image de Cyrus, un autre de ses héros préférés, pourra redonner aux Juifs leur terre ancestrale.
  • (après une succession de victoires et défaites en Égypte, Bonaparte se dirige vers la Terre sainte)
  • Bonaparte quitte Le Caire le 10 février 1789 avec 2000 chameaux et 300 ânes et mulets, et atteint El-Arish, dont il s’empare dix jours plus tard. Cette traversée du désert en direction de la Terre sainte est ressentie avec la plus grande émotion par toute l’armée. Certains soldats voient en Bonaparte un nouveau Moïse et s’identifient aux enfants d’Israël en route vers la Terre sainte. Le soir, sous la tente de Bonaparte, des versets de la Bible sont lus à haute voix et avec recueillements.

Napoléon combat les Turcs à Jaffa et, malgré les garanties données, exécute sur la plage les 4000 prisonniers turcs qui s’étaient rendus à lui. Cet événement ternit l’image de Bonaparte, qui contrairement à ses campagnes européennes qui emporteront l’adhésion des Juifs en Europe, n’arrivera pas à rallier à lui les Juifs de Terre sainte, qui préfèrent se ranger derrière les troupes turques en particulier lors du siège d’Acre par Bonaparte que celui-ci sera obligé d’abandonner.

Malgré cela, Bonaparte fait une proclamation au peuple Juif, proclamation que les historiens ont de plus en plus tendance à valider. Alors qu’à la génération précédente, le général Potemkine avec levé un bataillon Juif pour libérer Jérusalem, Bonaparte s’adresse aux Juifs pour qu’ils se joignent à lui afin de récupérer leur terre ancestrale. Ainsi, les nations initialisent le sionisme bien avant les Juifs eux-mêmes :Peselnap1

  • Six semaines après la victoire du mont Thabor (contre les Turcs venus secourir Acre), une curieuse information est publiée à Paris dans la « gazette nationale ou le moniteur universel », en date du « 3 prairial an VII de la République française, une et indivisible » (2 mai 1799). Elle émane de Constantinople et remonte à cinq semaines après la victoire du mont Thabor. En voici le texte :
  • « Constantinople, le 28 germinal (17 avril). Bonaparte a fait publier une proclamation dans laquelle il invite les juifs de l’Asie et de l’Afrique à venir se ranger sous ses drapeaux pour rétablir l’ancienne Jérusalem. Il en a déjà armé un grand nombre et leurs bataillons menacent Alep ».
  • L’authenticité de cette déclaration a été longtemps contestée. Elle paraît aujourd’hui plus vraisemblable.

Simultanément à l’émancipation des Juifs, leur retour définitif en terre promise redevient un sujet d’actualité qui se confirmera par la suite de génération en génération.

C’est l’objet de la fin du psaume de cette génération :

À celui qui vainquit des rois, car sa grâce est éternelle, et fit périr de puissants souverains, car sa grâce est éternelle, Sihon, roi des Amorréens, car sa grâce est éternelle, et Og, roi du Basan, car sa grâce est éternelle ; pour donner leur pays en héritage, car sa gloire est éternelle, en héritage à Israël son serviteur, car sa grâce est éternelle, et nous délivra de nos adversaires, car sa gloire est éternelle. Rendez hommage au Dieu du Ciel, car sa grâce est éternelle.

 

 

[1] Simon Doubnov : « Précis d’histoire juive ». (p. 244/245)

[2] Suivant : Renée Neher-Bernheim : « Histoire juive de la Révolution à l’État d’Israël ». (p. 52 à 54)

[3] Renée Neher-Bernheim : « Histoire juive de la Révolution à l’État d’Israël ». (p. 61)

[4] EXODE, Chapitre XII, verset 3

[5] EXODE, Chapitre XV, versets 1 à 13

[6] Renée Neher-Bernheim : « Histoire juive de la Révolution à l’État d’Israël ». (p. 81/82)