1690 à 1710, psaume 131 : Les Hofjuden.

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtons

Privileges_for_Samuel_Oppenheimer_1691 annoteCette génération est à la charnière du XVIIe et du XVIIIe siècle.

Le XVIIIe siècle est le siècle d’éclosion du mouvement des Lumières, celui des idées et des sciences.

Jusqu’à présent, la Méditerranée était au milieu du monde séparant deux mondes concurrents, celui du Christianisme et celui de l’Islam.Mais, cette mer devient un lac, c’est maintenant l’Océan Atlantique qui sépare deux mondes, l’Europe et le Nouveau Monde avec une puissance qui émergera: celle des États Unis d’Amérique. Ni l’Afrique qui est vidée de ses forces vives ni l’Asie qui se replie sur elle-même n’enrayeront cette montée en puissance progressive de l’Europe et de l’Amérique.

La colonisation[1] de l’Amérique nécessite toujours plus de mains d’œuvre, car les Indiens d’Amérique, quand ils n’ont pas été décimés par le choc microbien, s’avèrent incapables de supporter le travail forcé dans les mines et les plantations. Dès le XVIe siècle, les Européens entreprennent donc de se procurer en Afrique des esclaves plus robustes et plus endurants. Avant 1650, ce trafic porte au maximum sur 10000 captifs par an, mais l’essor des grandestraite esclaves shutterstock_242290285 plantations accroît la demande. On estime entre 20 et 100 millions de personnes qui ont ainsi quitté l’Afrique de l’Ouest sur toute la durée de la Traite. Au nombre des esclaves déportés il faut ajouter les Africains tués au cours des razzias : jusqu’à 4 personnes pour un esclave ayant atteint la côte. Cette traite, organisée par les Européens, additionnée à celle organisée par les Arabes depuis le IXe siècle, contribue largement au déclin de l’Afrique. Dépeuplée et désorganisée, elle sera une proie aisée à la colonisation au XIXe siècle.

Peter_I_by_KnellerPierre le Grand est Tsar en 1682 (à l’âge de dix ans) mais dispose réellement du pouvoir à partir de 1696 à la mort de son demi-frère. Pendant son règne, la Russie sort du Moyen âge et accède au statut de puissance européenne conforté par la victoire sur les Suédois en 1709 à Poltava. Il fonde la ville de Saint Petersbourg en 1703 qui deviendra la nouvelle capitale de Russie en 1712.1671newAmsterdam

Alors qu’Amsterdam sert de base à un nouvel essor du judaïsme en Europe, la Nouvelle Amsterdam devenue depuis peu New York – depuis que la ville est passée sous domination britannique – servira de base à la création du judaïsme nord-américain.

La dernière grande puissance musulmane qui pouvait encore rivaliser avec l’Occident vient de perdre une bataille décisive.

L’empire[2] Ottoman a tenté d’attaquer Vienne en 1683, sa défaite est cuisante et marque le début du déclin de la puissance turque enNegotiation_of_the_peace_of_KarlowitzEurope. Les Européens s’unissent en une Sainte Ligue et le Turc est encore vaincu, en 1696 par les Russes, en 1697 par l’Autriche. Pour la première fois, l’Empire ottoman est contraint de signer un traité défavorable. À Karlowitz, en 1699, il perd la Podolie, l’Ukraine, la Morée grecque et la Hongrie. La Sublime Porte est encore puissante, mais désormais, ses armées n’attaquent plus, elles se défendent.

Après les effets dévastateurs de la guerre de Trente ans, les Princes Allemands ont incité les Juifs à repeupler les villes.

Ce retour des Juifs, pouvant être comparé sur le plan économique à ce qui s’était produit dans les Provinces Unies, n’est toutefois pas accompagné de la même ouverture d’esprit. L’antisémitisme reste de rigueur, des mesures d’exception sont toujours appliquées aux Juifs en Autriche et dans certaines villes allemandes, terreau fertile vraisemblable aux événements du vingtième siècle.

Dans ces communautés naissantes ou plutôt renaissantes, certains juifs jouent un rôle particulier, ce sont les Hofjuden ou « Juifs de Cour » qui ne sont pas en particulier étrangers à la défaite turque contre Vienne en 1683 :

  • La période[3] 1650-1750 vit le développement des Juifs de cour, lesquels avaient déjà fait leurs preuves en tant que pourvoyeurs des armées pendant la guerre de Trente ans. L’État absolutiste, fondé sur l’idéologie mercantiliste, tente de mettre en place une économie monétariste qui faisait appel au crédit pour stimuler le développement commercial et industriel. Seuls les Juifs, par ailleurs écartés de la terre et des métiers, avaient la mobilité, l’entregent, et l’esprit d’initiative pour réunir les fonds et établir les réseaux d’affaires nécessaires à une telle entreprise.
  • Ils s’imposèrent donc, sous le titre de « Hofjude » ou « Hoffaktor », d’abord dans l’approvisionnement des cours princières baroques, qui rivalisaient entre elles dans l’imitation de la cour de Louis XIV, en joyaux, en épicerie fine d’importation et en tissus d’apparat. Mais leur responsabilité pouvait s’étendre à presque toute la gestion de l’État, dans laquelle ils secondaient le prince : ils furent donc munitionnaires, agents financiers ou collecteurs d’impôts, chargées de l’achat des métaux précieux pour la frappe de la monnaie, investis de missions diplomatiques, pionniers de l’industrie capitaliste naissante.1024px-Samuel_Oppenheimer
  • Le plus célèbre des Juifs de cour fur Samuel Oppenheimer (1630, 1703) à Vienne. Déjà jeté en prison après que le Trésor ait été incapable de régler une dette de 200 000 florins contractée pour le financement de la guerre de l’Autriche contre la France (1673-1679), il proposa pourtant de se charger seul de l’approvisionnement logistique des armées autrichiennes dans la guerre contre la Turquie. vienna_battle_1683Les Turcs assiégeant Vienne, il offrit ses services au prix le plus bas, exigeant de l’État le règlement de sa créance avant de livrer cinq mille tonnes de farine, et du fourrage pour les chevaux, aux garnisons en détresse. Fort d’un réseau de fournisseurs dans toute l’Europe, il envoya munitions et artillerie par des radeaux qui descendaient le Danube, transporta l’armée de Hongrie vers Cracovie et des régiments de cavalerie de Brunswick en Bohème, achemina vers Buda assiégée poudre et 1024px-Reprise_château_Buda_1686provisions, vêtements et munitions, draps et alcools. Soutenu par Eugène de Savoie et le margrave Louis de Bade, il fut à nouveau appelé à la rescousse lors de l’invasion du Palatinat par Louis XIV en 1688. Alors que le cardinal Kollonitsch, antisémite (instigateur de l’expulsion des Juifs de Vienne) et antiprotestant, nommé responsable des finances de l’empire, tentait par de sinistres intrigues de l’évincer, Oppenheimer se porta encore au secours du pays dans la guerre de Succession d’Espagne. L’État autrichien 1024px-Bauernmarkt_02lui devait des millions, et il avait perdu en grande partie son crédit auprès des fournisseurs. Sa demeure fut saccagée par la foule en 1700, et il fut plusieurs fois emprisonné. Pourtant aucun revers de fortune n’ébranla sa fidélité envers la maison de Habsbourg, qui à sa mort en 1703, refusa d’honorer sa dette envers son fils Emmanuel.

Hinrichtung_Joseph_Süss_2D’autres Juifs[4] de Cour auront des parcours similaires, comme le « Juif Süss » (Joseph Oppenheimer, 1698-1738) qui finit sa vie en prison puis pendu refusant le baptême. Leffmann Behrens aida Frédéric Auguste, électeur de Saxe, à obtenir le trône de Pologne après avoir aidé son père Ernest Auguste à obtenir le titre d’Électeur en 1692. Ces Juifs de cour, malgré leur réussite, malheureusement souvent passagère, ne rompent pas leur attache avec leur religion et leurs coreligionnaires :Halberstadt_Berend-Lehmann-Palais_Infotafel

  • Il faut[5] remarquer que les Juifs de Cour Halberstadt_Synagoge_1 annotene cherchent à aucun moment à tirer parti de leur statut privilégie pour s’éloigner de leur religion ou de leur 1024px-PrivatsynagogeSamsonWertheimer.11Acommunauté. Autorisés à avoir leur propre rabbin même lorsque leur lieu de résidence est interdit aux juifs, ils ne songent nullement à se convertir profitant même souvent de leur statut exceptionnel pour solliciter des Samson_Wertheimer_portraitautorisations de séjour plus généreuses pour leurs coreligionnaires. Les communautés juives de Leipzig, Hanovre, Cassel, Breslau, Schwerin et Stuttgart en sont ainsi bénéficiaires. Samson Wertheimer et Behrend Lehman, juifs de cour en Autriche et en Saxe, sont destalmudistes réputés. Josef Süss Oppenheimer a peut-être aimé le luxe et les femmes, il n’en demande pas moins, avant son 1024px-Hohenneuffen_Gedenktafel_Joseph_Süß_Oppenheimer_retouchedexécution, qu’une grande partie de sa fortune serve à la construction de synagogues. Dans sa prison, il a  déclaré au pasteur : « Je suis un juif et je resterai un juif. Je ne me ferai pas chrétien, même pour devenir empereur. »

La haute position sociale obtenue par les Juifs de Cour et leur attachement à leur communauté et à leur judaïsme illustrent le contenu du psaume de cette génération :

Seigneur, mon cœur n’est pas gonflé d’orgueil, mes yeux ne sont pas altiers. Je ne recherche point de choses trop élevées pour moi, au-dessus de ma portée. Au contraire, j’ai apaisé et fait taire mon âme : tel un enfant sevré, reposant sur le sein de sa mère, tel un enfant sevré, mon âme est calme en moi.

Académie_des_Sciences_1698 annoteLa fin du règne de Louis XIV qui correspond à cette génération initialise le Siècle des lumières visant à faire progresser les connaissances en se basant sur le développement des sciences et de la philosophie en combattant l’obscurantisme religieux, principalement chrétien. Ce mouvement aura son équivalent du côté judaïsme par la Haskalah prônant l’intégration des communautés juives, principalement ashkénazes, au sein des sociétés européennes. Ce mouvement qui sera réellement initialisé en milieu du XVIIIe siècle s’opposera au pouvoir des autorités religieuses juives traditionnelles. Cela sera facilité par le discrédit de ces autorités qui ont largement cautionné le mouvement messianique de Sabbatai Zevi qui a encore des conséquences à la présente génération. La déception engendrée par le Sabbataïsme continue à provoquer des conversions à l’Islam ou au christianisme voire à une sorte d’athéisme. Les élites cultivées se tournent vers les nouveaux courants philosophiques n’apportant plus crédit à la hiérarchie rabbinique.

Un des derniers mouvements désespéré lié au Sabbataïsme est un vaste mouvement d’aliyah.

Cette alya grossit la communauté juive de Jérusalem mais le Messie ne viendra pas. Les traces du Sabbataïsme ont pour la plupart été détruites des archives rabbiniques afin d’effacer les traces d’une complicité induite de l’élite religieuse du judaïsme.

Les effets du mouvement sabbatiens ont été dévastateurs pour l’espérance juive:

Ainsi si l’espoir messianique fait partie des attentes du judaïsme, il ne doit pas en être le but absolu qui doit rester la confiance directe en l’Éternel comme conclut le psaume de cette génération :

Qu’Israël mette son attente en l’Éternel, désormais pour l’éternité.

 

 

[1] (Sous la direction de) Jean Delumeau : « Histoire du monde, de 1492 à 1789 ». Chapitre : « La traite des noirs ». (p. 342 à 345).

[2] (Sous la direction de) Jean Delumeau : « Histoire du monde, de 1492 à 1789 ». Chapitre : « La décadence de l’Empire Ottoman ». (p. 333).

[3] (dirigé par) Jean Baumgarten : « Mille ans de cultures ashkénazes ». Chapitre de Delphine Bechtel : « Les Juifs en Allemagne et en Autriche à l’ère de l’absolutisme ». (p. 104-105).

[4] D’après : (dirigé par) Jean Baumgarten : « Mille ans de cultures ashkénazes ». Chapitre de Delphine Bechtel : « Les Juifs en Allemagne et en Autriche à l’ère de l’absolutisme ». (p. 105).

[5] Roland Charpiot : « Histoire des Juifs d’Allemagne ». Chapitre : « La société juive en crise dans l’Allemagne des XVIIe et XVIIIe siècles ». (ce passage cite Samuel Trigano). (p. 46/47)