1630 à 1650, psaume 128 : Goûte le bonheur de Jérusalem.

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quatre synagogues sefarades shutterstock_406221610(1 annoteCette génération[1] est marquée par la poursuite de la guerre de Trente ans qui contribue à la redéfinition des puissances européennes et donc mondiales. Elle est également marquée par de nouveaux pas vers l’ère moderne en particulier avec les travaux de Galilée (1564-1642), débutés à la génération précédente, qui remettent en cause la définition admise du système solaire. Cela lui vaut une condamnation par le Saint-Office en 1633 mais cela inspire en association aux travaux de Kepler (1571-1630) de nouvelles réflexions à René Descartes (1596-1650) sur l’âge et les lois mathématiques de l’univers, des lois qui ne sont plus régies par le religieux.

compo savants 1600Ces avancées sont également dues à l’apparition de nouveaux instruments telle la lunette astronomique. D’autres instruments tout aussi fondamentaux dans la marche vers le progrès technique apparaissent également à cette génération : le thermomètre et le baromètre. Et bientôt le chronomètre. Cette génération voit également la naissance d’Isaac Newton (1643-1727) qui bouleversera l’appréhension de notre monde suivant une approche de plus en plus scientifique. Avancée également dans le domaine médical avec par exemple Harvey qui en 1628 contredit les thèses de l’antiquité sur la circulation sanguine et le rôle du cœur.

Toutes ces avancées scientifiques ont lieu dans les pays du Nord de l’Europe, les anciennes puissances du Portugal et de l’Espagne sclérosées dans une approche purement religieuse du monde n’y participent pas.

Si les puissances naissantes du Nord de l’Europe n’abandonnent pas le religieux ou tout du moins ne le conservent que dans des buts de cohésion nationale, la marche vers le progrès les rend plus pragmatiques, en reléguant Dieu en arrière-plan. On y relègue également le diable, les Juifs auquel il est associé deviennent donc plus fréquentables. Surtout s’ils peuvent aider au développement économique qui devient prioritaire par rapport à l’élévation de l’âme suivant les anciens schémas religieux.

D389-b-_N°_382._Les_Sept_Provinces_Unies._-_liv3-ch12Les Provinces Unies initialisent un retour progressif des Juifs au sein de la société, de plus en plus comme un acteur à part entière de moins en mois comme un paria. Ce retour est facilité par l’issue de la guerre de Trente ans. Celle-ci avait entraîné la relance du conflit entre l’Espagne et les Provinces Unies en 1621 mettant un terme à une trêve de douze ans, la France déclare elle-même la guerre à l’Espagne en 1635. La fin de la guerre voit la défaite de l’Espagne et la fin de son âge d’or alimenté par les richesses du Nouveau Monde ; c’est aussi l’indépendance des Provinces Unies qui est proclamée en 1648. C’est surtout la victoire d’un nouveau modèle de société.

Peuplées[2] d’à peine un million et demi d’habitants, les sept Provinces Unies, forment un État et une société à part : un peuple nation enraciné dans le devoir civique. Contrairement aux royaumes hispaniques qui se contentent de dilapider les richesses du nouveau Monde, la composition sociale des Provinces-Unies n’accorde à la valeur d’épée, dans ses valeurs comme dans son statut social, qu’une position secondaire par rapport à un tiers état dominant. Car, ici la valeur suprême est le travail, avec pour moteurs, le commerce et le profit (valeurs complètement antagonistes à celle de l’Espagne post-inquisition). Parce qu’il est associé à la liberté de faire et d’entreprendre, l’argent est plus important que la notion d’honneur et d’héroïsme. En Hollande, la véritable grandeur se situe non sur les champs de bataille, mais bien plutôt dans la construction d’un système de finance et de commerce à l’efficacité éprouvée, qui draine les richesses de la terre et de la mer vers la ville, c’est-à-dire surtout vers Amsterdam.

Dans ce modèle, les Juifs, grâce à une diaspora surtout d’origine portugaise dans l’ensemble des lieux qui comptent pour le commerce international, sont un atout indéniable pour le développement économique des Provinces Unies. C’est ainsi que la place des Juifs à Amsterdam se consolide aisément en l’absence de politique réellement répressive. Ces derniers peuvent, contrairement aux générations ayant subi l’Inquisition, afficher un judaïsme décomplexé même si quelques restrictions subsistent.

La politique d’intégration des Juifs des Provinces Unies s’accompagne d’un essor économique remarqué par les autres nations qui à leur tour ouvrent leurs portes aux Juifs :

  • Plusieurs[3] siècles après l’expulsion des Juifs de la plupart des États européens (1290 en Angleterre, 1394 en France, 1420 en Autriche,…), certains princes et autorités urbaines, voyant l’intérêt économique qu’ils pouvaient retirer de la venue des Juifs et, en premier lieu, des Séfarades, plus prospères, ont cherché à les attirer dans leurs terres. Leurs réseaux commerciaux avec l’Empire ottoman (les Balkans entre autres), pour les Italiens en particulier, ainsi qu’avec les Empires ibériques pour les pays d’Europe occidentale, constituaient en ce sens des atouts de taille. Les Juifs pouvaient de plus être un moyen de combattre l’emprise des guildes, puisqu’ils échappaient par définition à leur juridiction. Glueckstadt_Judenfriedhof_1Parmi les nombreux appels publics à l’immigration judéo-portugaise, citons celui de Christian IV de Danemark, dans les années 1620, qui tente de peupler Glückstadt – ville récemment fondée – de Séfarades afin de concurrencer Hambourg.

Et également :

  • Jaloux[4] des avantages que le séjour des Juifs assurait à Amsterdam, plusieurs princes chrétiens s’efforcèrent d’en attirerégalement dans leur pays. Christian IV, roi de Danemark, sollicita des administrateurs de la communauté l’envoi d’un certain nombre de Juifs dans ses états, leur promettant d’autoriser Sinagoga_via_dell_aquila_reggio rognel’exercice de leur culte et de leur accorder d’autres privilèges. Le duc de Savoie appela des Juifs portugais à Nice, et le duc de Modène à Reggio. Les Juifs trouvèrent ainsi, au milieu de l’Europe chrétienne, intolérante et fanatique, des asiles où ils purent de nouveau relever la tête et reconquérir peu à peu leur liberté.

Autre point de développement, le Nord de l’Allemagne et Hambourg en particulier qui essaient également d’attirer les Juifs séfarades.

Pour la première fois depuis de nombreux siècles, les Juifs en terre chrétienne peuvent être considérés comme des citoyens à peu près normaux. Contraints dans les générations précédentes à la survie et à la condition de parias avec un rôle économique des plus précaires, l’éclosion lente des temps modernes dans le Nord de l’Europe leur permet d’être des acteurs économiques normaux et de profiter pleinement de l’essor économique des nouvelles puissances.

C’est ce qu’évoque le psalmiste dans le début du psaume de cette génération :

Heureux celui qui craint l’Éternel, qui marche dans ses voies ! Oui, le produit de ton travail, tu le mangeras, tu seras heureux, le bien sera ton partage. Ta femme sera comme une vigne féconde dans l’intérieur de ta maison, tes fils, comme des plants d’olivier autour de la table. Voilà comment est béni l’homme qui craint l’Éternel !

La fidélité des Juifs portugais à leur religion malgré la répression de l’Inquisition, y compris hors de la Péninsule Ibérique, a été récompensée.

De nombreuses communautés issues du crypto-judaïsme portugais naissent dans un monde nouveau, en Europe, en Inde ou dans le Nouveau Monde, et profitent à la fois d’un essor économique et d’un essor démographique. Ainsi à Amsterdam[6], la communauté sépharade passe de 500 individus en 1612 à plus de 1000 en 1620, 2000 (quelques 400 familles) vers 1650.

La nouvelle expansion des Juifs en monde chrétien ne se fait pas au détriment de l’attachement à la Terre d’Israël et à Jérusalem. En 1625, les Juifs de Jérusalem subissent la tyrannie d’Ibn Farouk, à sa chute ils peuvent retrouver leur place :

  • En 1625[7], Muhammed Ibn Farouk, de Naplouse, achète fort cher du gouverneur régional de Damas la charge de gouverneur (pacha) de Jérusalem. Les quelques années de son règne sont parmi les plus dramatiques de toute la domination turque. Il répand une véritable terreur parmi les Juifs, dont beaucoup prennent la fuite avant d’être arrêtés et mis en prison. Sans aucun motif, rabbins et notables sont incarcérés et leurs biens vandalisés ou confisqués. Des taxes démesurées sont imposées et, en quelques mois, les Juifs de Jérusalem sont réduits à la plus terrible misère. Un appel au secours est lancé à Constantinople où les Juifs interviennent vigoureusement auprès du sultan, qui finit, au bout de deux ans, par démettre Ibn Farouk de ses fonctions. Le calme revient alors, mais les taxations excessives sont maintenues par ses successeurs.
  • Pourtant s’installent à Jérusalem de nouveaux venus, arrivés de Safed et d’autres points d’Erets Israël aussi bien que d’Italie, d’Allemagne ou d’Afrique du Nord. […].
  • À cause de la tyrannie d’Ibn Farouk, la population juive de Jérusalem a diminué de plus de la moitié ! Après la chute du pacha, des émissaires sont envoyés un peu partout dans la diaspora afin de demander des secours pour Jérusalem. Un mouvement de retour s’opère peu à peu et la communauté juive se développe à nouveau. […]
  • Jérusalem n’avait pas été, même dans l’essor général du XVIe siècle, un centre commercial ou artisanal important. C’était surtout un foyer de vie religieuse. C’est encore plus vrai au XVIIe siècle avec les débuts de la récession dans l’empire ottoman. Jérusalem s’appauvrit sur le plan matériel, mais s’enrichit sur le plan spirituel. Elle prend la relève de Safed pour devenir le centre lumineux du monde juif tout entier. Des savants des diasporas d’Europe et d’Afrique du Nord sont attirés nombreux vers Jérusalem. […]
  • L’existence d’émissaires envoyés d’Erets Israël vers les divers pays de la Diaspora remonte aux premières décennies qui ont suivi la destruction du Second Temple. Mais c’est surtout à partir du XVIe siècle que le nombre des émissaires augmente […]
  • Au XVIIe siècle, et cela continuera par la suite, il s’agit d’une sorte d’institution. Les rabbins émissaires sont recrutés parmi les plus hautes autorités rabbiniques d’Erets Israël. Sans doute le but de leur mission est-il, comme aujourd’hui, de collecter de l’argent pour l’une ou l’autre des quatre cités saintes : Jérusalem, Hébron, Safed et Tibériade. Mais leur rôle de « quémandeur » est largement dépassé par celui d’enseignant et de prédicateur. Le rabbin émissaire, là où il va, enseigne, prêche et règle même des conflits religieux compliqués que les autorités locales n’arrivent pas à trancher. Il est auréolé du prestige d’Erets Israël. On l’écoute, on lui demande conseil, on l’honore. Très souvent, on fait pression sur lui pour qu’il reste plus longtemps et devienne rabbin de telle communauté de la Diaspora. Il est le lien vivant entre la Terre sainte et les Juifs de la dispersion, pour qui cette terre lointaine est souvent plus mythique que réelle. C’est pourquoi il reste parfois plusieurs années dans une ville. Il en profite souvent pour faire imprimer en Europe un ou plusieurs de ses livres, et aussi des livres de ses maîtres. Il s’occupe de leur diffusion. Il répand ainsi le renom d’Erets Israël, de Jérusalem en particulier.

Ce rôle d’Erets Israël et de Jérusalem envers les communautés de la dispersion est illustré par la bénédiction qui conclut le psaume de cette génération :

Que le Seigneur te bénisse de Sion ! Goûte le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie. Puisses-tu voir les fils de tes fils ! Paix sur Israël.

 

[1] Suivant (sous la direction de) Jean Delumeau : « Histoire du monde de 1492 à 1789 ». Chapitre « Une révolution scientifique ». (p. 210 à 213)

[2] Suivant (sous la direction de) Jean Delumeau : « Histoire du monde de 1492 à 1789 ». Chapitre « Les Provinces Unies – 1661-1683 ». (p. 315)

[3] (Collectif Antoine Germa/Benjamin Lellouch/Evelyne Patlagean) : « Les Juifs dans l’histoire ». Chapitre de Natalia Muchnik: « Les pouvoirs et les Juifs en Europe occidentale ». (p. 295).

[4] Heinrich Graetz : « Histoire des Juifs, volume 5 ». Chapitre VI : « Formation de Communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux, 1593-1648 ». (p. 138, )

[6] Suivant (Collectif Antoine Berma/Benjamin Lellouch/Evelyne Patlagean) : « Les Juifs dans l’histoire ». Chapitre  de Natalia Muchnik: « Les pouvoirs et les Juifs en Europe occidentale ». (p. 299).

[7] Renée Neher-Bernheim : «La vie juive en Terre sainte, 1517-1918». Chapitre : « Le XVIIe siècle ». (p. 88 à 98)