1590 à 1610, psaume 126 : Amsterdam.

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtonsProfile_of_Amsterdam,_seen_from_the_landside_by_Hans_Bol_1589L’exil forcé de la péninsule Ibérique s’est accompagné d’un retour providentiel en terre d’Israël qui a engendré un renouveau du judaïsme talmudique comme du judaïsme ésotérique sous l’influence de personnages comme Joseph Caro ou Isaac Louria et de leurs disciples en Terre sainte ou en diaspora.

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Ce renouveau est largement perceptible dans la pratique juive où de nouveaux chants viennent enrichir la liturgie juive. Ainsi nous avons déjà cité la contribution de Salomon[1] Alkabets Halévi (1505-1584) qui compose le poème liturgique Lékah Dodi qui devient un élément fondamental des prières du vendredi soir pour l’accueil du shabbat.

La nouvelle communauté juive en terre sainte ne se contente pas de cet apport :

  • Avec[2] Salomon Alkabets la mystique trouve une expression poétique qui la popularise. Cela reste vrai de la deuxième génération de Safed, celle de Louria et de ses disciples. Louria lui-même nous a laissé plusieurs poèmes, dont l’un surtout est très connu. Il est chanté aujourd’hui encore dans le cercle familial le shabbat. C’est « Yom zé le-Israël » (ce jour du shabbat est pour Israël lumière et joie). […] À ces géants de la pensée juive à Safed, il faut ajouter quelques autres personnalités religieuses dont les œuvres sont, elles aussi, adoptées par toutes les communautés du monde.
  • « Yedud nefesh » (« Celui dont l’amour remplit mon âme ») (un des poèmes les plus connu de) Eliézer Azikri (1533-1600) est chanté dans un très grand nombre de communautés à l’entrée du shabbat, et inséré dans la plupart des rituels de prière. […]
  • « Zemirot Israël », le (recueil de poèmes) le plus connu d’Israël Najara (1555-1625) imprimé à Safed en 1587, contient le célèbre poème « Ya Ribbon Olam » (« Maître du monde ») chanté à travers le monde juif tout entier pour la soirée sabbatique. Un autre poème, plus long, « Ketoubba le-Hag Ha-Shavouot », en l’honneur de la fête de Shavouot (Pentecôte), ne s’est répandu que dans les communautés sépharades. […]
  • Nous ne pouvons citer ici tous les noms des hommes, même de grande valeur, qui, dans un domaine ou dans un autre, ont contribué à ce qu’on peut appeler l’âge d’or de Safed. Ce serait fastidieux. Mais ils ont été là, des dizaines, peut-être des centaines, avec leur savoir, leurs écrits, leur rayonnement. En introduction à une des lettres écrites de Safed, Abraham Yaari écrit :
    • Il est difficile de trouver dans toute l’histoire d’Israël une époque où est concentrée en un seul endroit une force spirituelle aussi puissante qu’à Safed au XVIe siècle. Dans la durée d’une seule génération, l’influence de Safed a été énorme sur toute la diaspora, et cela dans presque toutes les branches de la vie spirituelle juive, la halakha, l’éthique, le commentaire, la mystique.
  • […]
  • Le développement de l’imprimerie, précisément au XVIe siècle, a grandement contribué à étendre la renommée des maîtres de Safed et à augmenter leur influence. […] La rapidité avec laquelle un poème comme le Lékah Dodi s’est répandu dans le monde juif tient certainement à sa diffusion par l’imprimerie. On le trouve imprimé, pour la première fois, dans un sidour (livre de prières) publié à Venise en 1584.

Ce constat correspond bien au début du psaume de cette génération :

Quand l’Éternel ramena les captifs de Sion, nous étions comme des gens qui rêvent. Alors notre bouche s’emplit de chants joyeux et notre langue d’accents d’allégresse. Alors on s’écria parmi les peuples : « le Seigneur a fait de grandes choses pour ces gens ! »

L’échec de l’invincible Armada a ouvert pour l’Angleterre la voie de la conquête du monde, cette génération est marquée pour ce pays par le règne prestigieux d’Elizabeth qui règne de 1558 à 1603 soit près d’un demi-siècle qui confirme l’émergence des puissances du Nord de l’Europe appelées à remplacer celles du Sud sur l’échiquier mondial.

Le_Canada,_ou_Nouvelle_France,_la_Floride,_la_Virginie,_etc_(4071882785)L’Angleterre à partir de cette génération fait partie des nations dominantes, c’est la génération de Shakespeare, celle de la création de la Virginie, nom donné en l’honneur de la Reine Élisabeth, la Reine Vierge, qui annonce la conquête de l’Amérique du Nord par l’Angleterre. Jalon essentiel dans la naissance des États Unis d’Amérique qui marquera la période moderne.

La France, de son côté met, après quelques essais infructueux, aussi le pied sur le continent Américain en fondant la Nouvelle France avec la naissance de la ville de Québec en 1608. Sur le plan intérieur, le règne du roi Henri IV (1589-1610), protestant qui accepte de se convertir au Catholicisme, initialise dans le même temps une relative politique de tolérance avec l’édit de Nantes en 1598, car dorénavant deux religions, les Protestantisme et la Catholicisme sont autorisées dans le royaume de France, avec des contraintes, mais c’est une première étape franchie.

Tour_du_bois,_porte_Neuve,_le_Louvre_et_la_SeineAttaché à Paris, il en lance les transformations qui en feront une des capitales du monde moderne au même titre que Londres qui prend également son essor à cette génération. Les Juifs ne sont toujours pas officiellement autorisés à résider en France bien que le roi Henri II ait déjà accepté la présence de « nouveaux chrétiens » en 1550 sans ignorer leur réelle croyance. Tant que ces Juifs feignent extérieurement le christianisme en conservant le judaïsme pour la sphère privée, ils sont acceptés dans le royaume de France.

Pendant ce temps, le retour à Sion entrepris surtout après la conquête ottomane montre ses limites. Si la présence juive ne s’interrompt pas, le retour généralisé des Juifs en terre d’Israël ne pourra se réaliser qu’avec une souveraineté juive sur cette terre. Ce n’est pas pour cette génération :

  • Après[3] (la mort de Don Joseph Nassi) monte sur la scène Salomon Abenaes (1520-1603), un personnage de même envergure, ex-marrane portugais, immensément riche pour s’être vu donner à ferme les mines de diamant d’un royaume des Indes, revenu au judaïsme en Turquie où il succéda à la position de Nassi à la Cour et devint duc de Mytilène, l’une des plus importantes îles de la mer Égée.
  • Abenaes reçut, de la part du Sultan Murat III (1546-1595), une nouvelle concession sur Tibériade et fit construire une série de bâtiments à Jérusalem. Le plan de reconstruction de la ville fut, cependant, vite abandonné pour des raisons économiques et politiques. L’industrie textile périclita et les institutions éducatives se vidèrent peu à peu de leurs étudiants malgré quelques lueurs au début du XVIIe siècle. Tout s’en mêla : catastrophes naturelles (la famine de 1599, l’épidémie de 1602) suivies peu après d’une récidive, révoltes de potentats locaux contre le pouvoir central, deux invasions successives des Druzes qui rançonnèrent les Juifs et pillèrent la ville (1602-1628), puis celle de tribus arabes. En 1656, les Druzes achevèrent de détruire l’établissement de Safed, puis celui de Tibériade. Les habitants de la ville s’enfuirent pour s’établir dans d’autres communautés juives du pays.

Ce premier retour à Sion ne peut se concrétiser pour tous les Juifs en exil mais il préfigure le futur retour définitif des Juifs sur leur terre. C’est pour cela que malgré ce relatif échec, le psalmiste réaffirme dans le psaume de cette génération son espoir d’un retour définitif considérant comme déjà miraculeux cette renaissance de la vie juive en terre d’Israël quelques années seulement après 1492.

C’est l’objet de la suite du psaume de cette génération:

Oui, l’Éternel a fait de grandes choses à notre égard, profonde est notre joie. Ramène nos captifs, ô Éternel, comme (tu ramènes) des ruisseaux dans le désert du Midi.

Les Cabalistes de Safed ont eu le temps de donner aux Juifs du monde entier les arguments pour survivre au choc de la fin du judaïsme Ibérique ainsi qu’aux autres malheurs qui ne manqueront pas de s’abattre sur les Juifs aux prochaines générations.

Dans cette nouvelle Europe, les Juifs qui ont fui l’Espagne puis le Portugal essaiment de nouvelles communautés dans cette Europe du Nord qui s’ouvre comme c’est le cas aux Pays-Bas :

  • L’arrivée[4] des premiers groupes de marranes ibériques (à Amsterdam) désirant revenir au judaïsme est entourée de légendes. On raconte par exemple que Manuel Lopez Pereira et sa sœur Maria Nuñez s’étaient embarqués au Portugal pour échapper à l’Inquisition et que, emprisonnés par les Anglais, ils durent leur vie et leur liberté à l’extraordinaire beauté de la demoiselle Nuñez. La reine Elizabeth elle-même, fascinée, lui aurait offert de visiter Londres en voiture découverte. Résistant pourtant aux tentations, la belle Nuñez aurait demandé à pouvoir continuer son voyage vers Amsterdam où, quelques années plus tard, elle aurait épousé dans le rite hébraïque un marrane compagnon de voyage. Une autre tradition rapporte que des nouveaux chrétiens, venus par mer du Portugal aux Pays-Bas, firent naufrage en 1601 à Emdem. Là, il semble qu’ils aient rencontré le rabbin allemand Moses Uri Ha-Levi ; Certaines sources affirment que ces fugitifs, touchant enfin Amsterdam grâce à lui, furent découverts dans une maison en train de célébrer la fête de l’expiation, le Kippour, pour les uns en 1596, pour les autres en 1603. Convaincus d’abord qu’il s’agissait d’une réunion clandestine de chrétiens espagnols, les magistrats les arrêtèrent tous. Le porte-parole des marranes portugais, Jacob Tirado, de son nom espagnol James Lopes da Costa, expliqua en latin qu’ils n’étaient pas chrétiens, mais bien des proscrits juifs. Assuré de la bonne foi de Tirado, le bourgmestre d’Amsterdam aurait alors autorisé la constitution de la communauté juive portugaise d’Amsterdam, une nouveauté pour une ville qui n’avait jamais eu d’habitants juifs.
  • L’historiographie moderne a fait justice des légendes : les archives notariales ont démontré la présence dans la ville, au début du XVIIe siècle, de nombreux marchands marranes qui commerçaient avec des parents et amis demeurés dans la péninsule ibérique et en France. Dès 1602, ils participèrent à la fondation Vocde la Compagnie des Indes orientales et voici leurs noms : Manuel Carvalho, Melchior Mendes, Diego Dias Quérido, Manuel Thomas. Puis ils luttèrent pour le droit à une synagogue et à un cimetière. Ils obtinrent dès 1604 un premier résultat à Alkmaar aux portes de la ville et, en 1605, ils élaborèrent à Haarlem une charte qui concrétisait les règles de la Nation dans l’élection des parnasim, les chefs de la communauté.

L’expulsion des Juifs d’Espagne suivie par la conversion forcée des Juifs portugais aurait dû être une catastrophe pour le judaïsme. Mais alors que les puissances espagnoles et portugaises sont en train de clore leur âge d’or ce qui aura pour conséquence l’effacement des puissances ibériques au profit des puissances naissantes d’Europe du Nord, le Judaïsme trouve une nouvelle voie d’expansion :

  • La chute[5] du judaïsme espagnol se mua en véritable apothéose. La diaspora ibérique ne se dirigea pas seulement vers l’est, le sud, l’ouest, mais aussi vers le nord : Amsterdam, puis l’Angleterre, ainsi que la Pologne et les Balkans profonds virent arriver des juifs sépharades. De nouvelles métropoles juives apparurent : synagogue curacao 2 annote shutterstock_190087619(1)Amsterdam, Livourne, Constantinople, Salonique, Curaçao, etc. C’était la première fois qu’un système juif mondial se constituait. Il faut souligner ici sa dimension juive, car ce système reposait uniquement sur les communautés sépharades, transcendant empires et civilisations, et non sur un cadre politique global, existant en dehors de la société juive et l’englobant, comme ce fut le cas de l’Empire romain à l’époque hellénistique, puis de l’Empire islamique unifié des origines. La « nation juive » constituait le cadre mondial de cette dispersion.

Aux larmes versées depuis l’expulsion d’Espagne succède la joie d’une renaissance du judaïsme dans un monde nouveau. Bien sûr nombreux sont ceux qui sont perdus pour le judaïsme ; soit morts, soit ayant abandonné définitivement la religion de leurs pères. Lorsque l’on sème des graines, nombreuses sont celles qui sont perdues, mais cette perte est largement compensée par celles qui germent. Il en est de même pour le peuple Juif qui se régénère et se bonifie sans cesse quels que soient les sacrifices.

Ce renversement de l’histoire est exprimé dans la conclusion du psaume de cette génération :

Ceux qui ont semé dans les larmes, puissent-ils récolter dans la joie ! C’est en pleurant que s’en va celui qui porte les grains pour les lancer à la volée, mais il revient avec des transports de joie, pliant sous le poids des gerbes.

 

[1] Renée Neher-Bernheim : «La vie juive en Terre sainte, 1517-1918». Chapitre : « Le XVIe siècle ». (p. 60)

[2] Renée Neher-Bernheim : «La vie juive en Terre sainte, 1517-1918». Chapitre : « Le XVIe siècle ». (p. 57 à 66)

[3] (sous la direction de) Shmuel Trigano : « Le monde sépharade, I – Histoire ». Chapitre de Shmuel Trigano : « Le duché de Galilée». (p. 336,337)

[4] Riccardo Calimani : « L’errance juive ». Chapitre : « L’ère des ghettos ». (p. 273,274)

[5] (sous la direction de) Shmuel Trigano : « Le monde sépharade, I – Histoire ». Chapitre de Shmuel Trigano : « L’invention sépharade de la modernité juive ». (p. 252)