1530 à 1550, psaume 123 : Safed.

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safed shutterstock_240395329Cette génération voit s’accroître la population juive en Terre sainte, ainsi la communauté juive de Jérusalem continue à s’accroître. Mais l’accroissement global de la ville rend la population juive minoritaire. L’expansion de la présence juive à Jérusalem, si elle est confirmée reste bridée du fait de l’administration ottomane et de la situation économique.

Malgré la situation économique précaire, la vie religieuse s’affirme :

  • Mais[1] c’est surtout une vingtaine d’années après le voyage de Bassola (en 1522) que la vie religieuse atteint son sommet. Plusieurs savants rabbins de grande stature marquent la communauté juive de Jérusalem au milieu du siècle. La vie de chacun d’eux est caractéristique à la fois du renouveau de Jérusalem et des difficultés qui s’y présentent.
  • Lévi Ben Habib (1483-1545) a subi toutes les tribulations de l’expulsion d’Espagne, y compris le baptême forcé au Portugal. […] Installé quelque temps à Safed, pour se hausser en sainteté, il décide de se fixer à Jérusalem, probablement autour de 1536. De la ville sainte, il lutte avec énergie contre la prédominance religieuse de Safed. […]. (Cette rivalité entre les deux villes) fait la preuve que deux centres importants existent en rivalité l’un avec l’autre en ce XVIe siècle : Jérusalem et Safed. Le prestige de Jérusalem reste finalement intact. Il est rehaussé également par d’autres personnalités que Lévi Ben Habib.

Conscients des limites d’implantation à Jérusalem, du fait des faibles débouchés économiques de la ville et de la concurrence de colonisation pratiquées par les Musulmans et les Chrétiens, les Juifs désireux de faire leur « aliyah », sans renoncer à leur amour pour la Ville sainte trouvent une solution de repli en investissant la ville de Safed :

  • S’il existe[2] une ville (de Terre sainte) à laquelle s’applique à l’évidence le terme de Renaissance, c’est bien Safed au XVIe siècle. La ville existe, non pas depuis l’époque biblique, mais depuis l’époque talmudique. […]
  • À la veille de la conquête ottomane, Safed et ses environs comptent un peu moins de sept cent cinquante chefs de famille musulmans et environ trois cents chefs de famille juifs. Après la conquête ottomane et l’arrivée des expulsés d’Espagne, le nombre de juifs augmente considérablement. Il se multiplie par cinq, alors que la population musulmane ne se multiplie que par deux. Aucun chrétien n’habite Safed à cette époque. Dans un recensement fiscal de 1555, il y a plus de familles juives que de familles musulmanes. (..) Au total environ quinze mille âmes, dont plus de la moitié sont juives. […]
  • Les sentiments d’hostilité à l’égard des Juifs, si marqués à Jérusalem au cours des siècles passés, n’ont pas eu l’occasion de se développer à Safed, et les juifs, dès la fin du XVe siècle, y sont accueillis avec bien plus de bienveillance qu’à Jérusalem. Le développement économique de la ville sous les Ottomans incite les dirigeants locaux à y attirer une population juive, connue pour avoir généralement de bonnes qualités professionnelles, surtout lorsque leurs familles sont venues d’Espagne. Sans doute la ville n’a pas le prestige de Jérusalem. Mais ce manque est partiellement compensé par la proximité de la tombe du prestigieux R. Simon Bar Yohaï à Méron, considéré comme le père de la tradition Kabbaliste. D’autres tombes de grands sages de l’époque talmudique se trouvent aussi en Galilée (où est situé Safed). […]1024px-AriZal_synogouge
  • (D’autres raisons justifient ce rassemblement des Juifs à Safed : l’espoir messianique – le Messie doit apparaître en Galilée – , le climat de Safed est plus favorable qu’à Jérusalem, l’économie y est plus florissante grâce entre autres au textile).
  • Tous ces éléments permettent de comprendre que Safed ait pu être au XVIe siècle, plus encore que Jérusalem, au centre d’une extraordinaire activité à la fois économique et spirituelle. […]
  • C’est entre 1535 et 1555 que plusieurs très importantes personnalités rabbiniques viennent s’établir à Safed.

Safed réunira ainsi de nombreux savants de l’époque qui relanceront en particulier l’intérêt pour la Kabbale (suivant l’impulsion entre autres d’Isaac Louria) :ציון_הארי_הקדוש

  • C’est à Safed[3] que la Kabbale du XVIe siècle atteint son apogée. Joseph Caro, Salomon Halévi Alkabets, Moïse Cordovero (1522-1570) comptent parmi les plus éminents kabbalistes de la ville ; ils profitent nettement du rassemblement de diverses écoles de mysticisme juif qui s’y opère. Isaac Louria Ashkénazi (1534-1572) crée la célèbre école dont Haïm Vital (1542-1620), son disciple élabore et Rabbi-Caropopularise le système sous forme appelée à exercer une profonde influence sur les kabbalistes sépharades et ashkénazes des siècles suivants.

L’influence de ces savants à Safed concerne aussi la liturgie juive :

  • Salomon[4] Alkabets Halévi (1505-1584) arrive à Safed en 1536, en même temps que Joseph Caro. Son influence y est considérable et ses élèves nombreux. Cependant, il est surtout célèbre par son poème liturgique Lékah Dodi en l’honneur du shabbat, où d’ailleurs son nom apparaît en acrostiche. Empreint d’une mystique profonde mais rendue accessible par l’allégorie de « la fiancée shabbat » accueillie par son fiancé Israël, le poème célèbre le shabbat à la fois dans sa signification temporelle et dans son élan messianique. En très peu d’années et grâce à l’imprimerie, ce poème se répand, avec des variantes minimes, dans les communautés juives du monde entier. Il devient un élément fondamental des prières du vendredi soir pour l’accueil du shabbat. Sa force poétique mais aussi le prestige d’Erets Israël ont fait du poème d’Alkabets, composé à Safed, le plus populaire des textes postbibliques du rituel de prières.

Lekah_DodiDans ce poème, l’auteur réaffirme sa confiance en Dieu et réaffirme sa croyance en la venue prochaine du Messie qui mettra fin aux humiliations subies par les Juifs par les autres peuples (l’expulsion d’Espagne est encore dans tous les esprits surtout de certains qui l’ont vécu).

Ainsi le renouveau du judaïsme, y compris dans sa composante mystique insufflée par les communautés juives de Jérusalem et Safed permettent de tourner la page de l’expulsion d’Espagne en se tournant résolument vers l’avenir sans faire abstraction des difficultés persistantes de l’exil.

C’est ce qu’exprime le début du psaume de cette génération :

Vers toi j’élève mes regards, ô Toi qui résides dans les cieux ! Vois, de même que les yeux des esclaves sont tournés vers la main de leur maître, de même que les yeux de la servante se dirigent vers la main de sa maîtresse, ainsi mes yeux sont tournés vers l’Éternel, notre Dieu, jusqu’à ce qu’Il nous ait pris en pitié. Sois-nous propice, car trop longtemps nous avons été rassasiés de mépris.

 

Cortes_y_moctezumaAlors que Christoph Colomb avait limité son implantation dans les Antilles, en 1519 Cortes découvre l’Amérique du Sud et en commence la conquête à partir du Mexique actuel, les Portugais avaient eux pris pied au Brésil dès 1500 (pensant découvrir un nouvel archipel) qui de façon mystérieusement opportune était tombé dans leur possession suite au traité de Tordesillas qui décida en 1494 du partage du monde entre Espagne et Portugal avec la bénédiction du pape. Les autres pays européens ne sont pas en reste, Jacques Cartier découvre le Canada en 1537 sans visiblement se rendre compte de l’importance du continent découvert (l’Amérique du Nord).

Ct000725C-wh012_5-Universalis_cosmographia_secundum_Ptholomaei_traditionem_et_Americi_Vespucii_alioru-m-que_lustrationes.L’hégémonie de l’Espagne et du Portugal sur le nouveau monde ne sera remis en cause que plus tard, en attendant l’or et les richesses du nouveau monde abondent dans la péninsule ibérique confortant les monarques de ces pays que la décision d’expulser les Juifs de leur royaume leur a été bénéfique et leur a apporté la bénédiction divine. Cette bénédiction ne sera toutefois pas éternelle, et bientôt ces pays disparaîtront du devant de la scène européenne et de la scène internationale.

Pour la génération qui nous intéresse ce n’est pas encore le cas, or et autres richesses des Amériques affluent en Espagne et Portugal.

En Espagne, les Juifs ont officiellement disparu en 1492, ceux qui sont restés se sont nécessairement convertis, parfois sincèrement, parfois avec l’espoir de pouvoir revenir à la religion juive après l’orage passé. L’inquisition s’acharne sur ces derniers dans les premières décennies suivant l’expulsion afin de ne conserver que des nouveaux-chrétiens sincères.

À notre génération, l’Espagne pouvait considérer s’être débarrassé de ses Juifs, incluant les crypto-juifs. Bientôt, elle se penchera sur le sort des nouveaux chrétiens (les Juifs réellement convertis au christianisme). Le Portugal avait lui prononcé l’expulsion de ses Juifs en 1497, laissant dans un premier temps une certaine liberté aux Juifs acceptant la conversion, les garantissant d’aucune enquête sur la réalité de leur conversion pendant vingt ans. Toutefois, les engagements, lorsqu’ils concernent les Juifs et qu’ils leur sont favorables sont rarement définitifs et assez rapidement les crypto-juifs portugais se réfugient dans la clandestinité.

tresors inca maya shutterstock_18429478Simultanément à l’expulsion des Juifs en 1492, l’Espagne a découvert un nouveau monde. Dans la génération qui nous intéresse, Espagne et Portugal perçoivent des richesses fabuleuses en provenance de ce nouveau monde, même si celles-ci sont illusoires et contribueront vraisemblablement à la dérive de ces pays dans les générations à venir.

Cette prospérité apparente semble récompenser les efforts de ces pays dans leur défense du christianisme, dans leurs efforts pour faire disparaître définitivement le judaïsme, implanté pourtant depuis plus d’un millénaire, de leurs terres. Ainsi avec l’extension de l’Inquisition au Portugal en 1536, celle-ci qui touchera maintenant  des convertis de force au contraire de la première inquisition espagnole qui ne touchait que des juifs qui avaient choisi le choix de la conversion (même si les possibilités de choix étaient restreintes).

Ce point culminant du sort des Juifs en terre ibérique justifie la fin du psaume de cette génération :

Trop longtemps notre âme a été rassasiée des moqueries de gens confiants dans leur prospérité, des dédains d’arrogants oppresseurs.

 

 

[1] Renée Neher-Bernheim : «La vie juive en Terre sainte, 1517-1918». Chapitre : « Le XVIe siècle ». (p. 50/51)

[2] Renée Neher-Bernheim : «La vie juive en Terre sainte, 1517-1918». Chapitre : « Le XVIe siècle ». (p. 53/58)

[3] Esther Benbassa et Aron Rodrigue : « Histoire des Juifs sépharades ». Chapitre : « Économie et culture ». (p. 161)

[4] Renée Neher-Bernheim : «La vie juive en Terre sainte, 1517-1918». Chapitre : « Le XVIe siècle ». (p. 60)