1490 à 1510, psaume 121 : La fin de Séfarad.

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pyrenées shutterstock_91005128La rupture avec le moyen-âge constaté dans le psaume 119 avec la date rupture de 1450 (plutôt 1453) se concrétise à cette génération avec une autre date clé : 1492 qui ancre le monde dans les temps modernes.

Cette année marque la fin du judaïsme ibérique, qui commence par l’expulsion des Juifs d’Espagne.

Le Portugal fut dans un premier temps un refuge surtout pour les Juifs aisés. Pour les autres, la désillusion fut rapide.

Si la situation des Juifs s’améliore avec le roi Manuel 1er (1495-1521), successeur de Jean II sur le trône du Portugal, les espoirs d’alliance de ce dernier avec le royaume d’Espagne entraînent le deuxième épisode de la fin de l’histoire des Juifs dans la péninsule ibérique :

  • Après[1] quelques tergiversations, Manuel céda aux exigences de la couronne d’Espagne et, le 5 décembre 1496, signa l’édit condamnant les Juifs au départ dans un délai de seulement quelques mois. Il semble néanmoins que le souverain n’était guère satisfait de priver son royaume de cette population nouvelle (en provenance d’Espagne) fort utile. Le Portugal ne disposait pas d’une classe moyenne, et les compétences apportées par les Juifs se révélaient d’un grand bénéfice. C’est ainsi que pour finir, tous les Juifs du pays, furent convertis de force au christianisme en 1497, sans qu’il ne leur fût laissé aucune autre possibilité.
  • La question marrane se posa ainsi dans ce pays avec une acuité plus forte qu’en Espagne. C’est en effet la communauté juive normative elle-même qui s’était trouvée condamnée à l’apostasie. Il s’agissait là, en outre, de ces mêmes Juifs qui avaient déjà préféré les rigueurs d’un exil à une conversion au christianisme qui leur eut pourtant permis de rester en terre d’Espagne. Leur fidélité à la religion de leurs ancêtres était une réalité bien attestée. Leur conversion en masse les avait transformés en chrétiens du jour au lendemain sans modifier d’aucune façon leur être profond. Il n’est dès lors guère surprenant que le crypto-judaïsme se soit montré particulièrement vivace au Portugal.
  • On promit aux Juifs qu’on avait ainsi contraints à l’apostasie qu’on en soumettrait leurs pratiques religieuses à aucune enquête pendant les vingt années à venir. Beaucoup néanmoins, saisirent la première occasion pour quitter le pays, afin de pouvoir retourner au judaïsme. Alarmé par ces départs, et agissant cette fois encore pour les mêmes raisons qui l’avaient amené à signer le décret de conversion, le roi décida d’interdire l’émigration en 1499, afin de garder cette population au Portugal. Le XVIe siècle connut une succession de mesures interdisant aux nouveaux chrétiens de quitter le royaume dont le relâchement périodique favorisait une recrudescence des départs.
  • Une fois surmonté le choc initial, les nouveaux chrétiens deviennent actifs dans la vie du pays, et, comme en Espagne, on finit par les retrouver dans tous les secteurs de l’économie et de l’administration. Les vieux chrétiens portugais, partageant les sentiments de leurs homologues espagnols, ne voient pas ces succès d’un bon œil. La jalousie et la haine finissent par exploser en 1506 lors d’un massacre où deux mille nouveaux chrétiens de Lisbonne trouvent la mort. En 1507, l’émigration est autorisée, et des milliers de personnes réussissent à partir. Cette autorisation sera toutefois bientôt suspendue, et l’on reviendra à la situation antérieure.

Le troisième et dernier épisode de la fin de l’histoire juive, en tant que religion reconnue, dans la péninsule ibérique suit assez rapidement dans cette même génération :

  • En octobre[2] 1497, il ne restait officiellement plus de Juifs dans la péninsule Ibérique, à l’exception du royaume de Navarre. Sous la pression de ses puissants voisins, ce dernier fut contraint de promulguer le dernier décret d’expulsion ibérique, donnant aux Juifs de Navarre jusqu’au mois de mars 1498 pour quitter le pays ou se convertir au christianisme.

Pour les candidats au départ, en dehors de la mer et de l’océan, la seule frontière terrestre de la péninsule Ibérique est la chaîne des Pyrénées, seul salut pour l’exil.

C’est ce qu’exprime le début du psaume de cette génération :

Je lève les yeux vers les montagnes pour voir d’où me viendra le secours.

Dans le psaume 114, nous avions déjà vu que les montagnes symbolisaient l’exil.

Cimetière_juif_de_La_Bastide_Clairence annoteOr si les Juifs de la génération de la grande peste avaient dû se résoudre à l’exil, en particulier des terres allemandes vers la Pologne, cette génération qui subit un fléau au moins comparable à celui de la génération de la grande peste au niveau humain voit l’exil des Juifs d’Espagne et du Portugal vers de nombreux horizons, dont l’Europe du Nord, justement accessible par la traversée des Pyrénées, interdite aux Juifs mais autorisée aux (nouveaux) chrétiens.

L’exil d’Espagne par la voie pyrénéenne est encouragé par le roi de France, qui par intérêt, ne voit que des chrétiens traverser la frontière.

Il est difficile de connaître le nombre des Juifs qui prirent la route de l’exil et de ceux qui décidèrent de rester en se convertissant au christianisme, mais il est évident que le judaïsme espagnol, qui sera connu maintenant sous le nom de judaïsme sépharade, en référence au nom biblique attribué à l’Espagne survivra à cette expulsion. Les Juifs sépharades fonderont de nouvelles communautés tout autour du bassin méditerranéen ou se fondront aux communautés existantes. Quant aux Juifs portugais, convertis de force au christianisme, ils créeront de nombreuses communautés dans le reste de l’Europe et dans le nouveau monde en retrouvant leur religion d’origine dès que cela sera possible.

Cette volonté des Juifs Ibériques de rester fidèle au judaïsme peut être symbolisée par ce récit :

  • Le voyage[3] vers les destinations méditerranéennes n’était pas une partie de plaisir. Un passage de « Chevet Yéhoudah » illustre bien les tribulations des réfugiés. Le chroniqueur, Shlomo Ibn Verga, relate de nombreux épisodes tragiques qui, authentiques ou non, reflètent la souffrance d’une génération ayant vu son monde soudainement détruit. Dans un cas, affirme Ibn Verga, le propriétaire d’un bateau rempli de réfugiés, dans lequel sévissait la peste bovine, abandonna les passagers juifs à un endroit désolé de la côte, où la majorité d’entre eux mourut de faim. Les survivants se mirent en marche à la recherche d’un endroit habité :
  • Un Juif, avec sa femme et ses deux fils, essaya de partir à pied. La femme, qui était de constitution fragile, s’évanouit et mourut. L’homme, qui portait ses deux fils, s’évanouit à son tour, ainsi que ses files, en raison de la faim. Lorsqu’il reprit connaissance, il vit ses deux fils sans vie. Dans son immense détresse, il se dressa et dit : « Maître de l’univers ! Tu fais tout Ton possible pour que j’abandonne ma religion. Sois assuré que malgré le Ciel je suis un Juif et je le resterai, et tous les malheurs dont Tu m’as accablé ou dont Tu m’accableras ne serviront à rien. » Il recouvrit ensuite ses fils de terre et de branches, et repartit à la recherche d’un lieu habité.

Cette fidélité à Dieu dans cette période pourtant sombre de l’histoire du judaïsme fait l’objet de la suite du psaume de cette génération :

Mon secours vient de l’Éternel, qui a fait le ciel et la terre. Il ne permettra pas que mon pied chancelle, celui qui te garde ne s’endormira pas. Non certes, il ne s’endort ni ne sommeille, celui qui est le gardien d’Israël.

caravelles colomb schutterstock_234534616En même temps que se termine l’aventure juive en Espagne, s’ouvre le monde. En dehors des continents connus que sont l’Europe et l’Asie, le monde s’étend au Nouveau Monde, nom donné aux Amériques et à l’Afrique dont seul le pourtour méditerranéen, l’est et quelques rivages à l’ouest étaient réellement connus auparavant. Les explorations en Afrique permettront, pour le malheur des populations africaines le peuplement du nouveau monde. Ces découvertes changeront le cours de l’histoire moderne.

Le peuple Juif accompagne cet élargissement du monde. Si jusqu’à présent, les Juifs s’étaient exilés dans tous les fins fonds du monde antique, ils étaient cantonnés à un nombre réduit de fuseaux horaires, bientôt suivant une formule qui a permis de qualifier de nombreux empires, de l’empire espagnol ou portugais à celui du Commonwealth plus récemment, le soleil ne se couchera plus sur les terres d’exil du peuple Juif.

C’est cet élargissement du monde qui est évoqué dans la suite du psaume :

C’est l’Éternel qui te garde, l’Éternel qui est à ta droite comme ton ombre tutélaire. De jour le soleil ne t’atteindra pas, ni la lune pendant la nuit.

L’expulsion d’Espagne n’est pas isolée, car dans la même génération, les Juifs subissent bien d’autres expulsions à travers l’Europe.

L’Espagne représente la dernière terre d’exil stable pour les Juifs, ils y sont restés dans une tranquillité relative depuis près d’un millénaire. À présent, les Juifs seront amenés à se déplacer de terre d’accueil à terre d’accueil de plus en plus souvent dans un monde qui prend soudain une dimension bien plus vaste.

C’est donc naturellement que le psalmiste prie pour que Dieu protège son peuple dans toutes ces allées et venues du peuple d’Israël qui se succéderont sur la fin de l’exil, la fin de la nuit :

Que l’Éternel te préserve de tout mal, qu’il préserve ta vie ! Que le Seigneur protège tes allées et venues, désormais et durant l’éternité.

 

 

[1] Esther Benbassa et Aron Rodrigue : « Histoire des Juifs sépharades ». Chapitre : « La fin de Sefarad ? ». (p. 49-51)

[2] (sous la direction de) Shmuel Trigano : « Le monde sépharade – I, Histoire ». Chapitre de Yom Tov Assis: « L’expulsion des Juifs de la péninsule Ibérique». (p. 207,208)

[3] (sous la direction de) Shmuel Trigano : « Le monde sépharade – I, Histoire ». Chapitre de Yom Tov Assis: « L’expulsion des Juifs de la péninsule Ibérique». (p. 204,205)