1370 à 1390, psaume 116 : Tentations.

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attirance christianisme shutterstock_398916550Cette génération semble être une pause – toute relative – pour les Juifs d’Europe pour qui le quatorzième siècle est une succession de massacres qui n’a rien à envier aux générations des Croisades.

La papauté exilée depuis 1309 en Avignon tente un retour à Rome en Album_Laincel_Palais_des_Papes_Avignon1377 avec le pape Grégoire XI qui meurt aussitôt, cela sera le début d’un grand schisme qui disposera alors de deux papes : Urbain VI à Rome et Clément VII en Avignon qui se partageront les soutiens des royaumes d’Europe. La papauté d’Avignon finira par abdiquer en 1418.

En France, à la suite[1] du déclenchement de la guerre de Cent Ans, le roi de France, Jean II, le bon, avait rappelé en 1361 les Juifs pour une durée limitée. Il leur a octroyé une protection pour une durée de 20 ans. Les Juifs rentrés sont souvent prêteurs, et avec les impôts et taxes qu’ils payent, sont une source importante de revenu pour le souverain. Sous le règne de Charles V en France (1364-1380), la situation des Juifs se stabilise, en partie grâce à l’affection personnelle portée par le roi au chef du judaïsme français, Rabbi Mattathias Ben Yossef. Ce dernier peut ainsi redonner vie à la communauté et rouvrir des Yeshivot. Cette pause en France sera de courte durée puisqu’une nouvelle expulsion interviendra à la prochaine génération en 1394 qui durera plusieurs siècles.

En Allemagne, les Juifs se remettent difficilement des conséquences de la peste noire.

La guerre de Cent Ans marque également une pause, après que les Français aient repris l’avantage sur les Anglais :Bertrand_Du_Guesclin_nommé_connétable rogne

  • Charles V[2] se contente de troupes peu nombreuses mais excellentes, conduites par des chefs aguerris comme Du Guesclin (qui accompagna également en Espagne la victoire de Henri de Trastamare sur Pierre le cruel). […] En 1380, quand meurt Charles V, les conflits cessent sur tous les fronts, la guerre semble presque terminée. […] En 1389, les deux jeunes souverains, Richard II, petit-fils d’Édouard III, et Charles VI, successeur de Charles V, concluent une trêve qui durera jusqu’en 1415 environ : Calais, la Guyenne et la Gascogne exceptée, les Français ont repris toutes les conquêtes anglaises.

Le début du psaume de cette génération évoque cette pause bien provisoire dans l’histoire des Juifs en terre chrétienne sans manquer de rappeler les dures épreuves subies jusqu’alors et particulièrement au cours de ce quatorzième siècle effroyable à plus d’un titre pour les Juifs (d’où l’évocation du Cheol, de la détresse et de la douleur) :

J’aime que l’Éternel écoute ma voix, mes supplications, qu’il incline son oreille vers moi, alors que je l’invoque chaque jour de ma vie. Les liens de la mort m’avaient enveloppé, les angoisses du Cheol m’avaient étreint ; j’avais éprouvé détresse et douleurs. Mais j’ai invoqué le nom du Seigneur : « Ah ! de grâce, Seigneur, sauve mon âme ! » Clément est l’Éternel et juste, notre Dieu est compatissant. L’Éternel protège les simples ; j’étais abaissé, et il m’a apporté secours.

Or si les massacres et pogroms perpétrés contre les Juifs représentent un danger évident pour leur survie physique, d’autres menaces plus insidieuses pointent en terre d’Espagne pour les Juifs.

Le danger n’est plus uniquement matériel, il ne s’agit pas d’une question de vie ou de mort. Même si les générations qui suivent subiront de nouveaux massacres, cette fois le danger est spirituel. Après avoir vécu en cohabitation sereine avec musulmans et chrétiens dans l’Espagne musulmane puis depuis quelques générations au sein de l’Espagne Chrétienne, les Juifs profitent d’un certain confort matériel et spirituel.

À la veille de la Renaissance, certains Juifs, surtout parmi les élites sont prêts à renoncer à l’alliance pour mieux s’intégrer dans un monde chrétien de plus en plus attirant. Avec l’arrivée d’Henri de Trastamare et par le biais de certaines intrigues, la position de ces élites Juives devient de plus en plus intenable. Bien que Henri de Trastamare reprochât aux Juifs leur soutien à Pierre Le Grand, il fit confiance à l’un d’eux Joseph Pichon. Mais ce choix fut mis à mal par des rivalités internes au sein de la communauté juive :

  • Joseph Pichon[3], le Juif de Séville nommé trésorier par Henri II de Trastamare, fut accusé de malversations par les autres Juifs. Il fut emprisonné et jugé par le tribunal juif de Burgos. Les aljamas, ou qàhal (communautés juives de Burgos), avaient le privilège d’un tribunal et pouvaient poursuivre leurs dénonciateurs. La vengeance intestine qui emporta Pichon contribua à bouleverser le cadre juridique qui avait été jusque-là consenti aux Juifs et inaugura de tristes persécutions. Profitant de ce moment institutionnellement délicat, de la mort d’Henri II et de l’ascension au trône de jean 1er en 1379, exactement pendant son couronnement à Burgos, certains Juifs obtinrent avec la complicité du chef de la police la condamnation de Pichon, sans dévoiler l’identité de célèbre accusé. Quand Jean 1er comprit qu’il avait été joué et que le vieux collaborateur de son père avait été assassiné par une conjuration, il envoya les coupables à la mort, priva les tribunaux hébraïques de leur pouvoir d’intervention, ordonna de nouvelles mesures restrictives contre le prosélytisme. Puis en 1385, il prit des dispositions alors peu habituelles : pas de nourrices chrétiennes, pas d’esclaves chrétiens dans les maisons juives.
  • De telles affaires, de fait banales luttes de pouvoir, montrent pourtant l’importance politique du judaïsme espagnol et son rôle profond dans la vie de la péninsule. Marginaux ailleurs, les Juifs jouissaient là de conditions de vie enviables par beaucoup d’aspects. Le choc fut d’autant plus terrible quand le pire arriva.

Dans cette nouvelle donne espagnole, l’inébranlabilité de la foi juive commençait à se fissurer:

  • Henri de Trastamare[4] s’appuyait sur la bourgeoisie chrétienne, à laquelle il multipliait les concessions. Faut-il s’étonner si les classiques dispositions anti-juives en faisaient partie ? Particulièrement lourde de conséquences pour les aljamas fut la suppression de leur autonomie judiciaire (en 1380) ; l’édit royal rappelait que la captivité était le lot naturel des Juifs, depuis qu’avec la venue de Jésus-Christ ils avaient perdu leur souveraineté ; les libertés qui leur avait été concédées en Castille étaient qualifiées de péché et de scandale. Le droit de haute et basse justice sur leurs ressortissants était donc retiré aux communautés juives ; la clé de voûte de leur pouvoir s’effondrait. Quelques années plus tard, le concile de Palencia, siégeant en présence des Cortès, posait le principe de l’habitation séparée des Juifs, c’est-à-dire du ghetto, principe dont l’application n’allait pas tarder. Parallèlement intervenaient de fréquentes annulations des intérêts des dettes, ou annulations partielles des dettes elles-mêmes, au bénéfice des bourgeois chrétiens grands ou petits, et au détriment des créanciers juifs.
  • Face à ces humiliations et à ces misères, le judaïsme espagnol réagit tout autrement que celui d’outre Pyrénées. Il ne se replia pas sur lui-même, il ne transforma pas en barrière infranchissable le mur des ghettos dans lesquels on le reléguait. Loin de conduire à un fanatique zèle religieux, les persécutions eurent pour résultat de l’attiédir chez le plus grand nombre. L’enracinement des Juifs dans le pays, leur familiarité avec les mœurs et la culture ambiantes, et aussi le scepticisme latent de nombreux intellectuels, pour lesquels la sécurité valait bien une messe, tout concourrait à les orienter vers la commode solution du baptême. La connaissance des dogmes chrétiens et musulmans y contribuait tout autant que la pratique d’une réflexion philosophique qui enseignait la relativité de toute chose. […]
  • En définitive, la promiscuité entre Chrétiens et infidèles qui révoltait tellement le clergé espagnol facilitera désormais son œuvre missionnaire. Pour le moment, il s’agit encore de cas individuels plutôt que d’un mouvement de masse. Mais ces cas devenaient de plus en plus fréquents ; les convertisseurs, pour la plupart eux-mêmes des Juifs convertis, ne prêchaient pas dans le désert. Le plus efficace d’entre eux fut Abner de Burgos, médecin savant qui avait longuement pratiqué la mécréance philosophique, avant de devenir sacristain de la cathédrale de Valladolid. Dans ses nombreux écrits, il sut alors réunir les arguments les plus propres à faire impression sur ses contemporains, des preuves basées sur les doctrines philosophiques du temps, ou des concordances tirées de la Cabale ; il fut « l’idéologue maître de l’apostasie », à la fois un chef d’école et un prototype.
  • Les premiers succès de la propagande chrétienne sont attestés par divers témoignages. En Castille, pendant la guerre civile, « nombreux furent ceux qui quittèrent les rangs de notre communauté, à la suite des souffrances qu’ils enduraient… », notait le rabbin Samuel Sarsa. En 1380, une pétition des Cortès faisait état des « nombreux Juifs et Juives qui se sont tournés vers la vraie foi de Dieu »… qu’il s’agissait de protéger contre les brimades de leurs anciens ou de leurs nouveaux coreligionnaires. La même année, le rabbin Chemtov Chaprout constatait avec tristesse : « Nombre de nos coreligionnaires abandonnent nos rangs, et nous poursuivent de leurs polémiques, cherchant à nous prouver la véracité de leur (nouvelle) foi à l’aide de versets de l’Écriture sainte et du Talmud… » Il est certains aussi que ces apostats se recrutaient surtout parmi les Juifs cultivés ou riches, tandis que les simples et les petits, c’est-à-dire la majorité, gardaient encore intacte leur foi de charbonnier. Mais le savoir et le prestige social des premiers convertis menaçaient de rendre contagieux leur exemple.

Ainsi la suite du psaume de cette génération ne manque pas de pointer ce paradoxe qui permet au confort de l’exil d’ébranler la foi juive. Foi qui avait résisté pendant de nombreuses générations à toutes les autres attaques.

Le psalmiste ne manque pas de pointer la responsabilité (tout est trompeur dans l’homme) de ces élites qui se tournent vers le christianisme ouvrant le chemin de la conversion à de nombreux coreligionnaires.

Cela est l’objet de la suite du psaume:

Reviens, ô mon âme, à ta quiétude, car l’Éternel te comble de ses bienfaits. Oui, tu as préservé mon âme de la mort, mes yeux des larmes, mes pieds de la chute. Je circulerai devant le Seigneur, dans les terres des vivants. Je suis plein de foi quand je parle, si humilié que je puisse être. (Pourtant) j’avais dit dans ma précipitation : « Tout dans l’homme est trompeur! »

Malheureusement la suite de l’histoire espagnole s’inscrira également dans le sang, et dès la fin de cette génération (en 1391) de nouveaux massacres ont lieu avec un simple choix pour les Juifs : la conversion ou la mort.

Pour le psalmiste, la réponse est évidente et elle est donnée dans ce psaume. La mort du pieux serviteur (plutôt que la conversion) est la seule acceptable :

Que ferai-je pour l’Éternel en retour de toutes ses bontés pour moi ? Je lèverai la coupe du salut, et proclamerai le nom de l’Éternel. Mes vœux, je les acquitterai envers l’Éternel, à la face de tout son peuple. Une chose précieuse aux regards de l’Éternel, c’est la mort de ses pieux serviteurs,

Le psalmiste ne peut que conclure en regard de ce qui menace le judaïsme espagnol qu’il n’y a pas de réel salut pour les Juifs en dehors de sa terre, la terre d’Israël :

Oh ! grâce, Seigneur, car je suis ton serviteur, fils de ta servante : puisses-tu dénouer mes liens ! À toi, j’offrirai un sacrifice de reconnaissance, et je proclamerai le nom du Seigneur. Mes vœux je les acquitterai envers l’Éternel, à la face de tout son peuple, dans le parvis de la maison de l’Éternel, dans ton enceinte, ô Jérusalem. Alléluia !

 

 

[1] D’après : www.histoiredesjuifs.com, « chronologie ».

[2] (préface de) Georges Duby : « Une histoire du monde médiéval ». Chapitre : « Un conflit de cent ans, 1337-1453 ». (p. 350-351).

[3] Riccardo Calimani : « L’Errance juive ». Chapitre : « La discrimination, la persécution, la survie ». (p. 201,202)

[4] Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme : 1. L’âge de la foi ». Chapitre : « L’Espagne des trois religions » (p. 144 à 146).