1330 à 1350, psaume 114 : La Peste noire.

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Quema-de-judiosLe quatorzième siècle qui rompt avec les générations de croissance de l’occident naissant confirme cette rupture à la présente génération. Cette génération est  marquée par la Peste noire, fléau qui s’ajoute à la guerre de Cent Ans, liée à la succession du trône de France, guerre qui s’enclenche officiellement également à cette génération.

La Peste noire a pour conséquence un nouveau massacre des Juifs allemands dans des communautés qui avaient déjà subi les premières attaques lors de la première croisade en 1096. Communautés qui chaque fois ont à peine le temps de se reconstruire avant de subir de nouvelles attaques populaires.

1024px-Blackdeath,_tourmaiCette Peste noire qui frappe sans distinction les croyants de chaque religion, chrétiens ou juifs, se révèle doublement dramatique pour les Juifs qui doivent subir en plus des effets directs de l’épidémie les Pogrom_de_Strasbourg_1349réactions une nouvelle fois irrationnelles des populations chrétiennes. Ce nouveau massacre a pour effet de confirmer un mouvement de migration des communautés juives vers l’est.

 

Ainsi le peuple Juif entame une nouvelle phase de son exil.

Lors des premiers exils, les Juifs se retrouvèrent dans les contrées limitrophes de la terre d’Israël, puis ils prirent le chemin du pourtour méditerranéen. Ils commencèrent alors à s’enfoncer dans l’Europe mais à cette génération c’est une nouvelle phase de l’exil qui s’initialise, les Juifs vont de plus en plus loin et s’installent dans les extrémités de l’Europe à l’est bien loin de la terre d’Israël.

Or les prophètes anciens mettaient en parallèle la dureté de l’exil avec la puissance de l’alliance que Dieu avait contracté avec le peuple Juif lors de la sortie d’Égypte. Ainsi s’exprime Michée:

  • Écoutez[1] donc ce que dit le Seigneur : « Lève-toi, plaide (ma cause) devant les montagnes, que les collines entendent ta voix ! » Montagnes, écoutez le litige du Seigneur, et vous géants, fondements de la terre ! Car l’Éternel est en procès avec son peuple, il est en discussion avec Israël : « Ô mon peuple ! Que t’ai-je fait ? Comment te suis-je devenu à charge ? Expose (tes griefs) contre moi. Est-ce parce que je t’ai tiré du pays d’Égypte et délivré de la maison d’esclavage ? Parce que je t’ai donné pour guides Moïse, Aaron et Miriam ? »

C’est pourquoi dans cette nouvelle phase de l’exil, le psalmiste entame le psaume de cette génération en rappelant également à son tour l’alliance conclue :

Quand Israël sortit de l’Égypte, ma maison de Jacob du milieu d’un peuple à la langue barbare, Juda devint son sanctuaire, Israël, le domaine de son empire.

Mais cette installation du peuple d’Israël en terre promise ne dura pas du fait des nombreuses fautes de celui-ci. Ainsi les mêmes prophètes lorsqu’ils annoncent l’exil prochain évoquent montagnes et vallées pour matérialiser celui-ci. C’est en particulier le cas d’Isaïe :

  • C’est[2] pour cela que mon peuple ira en exil […]
  • Voilà pourquoi la colère de l’Éternel s’enflamme contre son peuple ; il étend sa main sur lui et le frappe, les montagnes tremblent, les cadavres sont couchés comme des tas d’immondices dans les rues. Malgré cela, son courroux ne s’apaise point, et sa main reste toujours étendue. Et il élève un signal pour convoquer de loin les nations, et il les siffle de l’extrémité de la terre, et les voilà qui s’empressent de venir d’un pas rapide.

Et de façon plus marquée avec Habacuc :

  • Il (l’Éternel) se lève[3] et la terre vacille, il regarde et fait sursauter les peuples ; les antiques montagnes éclatent, les collines s’affaissent.

Cela est encore plus symbolique chez Michée que nous avions déjà cité. Lors du premier exil des tribus d’Israël en Samarie, Michée avait symboliquement représenté celui-ci par les montagnes et vallées d’Israël qui se dérobent pour laisser place à d’autres lieux pour accueillir le peuple d’Israël:

  • Parole[4] de Dieu qui fut adressée, du temps de Jotham, Achaz, Ezéchias, rois de Juda, à Michée de Moréchet, lequel prophétisa au sujet de Samarie et de Jérusalem : « Écoutez, peuples, écoutez tous ! Prête ton attention, ô terre, toi et ce que tu renfermes ! Que le Seigneur Dieu serve de témoin contre vous, le Seigneur du fond de sa résidence ! Oui, voici l’Éternel qui sort de sa demeure, qui descend et foule les hauteurs de la terre. Sous ses pas, les montagnes se liquéfient, les vallées se crevassent : ainsi la cire fond sous l’action du feu et les eaux se précipitent sous une pente. Tout cela à cause de l’infidélité de Jacob et des prévarications de la maison d’Israël. À qui imputer l’infidélité de Jacob ? N’est-ce point à Samarie ? À qui les hauts lieux de Juda ? N’est-ce point à Jérusalem ? »

Or du temps de Michée, l’exil était à la fois court (au moins pour Juda) et peu lointain, mais dans le cas de notre génération, celui-ci s’éternise et surtout aborde des régions de plus en plus lointaines :

  • Le phénomène[5] majeur de cette époque (XIVe au XVIIIe siècle) reste la migration massive des juifs vers la Pologne puis, au XVIe siècle vers la Lituanie, à la suite notamment des expulsions d’Allemagne. Cet afflux de population juive vers l’est favorise l’épanouissement d’une communauté qui deviendra la plus importante du monde européen.

La Peste noire vient amplifier un phénomène qui s’était déjà initialisé aux premières expulsions d’Europe et qui se poursuivra par la suite en particulier après les expulsions d’Espagne et du Portugal à la fin du XVe siècle.

Ainsi si Michée évoquait « les montagnes se liquéfient, les vallées se crevassent » pour les premiers exils du peuple Juif, pour la génération qui nous intéresse, la Pologne et les terres de l’est représentent pour le peuple Juif normalement ancré en terre d’Israël quasiment une autre galaxie, et en tout état de cause le bout du monde.

C’est ce qui explique l’allégorie du psalmiste qui pour le psaume de cette génération reprend à son compte le symbolisme de Michée en l’amplifiant pour l’adapter à cette nouvelle terre d’exil.

Ainsi si du temps de Michée, les montagnes se liquéfiaient, à cette génération, elles bondissent comme des béliers. Et le Jourdain qui symbolise la terre d’Israël s’éloigne dramatiquement de son peuple.

C’est ce qu’exprime le psalmiste dans la suite du psaume de cette génération :

La mer le vit et se mit à fuir, le Jourdain retourna en arrière. Les montagnes bondirent comme des béliers, les collines comme des agneaux. Qu’as-tu, ô mer, pour t’enfuir, Jourdain, pour retourner en arrière ? Montagnes, pourquoi bondissez-vous comme des béliers, et vous collines, comme des agneaux ?

Michée prévoit le sort que les peuples réserveront au peuple d’Israël lors de son exil :

  • Et alors[6] se rassembleront contre toi des peuples nombreux, disant : « Elle est déshonorée ! Que nos yeux se repaissent de la vue de Sion ! » Or, ils ne connaissent point les pensées de l’Éternel, ils ne comprennent point son dessein, qui est de les réunir comme les gerbes dans l’aire.

Ainsi malgré la fragilité apparente du peuple Juif au sein des nations, Dieu ne l’abandonne pas. Le peuple Juif malgré cette soumission apparente continue à jouer son rôle comme l’indique encore Michée :

  • Les survivants[7] de Jacob seront au milieu de la foule des peuples comme la rosée que Dieu envoie, comme l’ondée sur l’herbe – qui ne comptent pas sur l’homme et n’attendent rien des fils d’Adam.

À la fin des temps, ainsi Dieu viendra recueillir son peuple du sein des nations, quelle que soit sa dispersion dans un monde de plus en plus vaste, comme le rappelle Isaïe

Ainsi malgré l’éloignement de plus en plus prononcé des eaux et sources de la terre d’Israël, c’est en Dieu que le peuple d’Israël trouve à s’abreuver. Cette source spirituelle est également matérialisée par le mysticisme Juif incarné par le Zohar qui ne manque pas d’accompagner les Juifs dans leurs nouvelles pérégrinations :

  • Tout[8] en manifestant un profond respect pour le judaïsme rabbinique et en attachant à la moindre pratique religieuse un sens mystique, le Zohar, avec des airs innocents, cherche à amoindrir l’autorité du Talmud. Selon lui, il importe bien plus d’étudier la Cabale que le Talmud, car la première donne de l’essor à la pensée et lui permet de pénétrer tous les mystères de la création, tandis que l’étude du Talmud enlève à l’intelligence toute perspicacité et toute profondeur. Étudier le Talmud, dit encore le Zohar, c’est user péniblement ses forces contre une roche très dure, qui, après d’âpres labeurs et des coups nombreux (allusion au rocher que Moïse a frappé), laissera sortir quelques rares gouttes d’eau ; la Cabale, au contraire, est une source jaillissante, à laquelle il suffit de dire un mot pour obtenir en abondance une eau limpide et vivifiante. Enfin, pour le Zohar, le Talmud est un vil esclave et la Cabale une merveilleuse princesse.

Ainsi la fin du psaume de cette génération rappelle la foi du peuple d’Israël en son Dieu et en l’alliance avec son Dieu qui lui permet d’espérer sur une rédemption future. Espoir de rédemption qui malgré l’éloignement temporel et géographique de plus en plus prononcée de la terre promise, à l’image d’une source miraculeuse, lui permet de survivre entre les nations :

À l’aspect du Seigneur, tremble, ô terre, à l’aspect du Dieu de Jacob, qui change le rocher en nappe d’eau, le granit en sources jaillissantes !

 

[1] MICHEE, Chapitre 6, versets 1 à 4

[2] ISAIE, Chapitre 5, versets 13, 25 et 26 (extraits)

[3] HABACUC, Chapitre 3, verset 6

[4] MICHEE, Chapitre 1, versets 1 à 5

[5] (dirigé par) Jean Baumgarten : « Mille ans de cultures ashkénazes ». Chapitre II : « De l’épanouissement d’Ashkenaz au seuil de la modernité ». (p. 59)

[6] MICHEE, Chapitre 4, versets 11 et 12

[7] MICHEE, Chapitre 5, verset 6.

[8] Henri Graetz : « HISTOIRE DES JUIFS / TROISIÈME PÉRIODE — LA DISPERSION ». Deuxième époque — La science et la poésie juive à leur apogée. Chapitre dix — Progrès de la bigoterie et de la Cabale  (1270-1325). (Extrait du site web : «histoiredesjuifs.com »)