1310 à 1330, psaume 113 : Les Pastoureaux.

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Croisade_des_Pastoreaux_Britisch_LibrairyAlors que les frontières de l’occident et de l’orient sont en train de se figer, un nouveau monde s’ouvre.

Acteur[1] primordial des générations précédentes, les Mongols sont devenus les maîtres de la Chine. Kubilaï, petit-fils de Gengis Khan achève la conquête des territoires des Song en 1276 et devient empereur en fondant sa propre dynastie : la dynastie des Yuan. La dynastie Song a été synonyme d’apport de nombreux progrès scientifiques et techniques. En particulier les progrès de l’imprimerie (procédé xylographique) contribuent à la diffusion du savoir et à l’augmentation de la population alphabétisée.

Marco_Polo_Kubilai_KhanLes Mongols ne veulent pas détruire une civilisation qu’ils admirent : Kubilaï conserve l’administration chinoise et s’efforce de développer le pays, il professe une grande tolérance religieuse. Il ouvre les portes de la Chine à l’Europe et permet ainsi à cette dernière de grandes avancées grâce en particulier à Marco Polo (1254-1324), fils d’une famille de marchands vénitiens. Après avoir été invité en Chine et y avoir vécu dix-sept ans, il écrit à son retour « le livre des merveilles » qui sera le point de départ d’une meilleure connaissance de l’Asie et de l’introduction en Europe des nombreuses avancées technologiques et culturelles de ce continent.

Cela inspirera également vraisemblablement Christoph Colomb dans quelques générations à entreprendre son voyage qui lui permettra à son tour la découverte de nouveaux horizons.

Cette génération voit encore s’intensifier la diffusion du Zohar et à travers lui la diffusion d’un mysticisme Juif qui de fait est une réponse à la lutte fratricide que se livrent les Juifs depuis la dernière génération entre stricts partisans de l’étude de Talmud contre ceux qui veulent s’ouvrir aux sciences profanes.

Chaque camp ayant de prestigieux partisans à l’instar de Ben Adret, pour le camp « conservateur » et Jacob Ben Meir Tibbon pour le camp des « progressistes ».

Via le mysticisme, le Talmud garde une place prépondérante mais sans rester une référence incontournable. Via l’interprétation cachée de la Bible, les nouveaux mystiques ouvrent la voie à l’étude des sciences qui ne contredit pas les interprétations proposées, sans la privilégier, mais qui serait incompatible si on se limitait à la lettre du Talmud.

Le Zohar rend ainsi à portée de tous ce qui était auparavant réservé à un cercle restreint d’initiés. Parmi les « secrets » dévoilés, ceux concernant les différentes strates de l’essence divine qui est entre autres décrite dans le commentaire du Zohar sur le chapitre Pékoudé de l’exode sous le titre « Traité des Palais ».

Ce chapitre s’inspire largement de la vision d’Ézéchiel censée renfermer les secrets du char divin (Ma’assé Merkavah) longtemps réservé à un cercle d’initiés très restreints et confirme la notion de « lumière pour les justes » évoquée au psaume précédent.

Ainsi dans ce monde qui s’étend à l’est (la Chine et tous les territoires d’Orient) et qui bientôt s’étendra à l’ouest (nouveau monde) et où les religions monothéistes étendront encore plus leur domination, les Juifs se rendent compte que leur place devient de plus en plus étroite et que l’exil entre dans une phase dans laquelle la survie deviendra de plus en plus difficile.

Grâce au mysticisme, les Juifs peuvent s’extraire de ce monde et atteindre Dieu à travers les cieux multiples qui séparent le monde d’en bas à celui d’en haut.

Avec ce sentiment d’être par la foi et la prière ainsi sauvés du monde ici bas, les Juifs pourront traverser plus aisément les générations à venir et survivre ainsi à toutes les vicissitudes qui les attendent. Celles-ci seraient venues à bout sans difficulté d’un peuple aussi fragile s’il n’avait gardé la connexion avec son Dieu.

C’est ce qu’exprime le début du psaume de cette génération :

Alléluia ! Louez, serviteurs de l’Éternel, louez le nom de l’Éternel ! Que le nom du Seigneur soit béni dès maintenant et à tout jamais ! Du soleil levant jusqu’à son couchant, que le nom de l’Éternel soit célébré ! L’Éternel est élevé au-dessus de tous les peuples, sa gloire dépasse les cieux. Qui, comme l’Éternel, notre Dieu, réside dans les hauteurs, abaisse ses regards sur le ciel et la terre ? Il redresse l’humble couché dans la poussière, fait remonter le pauvre du sein de l’abjection, pour le placer, à côté des grands de son peuple.

Dans le dernier verset cité du psaume de cette génération, l’allusion aux « grands de son peuple » est d’autant plus à propos que dans la description des palais, nous rencontrons, en fonction des niveaux atteints les différents grands personnages du peuple Juif :

  • Lorsque[2] Jacob pénétra dans ce sixième palais […]. Le monde ne fut pas affermi jusqu’à ce qu’Abraham pénétrât dans ce palais. […]. Isaac pénétrât également dans ce palais. […] Joseph le juste s’est attaché à la Colonne du milieu qui soutient le monde.

Rappelons que s’il est difficile de connaître la date de création du Zohar, et même dans le cas où celui-ci serait l’œuvre de Moïse de Léon, il est évident qu’il ne fait que reprendre une tradition ancienne dans l’interprétation de certains passages de la Bible tel que la vision d’Ézéchiel.

Cette interprétation qui fournit la description des sept cieux et en conséquence d’une certaine vision des strates du paradis auquel est associé une description équivalente des strates de l’enfer (empire du démon) a vraisemblablement inspiré la description du « voyage nocturne » de Mahomet dans le monde musulman et surtout Dante dans la rédaction de son œuvre « La divine Comédie » qu’il peaufinera jusqu’à sa mort en 1321 soit pendant la présente génération.

Dante_et_la_Divine_ComédieComme le « traité des palais » du Zohar, la « divine comédie » fait une description « dantesque » du paradis et de l’enfer. Comme dans la version juive où se trouvent les principaux personnages bibliques, et la version du « voyage nocturne » où Mahomet rencontre les principaux prophètes, dans son parcours initiatique Dante rencontre également une centaine de personnages, mais cette fois la liste est plutôt inspirée par l’histoire chrétienne (englobant l’antiquité grecque).

L’œuvre de Dante – première grande œuvre rédigée en italien – a une influence évidente sur la pensée chrétienne, en particulier en termes de rédemption. Elle sera aussi un apport non négligeable dans l’éclosion de la Renaissance qui prendra naissance en Italie, patrie de Dante. Graetz dans sa description de cette époque met en parallèle l’œuvre de Dante et celle d’Immanuel ben Salomon Romi, Juif protégé de Robert d’Anjou.

Graetz à la suite de cette évocation du terreau culturel favorable en Italie évoque également l’Espagne chrétienne, une des dernières terres européennes favorable aux Juifs qui ne le restera pas éternellement.

Le sort enviable, à cette génération, des Juifs d’Espagne chrétienne voire des Juifs d’Italie n’est malheureusement pas partagé par les autres communautés juives d’Europe. Le quatorzième siècle qui s’initialise réellement avec cette génération est signe de mutation profonde pour l’Europe. Celui-ci sera marqué entre autres par la famine et la peste mettant fin à une longue période de croissance.

Ces « malheurs » affecteront toute la population européenne. Mais les Juifs subiront doublement ces événements, directement comme les autres populations et indirectement car ces autres populations se défouleront de leurs malheurs sur la population juive massacrant sans cesse pour des raisons diverses les survivants de celle-ci.

Ce quatorzième siècle en Europe (« du nord ») peut ainsi se résumer :

  • « De la famine, de la peste et de la guerre, délivre-nous, Seigneur »[3], telle est la prière des hommes du XIVe siècle, accablés par le malheur des temps.
  • L’essor économique que connaît l’occident du Xe au XIIIe siècle est exceptionnel par son ampleur et sa durée. Les défrichements et le réaménagement général des terroirs permettent un formidable accroissement de la production, qui favorise l’augmentation de la population. Les villes, presque disparues de l’Europe au Xe siècle, ressurgissent.
  • Pourtant, à la fin du XIIIe siècle, une inquiétude diffuse saisit les esprits. Un peu partout, la démographie plafonne et la population commence à décroître, même si le mouvement est moins net là où, comme en Espagne et en Italie, il y a encore des terres à mettre en valeur. Le nombre des enfants par famille diminue ; on se marie généralement plus tard, ce qui réduit encore la période de fertilité des couples et augmente le nombre des célibataires. Il est vrai que des difficultés de subsistance apparaissent : tout a été mis en culture, même les terres les plus pauvres ou les plus froides. Tout est occupé par les céréales (seigle, orge, méteil) nécessaires pour procurer à tous le brouet et la galette que quelques oignons ou un morceau de lard enrichissent à peine. Les autres cultures et l’élevage sont réduits à la portion congrue. Le seul résultat de la mise en culture des mauvaises terres est, en fait, l’abaissement général du rendement de l’agriculture. Une série de mauvaises récoltes, provoquées par une succession d’étés pluvieux, entraîne le retour de la famine en 1315. Même les grandes villes drapières flamandes, Gand, Ypres et Bruges, pourtant exceptionnellement riches, voient disparaître une partie de leur population (10 % de la population d’Ypres en six mois, en 1316). La rareté fait aussi augmenter les prix alors même que la dépression continuelle dans les villes entraîne le chômage et la baisse des salaires.

L’expulsion des Juifs par Philippe le Bel en 1306, plus justifiée par des considérations économiques qu’idéologiques est annulée dès 1315. Mais ce retour des Juifs en France est mis à mal par une nouvelle menace résultant de la famine qui débute cette même année : « Les pastoureaux » :

  • En 1315[4], une terrible famine, la pire sans doute de l’histoire, s’abattit sur l’Europe. L’été de 1314 fut pluvieux et celui de 1315 fut un véritable déluge : la moisson fut catastrophique, et là où, comme en Flandre, de vastes régions furent inondées, elle fut pour ainsi dire nulle. […] La famine fut telle qu’à Paris, à Anvers, les gens mouraient par centaines dans les rues, et la désolation ne devait pas être moins grande dans les villages : les cas de cannibalisme étaient fréquents. […] Les récoltes de 1316 et 1317 furent mauvaises elles aussi, en sorte que ce n’est qu’en 1318 qu’il y eut une amélioration : mais les conséquences de la calamité, épidémies, désordres sociaux, se firent encore longtemps sentir dans certaines régions.
  • C’est alors qu’en 1320, les paysans du Nord de la France, excédés de misère, quittèrent leurs demeures isolées et se mirent en marche, dans l’espoir d’améliorer leur sort : où vont-ils ? Ils ne le savent pas trop eux-mêmes ; en fin de compte, ils se dirigent vers le Midi, de tout temps plus clément, et leur mouvement s’amplifie, il fait boule de neige ; des moines prêcheurs, tout aussi affamés que les manants, y introduisent des accents mystiques, une signification idéologique… Un jeune berger a des visions, un oiseau miraculeux s’est posé sur son épaule, s’est ensuite transformé en jeune fille et l’a exhorté à combattre les infidèles ; il s’agira donc d’une croisade, et c’est ainsi que naît la Croisade des « Pastoureaux ». Chemin faisant, la troupe vit sur l’habitant, elle pille, et puisqu’il s’agit d’une croisade, c’est aux Juifs qu’elle s’en prend de préférence. Sans que l’on sache trop comment, les « Pastoureaux » parviennent jusqu’en Aquitaine, où l’histoire de leur entreprise s’éclaire : les chroniqueurs nous ont laissé des récits circonstanciés de leurs méfaits dans cette province. Le sang des Juifs coula à Auch, à Gimont, à Castelsarrasin, Rabastens, Gaillac, Albi, Verdun-sur-Garonne, Toulouse, sans que les fonctionnaires royaux cherchent à intervenir et semble-t-il, avec la muette approbation du peuple ; en d’autres localités aussi (il existe encore de nos jours près de Moissac un endroit dénommé « Trou-aux-Juifs » – symbolisant un emplacement de massacre de Juifs –). […]
  • D’après une source juive, cent quarante communautés juives furent exterminées par les « Pastoureaux » (ainsi qu’on le sait, les renseignements statistiques fournis par les auteurs médiévaux sont fort sujets à caution : toujours est-il qu’ils nous indiquent un ordre de grandeur, et nous font entrevoir l’impression que les événements produisaient sur les contemporains).

Loin de vouloir de se faire pardonner de ces massacres, dans les pays complices de ceux-ci, on voit au contraire une volonté de se prémunir de représailles des Juifs, bien loin de la réalité. C’est ainsi que Poliakov analyse les affaires qui suivent en France (l’auteur cite Vitry le François et Chinon).

Funérailles_de_Philippe_le_BelLa dynastie capétienne s’éteint brusquement à cette génération :

  • Après[5] une phase de longs règnes et de relative stabilité, s’en ouvrit une autre de successions accélérées, marquée par bien des incertitudes. En l’espace de quatorze ans, se succédèrent sur le trône de France trois fils de Philippe le Bel, « tous grands et beaux comme leur père », Louis X le Hutin (1314-1316), Philippe V le Long (1316-1322) et Charles IV le Bel (1322-1328). […] Aucun des trois fils de Philippe IV ne laissait d’héritier mâle qui pût lui succéder. […]
  • À son décès, Charles IV avait laissé Jeanne d’Evreux enceinte. Au cas où elle donnerait naissance à une fille, deux compétiteurs pouvaient prétendre à la Couronne : Édouard III (déjà roi d’Angleterre) en tant que petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle, et Philippe de Valois, fils du très influent Charles de Valois (mort en 1325) et neveu de Philippe le Bel. […]
  • Jeanne d’Evreux accoucha d’une fille le 1er avril 1328 et c’est Philippe de Valois qui fut couronné le 29 mai.
  • Les vraies raisons de l’échec d’Édouard III sont désormais bien connues. Juridiquement sa mère, dont le comportement licencieux avait choqué le baronnage français, ne pouvait lui transmettre des droits qu’elle n’était pas en mesure d’exercer.

Philippe6devalois annoteCette décision frustre le roi d’Angleterre et est une des causes principales de la guerre de Cent Ans qui opposera pendant plus d’un siècle Angleterre et France:edouard III annote b shutterstock_252132403

  • La décision[6] de l’assemblée de 1328 (qui permit à Philippe de Valois à succéder à Charles IV) avait beau être empreinte de sagesse, Édouard III était convaincu de son bon droit et le fit savoir dès le mois de mai 1328. À cette date la querelle féodale s’était transformée en un conflit dynastique qui dissimulait lui-même l’antagonisme de deux monarchies à la recherche de leurs aires de domination « naturelles ». Cet affrontement était avivé par la concurrence économique de deux nations naissantes pour la maîtrise de quelques produits clefs, comme le vin, le sel et la laine. Il fallait bien un siècle de guerre pour trancher pareil contentieux.

En fait le sort réservé aux Capétiens qui intervient quatre générations après le brûlement du Talmud à Paris correspond bien à une partie de la malédiction annoncée alors par le psalmiste dans le psaume 109, celui de la génération du brûlement du Talmud :

  • Que sa postérité soit condamnée à disparaître, qu’à la génération prochaine des noms soit éteints. Que l’iniquité de ses pères soit présente au souvenir de l’Éternel. Que jamais ne s’efface la faute de sa mère.

Rappelons qui si le brûlement du Talmud a eu lieu entre 1242 et 1244, le verdict définitif a été prononcé en 1248 soit exactement 80 ans (quatre fois vingt ans) avant la mort sans héritier (1328) du dernier roi Capétien. Les quatre générations ont bien été marquées par une politique anti-juive à l’image de celle de Louis IX ce qui justifie la punition de la faute du « père » (puisque celle-ci est reproduite par ses enfants).

Ce sentiment de malédiction des Capétiens associée au sort que les rois de cette dynastie ont réservé aux Juifs est également partagé par le peuple chrétien de l’époque :

  • Charles IV[7], le dernier des Capétiens, était alors décédé, et avec Philippe VI commençait en France le règne de la dynastie des Valois. Il est intéressant de faire remarquer en passant que, même parmi les chrétiens, on croyait alors que Philippe le Bel, par sa cruauté envers les Juifs, avait appelé la colère divine sur ses descendants et causé ainsi l’extinction des Capétiens.

La fin du psaume de cette génération confirme ce diagnostic :

Il fait trôner dans la maison la femme stérile, devenue une mère heureuse de (nombreux) fils. Alléluia !

La femme stérile qui trône est bien la reine qui est stérile du fait de ne pouvoir donner d’héritier mâle. Quant aux nombreux fils, ils correspondent à l’ensemble des états qui vont éclore suite à cela.

 

[1] D’après (préface de) Georges Duby : « Une histoire du monde médiéval ».

[2]  (Éditions Maisonneuve et Larose, Livre IV) Le Zohar, Appendice au chapitre Pékoudé : « Traité des Palais », page 256b à 257b (numérotation d’origine). (p. 290 à 291, numérotation livre).

[3] (préface de Georges Duby) : « Une histoire du monde médiéval ». Chapitre : « Vieux empires et jeunes nations, Grandes mutations, 1300-1492). (p. 329-330)

[4] Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme : du Christ aux Juifs de cour ». (p. 118 à 120)

[5] (collectif) « Les Capétiens – Histoire et Dictionnaire ». Chapitre : «Les derniers Capétiens, 1314-1328 ». (p. 429 et 443)

[6] (collectif) « Les Capétiens – Histoire et Dictionnaire ». Chapitre : «Les derniers Capétiens, 1314-1328 ». (p. 446)

[7] Henri Graetz : « HISTOIRE DES JUIFS / TROISIÈME PÉRIODE — LA DISPERSION ». Deuxième époque — La science et la poésie juive à leur apogée. Chapitre dix — Progrès de la bigoterie et de la Cabale  (1270-1325). (Extrait du site web : «histoiredesjuifs.com »)