1270 à 1290, psaume 111 : Le Zohar.

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Zohar_Pritzker_editionSuite[1] à l’échec de la dernière croisade en 1270, le sultan Mamelouk Baybars continue son offensive contre les dernières places fortes chrétiennes en Orient. Ces places que les croisés avaient conquises en faisant de nombreux morts, en particulier parmi les communautés juives, tombent les unes après les autres, faisant de nombreuses victimes cette fois du coté croisés.

krak chevaliers shutterstock_280577375Le Krak des chevaliers en Syrie, la plus puissante des forteresses franques, tenus par les Hospitaliers et qui avait résisté à tous les assauts depuis deux siècles, ne résiste que deux mois aux Mamelouks. La forteresse se rend en 1271. En 1272, des Anglais débarquent à Acre, soutenus par dix mille Mongols. N’obtenant pas de résultats probants, les Anglais reprennent la mer.

Baybars, afin de se protéger d’éventuelles nouvelles attaques venant de la mer, essaie de prendre pied à Chypre. Sa flotte se brise sur les rivages de l’île, démontrant une nouvelle fois que pour les musulmans, la mer reste un élément indomptable. Cet échec marque de façon définitive les limites de l’empire Mamelouk qui devra se cantonner aux terres d’Orient, marquant pour de nombreux siècles les limites d’influence chrétiennes et musulmanes autour de la Méditerranée.

1263_Mediterranean_Sea annoteBaybars meurt en 1277. Son fils lui succède pendant deux ans sans éclat, en 1279, Kalaoun devient le nouveau sultan Mamelouk. Après avoir réussi à pacifier son empire et contenu les menaces mongoles et arméniennes, Kalaoun démantèle de nouvelles places fortes franques. Après d’autres places fortes, c’est Tripoli (Antioche) qui tombe en 1288. Il commence les préparatifs de la conquête d’Acre, la dernière place forte des Croisés en Orient en 1290 mais meurt la même année. Acre tombera en 1291 mettant un terme définitif à la présence franque en Terre Sainte.

En Europe, après la mort de Louis IX (Saint Louis), ses successeurs poursuivre sa politique anti-juive et ainsi petit à petit anéantissent la présence intellectuelle Juive initialisée par Rachi et largement poursuivie par les Tossaphistes. À la prochaine génération (1306), Philippe le Bel expulsera les cent mille Juifs de France.

Le passage du flambeau à l’Espagne chrétienne est donc providentiel pour le développement de la Cabale au sein du judaïsme. En Espagne chrétienne qui a encore pour priorité la Reconquista, les Juifs jouissent encore (cela ne durera pas bien longtemps) d’un statut favorable car ils permettent aux rois chrétiens d’Espagne de développer les terres récemment conquises à l’Islam.

L’Espagne devient le centre du développement de la mystique juive et de la cabale.  Fleuron de cette création mystique, le Zohar qui émerge à la présente génération, signe un renouveau salutaire dans la pensée juive :

  • Dans l’histoire juive[2] une nouvelle période s’est ouverte avec ce que l’on a malencontreusement appelé – erreur de traduction significative – la « Clôture du Talmud ». Au VIe siècle la parole vivante des rabbis a cessé d’être mise par écrit parce qu’elle a cessé de parler, c’est-à-dire qu’elle est entrée dans un long exil par-delà l’histoire dont elle était garante. Les registres de la vie de l’étude sont devenus finis, achevés, dénombrables. Beaucoup de traités n’ont pu être écrits et l’entreprise humaine unique en son genre prometteuse d’un livre infini sans auteur s’est arrêtée. L’on peut rêver de ce qu’aurait été un Talmud qui aurait continué à écrire jusqu’à nos jours. La tradition juive est, dans le langage des hommes, devenue la tradition rabbinique, qui s’est identifiée tout entière au Talmud. La littérature hébraïque religieuse s’est rapetissée, se faisant désormais toute petite et allant se concentrer en minuscules caractères en marge du texte central, glosant, commentant, expliquant – mais déjà hors du livre. […] Le miracle c’est le Zohar lui-même qui l’a réalisé : il a réussi à relancer la tradition du livre en Israël, il a prouvé que la parole ne s’était pas éteinte, ensablée dans la longue histoire tragique de l’exil. Le Zohar doit donc être considéré comme un membre de la famille des traités du Talmud, le benjamin sans doute, tard venu et inespéré, mais d’une jeunesse ardente, initiatrice d’avenir. […] La structure littéraire du Zohar n’est pas une imitation de la structure littéraire du Talmud, elle en est la poursuite. La différence essentielle entre l’une et l’autre ne réside pas dans le caractère prétendument artificiel des discussions du Zohar […] mais dans le fait que la parole ici est surtout échangée en chemin, à l’occasion de voyages. Les compagnons d’étude sont ici des compagnons de route, si bien que la trame des récits suit les méandres et les rencontres des parcours. Le thème de l’exil y est intimement impliqué, ce que développe rabbi Abraham Azoulaï, un des plus grands commentateurs du Zohar, dans son ouvrage, Hesed lé Abraham : « Il nous faut comprendre, dit-il, la problématique des déplacements des justes, tels rabbi Siméon bar Yohaï et ses compagnons dont la plupart des paroles étaient prononcées sur les chemins. La raison en est qu’après la ruine du Temple, la Présence fut répudiée du Palais du Roi du monde et ne s’unit plus à lui. Elle est partie, errant de place en place. […] » Alors que le lecteur du Talmud a la posture de l’homme assis (école talmudique = yechiva, assise), le lecteur du Zohar est invité à prendre celle du voyageur, de l’homme en marche.

Dans le sillage de Maïmonide qui avait ouvert la voie en rendant compatible judaïsme et philosophie, le mouvement mystique qui émerge réellement à cette génération après avoir effectué sa gestation dans les différentes contrées d’Europe permet un nouvel élan du judaïsme grâce auquel la plupart de ceux qui s’intéressent aux textes sacrés, les justes, pourront contempler l’œuvre divine sous un autre angle.

C’est ce que le début du psaume de cette génération glorifie :

Alléluia ! Je louerai l’Éternel de tout mon cœur, dans le cercle des justes, dans l’assemblée. Grandes sont les œuvres de l’Éternel, digne d’objet d’études pour tous ceux qui s’y complaisent.

Alors que le destin des Juifs lors de cette génération est loin de s’éclaircir et que bien au contraire la nuit de l’exil s’enfonce de plus en plus vers la pénombre, l’avancée que représente l’éclosion du mysticisme juif, symbolisé par la diffusion du Zohar est saluée par un « Alléluia » qui introduit ce psaume. En effet, c’est vraisemblablement grâce à ce mysticisme que le peuple Juif trouvera la force de survivre dans les épreuves qui alourdiront l’horizon des Juifs d’Europe. Ce terme introduit également introduire les deux psaumes suivants qui prolongent la diffusion du Zohar dans la pensée juive. Et cela bien que ces générations soient malheureusement elles aussi associées à des pages sombres de l’histoire du judaïsme, du judaïsme européen en particulier.

La Kabbale redéfinit le rôle du Juif par rapport à Dieu :

  • Dans[3] la conception kabbaliste, la notion d’En Sof (« Non-Fin », infini) est fondamentale et souligne l’écart immense et l’opposition totale entre la divinité et tout ce qui n’est pas elle. Les kabbalistes décrivent ainsi cette Divinité comme désirant s’ouvrir, même partiellement sur le monde de l’homme. Cette conception prend toute son importance dans la perspective de la religion, car la Divinité est définie dans les Écritures comme une autorité qui ordonne et s’adresse à l’homme. L’homme de son côté, s’adresse également à Dieu dans sa prière, une Divinité qui serait personnelle. Les prophètes, quant à eux, jouent le rôle d’intermédiaire entre Dieu et les hommes. […]
  • La perfection religieuse devient un outil théurgique susceptible d’influencer la Divinité même. L’état idéal est celui d’une harmonie, surtout entre l’élément masculin et l’élément féminin, entre la sefira Tifferet (la « Splendeur ») et la sefira Malkhout (le « Royaume »).

Harmonie que la suite du psaume rappelle où les mots « Majesté » et « Splendeur » ne sont pas fortuits :

Majesté et splendeur, telle est son action, sa justice subsiste à jamais. Il a perpétué le souvenir de ses merveilles, le Seigneur est clément et miséricordieux. Il pourvoit à la nourriture de ceux qui le révèrent, se souvient éternellement de son alliance.

Johannisbrotbaumkerne und -frchteThe_grave_of_Rabbi_Shimon_bar_Yochai2_(before_1899)Dans ce dernier verset, la « nourriture de ceux qui le révèrent »semble bien être une évocation de la légende sur Simon bar Yohaï, dont la légende juive en fait l’auteur du Zohar, qui se nourrit pendant treize ans uniquement de caroube et d’eau lorsqu’il se réfugia dans une grotte pour échapper aux romains et se consacrer à l’étude.

Rappelons également que le terme « Majesté et splendeur » avait déjà été utilisé dans le psaume 96:

  • l’Eternel est l’auteur des cieux. Majesté et splendeur forment son avant-garde, forme et magnificence son sanctuaire.

Or justement la  génération associée (96, 970 à 990)  était liée à un renouveau culturel au sein du judaïsme comme nous l’avions dénoté:

  • Les historiens[4] de la littérature hébraïque emploient souvent à ce sujet des expressions telles « poussée nouvelle », « d’un jour à l’autre », « ex nihilo », « acte révolutionnaire », etc. « En Espagne […] par un miracle unique, a fleuri sur la scène de l’histoire […] un certain judaïsme vierge […] qui à vécu jusque-là totalement isolé ou presque et a commencé soudain à s’imprégner […] des bases culturelles juives et arabes ». Les hommes de l’âge d’or eux-mêmes considéraient les débuts de la poésie comme un grand renouveau. Abraham ibn Dawud, chroniqueur juif du XIIe siècle, déclare dans son « Livre de la Cabale » : « Du temps de Hasdaï Ha-Nassi, ils commencent à siffloter et du temps de Shlomo ha-Naguid ils chantent à haute voix » ; Moshe ibn Ezra (1055-1140), dans son livre classique sur la poétique, dit au chapitre de la poésie de l’Âge d’or : « En ces temps, les esprits sortent de leur torpeur ».

Il est donc vraisemblable que le Zohar est le fruit de ce renouveau initialisée à  la génération 96.

Depuis les premières Croisades et devant la dégradation de leur condition en terre chrétienne, les Juifs auraient pu avoir du mal à garder leur foi devint une telle adversité. La mystique juive, dont l’œuvre majeure, le Zohar, qui éclot à la présente génération apporte une réponse aux Juifs quant à leur question sur le bien, le mal et la juste (ou plutôt l’injuste) rétribution des actes de chacun.

À travers celle-ci le rôle du peuple Juif au sein des nations est ainsi réaffirmé ainsi que la nécessité des lois divines pour le triomphe final du divin :Ein_Sof1

  • Les cabalistes[5] mettaient le rapport à Dieu au centre de toutes leurs attentions : au-dessus du Penser et de l’Être. Dieu est appelé En Sof, l’Illimité, l’Infini, le Divin parfait, caché et inconnaissable. […] C’est justement en essayant d’établir un lien avec le Divin que les cabalistes se demandèrent s’il était pensable que le Parfait (Dieu) et le limité (l’homme) eussent pu communiquer ? Faute de quoi, le contact extatique, ou au moins intuitif, avec Dieu, aspiration principale du mystique serait perdu. […] Grâce aux Sefirot, Dieu se rendait visible. […]
  • Le rôle du peuple d’Israël devenait important dans cette construction idéale : par analogie aux sefirot, il était un médiateur, mais entre Dieu et l’humanité toute entière. Les six cent treize préceptes (ou mitzwot) seraient le pivot de l’action du peuple juif sur terre. Après l’abolition des Sacrifices (conséquence de la chute du Temple de Jérusalem), la prière avait acquis une importance fondamentale : en devait, dans une immobilité anhistorique absolue, conserver les connotations divines de chaque mot et de chaque rite.

C’est cette nouvelle aspiration confirmant, à travers l’alliance, la place du peuple Juif par rapport à son créateur et aux nations, le rôle des préceptes, que conclut le psaume de cette génération:

La puissance de ses hauts faits, il l’a révélé à son peuple, en lui donnant l’héritage des nations. Les œuvres de ses mains sont vérité et justice, tous ses préceptes sont infaillibles. Ils sont inébranlables pour toute l’éternité, marqués au coin de la vérité et de la droiture. Il envoya la délivrance à son peuple, promulgua pour toujours son alliance ; son nom est saint et redoutable. Le principe de la sagesse, c’est la crainte de l’Éternel, gage de précieuse bienveillance pour ceux qui s’en inspirent. Sa gloire subsiste à jamais.

 

 

[1] D’après André Clot : « L’Égypte des Mamelouks, 1250-1517, l’Empire des esclaves ». Chapitres : « La guerre de libération  / La fin des états croisés du levant». (p. 92 à 114)

[2] Avant Propos du Zohar Tome 1 (éditions Verdier) de Charles Mopsik (p. 10 à 12)

[3] (sous la direction de) Shmuel Trigano : « Le monde sépharade – II, Civilisation ». Chapitre de Moshe Hallamish: « La Kabbale dans l’Espagne médiévale ». (p. 375,376)

[4] (Sous la direction de Ron Barkaï) : « Chrétiens, musulmans et juifs dans l’Espagne médiévale ». Tova Moqed-Rosen : « La poésie juive espagnole ». (p. 106). L’auteur inscrit une citation d’E. Fleischer.

[5] Riccardo Calimani : « L’errance juive ». Chapitre : « La discrimination, la persécution, la survie ». (p. 176)