1250 à 1270, psaume 110 : Nahmanide.

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtons1024px-Nahmanides_-_Wall_painting_in_Acre,_IsraelAlors que le christianisme européen a marqué son hégémonie en lançant une première attaque contre le Talmud à la génération précédente, la lutte idéologique se poursuit à cette génération.

Si les Juifs de la génération précédente ont dû se défendre dans un pays Barcelone synagogue annote Fotolia_94878530_Subscription_Monthly_Mgouverné par Louis IX, roi radicalement hostile aux Juifs, ceux de cette génération doivent affronter un nouveau débat dans un pays où le monarque est – relativement — bien orienté envers la communauté Juive, Ancient_Synagogue_Barcelona_DSCN1386celui-ci a en effet lieu à Barcelone.

Les rois chrétiens d’Espagne ont à cette époque encore besoin des juifs pour mener à bien la reconquête, lorsque celle-ci s’achèvera, il en sera autrement.

Jaime rogne annote Fotolia_29774311_Subscription_Monthly_XLÀ la mort du roi Jaime 1er qui assiste activement à la dispute de Barcelone, la situation commencera à se dégrader pour les Juifs d’Aragon.

L’enjeu de la dispute de Barcelone qui a lieu en 1263 est de première importance pour les Juifs d’Europe: une défaite aurait permis à l’Église d’effacer le Judaïsme européen.

Celui qui défend les intérêts juifs est une autorité reconnue du judaïsme Espagnol :

  • L’autorité[1] de Nahmanide est reconnue non seulement par les Juifs mais aussi par Jaime avec lequel il entretient des relations privilégiées. Dès 1211, ses écrits le font connaître et il devient rapidement un maître de premier ordre en matière de Halakha (juridiction) ; commentateur de renom de la Torah, mais aussi cabaliste, ses multiples activités font de lui un personnage central dans les communautés juives de la péninsule ibérique. Il est même probablement nommé grand rabbin de Catalogne en 1264, à la mort de Jonas Abraham de Gérone. La renommée et l’autorité du rabbin de Gérone dépassent les frontières de la couronne d’Aragon. Son intervention en 1232, lors de la controverse qui opposa dans les communautés juives de Provence les partisans de Maïmonide et ses adversaires en témoigne amplement. Une volonté de conciliation se dégage des lettres qu’il adresse aux Aljamas de Catalogne, d’Aragon et de Navarre et aux rabbins de la France du Nord. Il n’a alors pour but en définitive, que d’éviter le déchirement du peuple juif et de le préserver des influences extérieures. Ainsi, débattre avec Nahmanide, c’est disputer avec le « maître » de la tradition juive. Sa réputation de talmudiste le désigne comme protagoniste où l’Église s’est assigné pour but l’appropriation ou la censure du Talmud.

Ce statut de « maître » fait l’objet d’un réel débat lors de la dispute de Barcelone, ses opposants essaient de remettre en cause ce titre. Nahmanide est ainsi surnommé le « Maître de Gérone », titre que lui contestent ses contradicteurs entre autres Paul Christiani :

  • […] Si bien[2] qu’à présent aucun parmi vous n’a plus le droit d’être appelé rabbi (mon maître). Qu’ils t’appellent Maestro est une erreur.

Cette contestation que rapporte Nahmanide est également reprise dans le compte-rendu de la dispute effectué par l’Église:

  • Comme[3] on lui fit connaître qu’il ne devait pas être appelé « maître » parce que depuis la passion du Christ, un juif ne peut être appelé ainsi, il concéda au moins de reconnaître que c’était vrai depuis environ huit cents ans.

Le début du psaume de cette génération tranche en faveur de Nahmanide en évoquant le « Maître » qui peut prendre le dessus sur ses ennemis :

L’Éternel a dit à mon maître : « Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis un escabeau pour tes pieds».

Alors que le psalmiste évoque la dispute de Barcelone et que Nahmanide est celui qui mène les débats du côté Juif, le début du psaume de cette génération est étrangement évoqué dans cette dispute qu’il évoque ! Ainsi le titre du psaume de cette génération ainsi que le premier verset sont ainsi cités dans cette dispute lorsque la nature de Jésus est évoquée :

  • Le frère Paul[4] intervint :
    • Voici un psaume disant : « Psaume à David. Oracle de Dieu pour Monseigneur : Assieds-toi à ma droite ». Qui est celui que le roi David appelle « monseigneur », sinon Dieu ? Et comment un homme pourrait-il s’asseoir à la droite de Dieu ?

De fait, de façon assez irrationnelle, les protagonistes sont en train de commenter des versets qu’ils sont en train de créer par leurs débats. Rappelons que ce procédé de récursivité a été largement utilisé dans le psaume 104.

Ainsi dans le débat, le sujet qui fait l’objet de la suite du psaume fait également l’objet du débat.

Un des éléments de ce débat est la question du Messie que les chrétiens identifient à Jésus alors que les juifs attendent toujours sa venue ; Paul Christiani, Juif converti qui défend les intérêts de l’église aborde le sujet :

  • Voici[5] ce que l’écriture dit : « Le sceptre ne s’écartera pas de Juda […] jusqu’à que vienne Chiloh, auquel les peuples obéiront (citation de Genèse, Chapitre 49, verset 10) » et qui est le Messie. Cette prophétie annonce que Juda aura toujours puissance et souveraineté, jusqu’à ce que surgisse de lui le Messie. Or, en ce cas, puisque vous n’avez plus aujourd’hui une seule tribu ni un seul législateur, reconnaissez que le Messie, digne descendance de Juda, est déjà venu et que le règne lui appartient ».
  • L’intention de la prophétie, répliquai-je (c’est Nahmanide qui s’exprime) n’est pas de prétendre que la souveraineté de Juda ne sera jamais abolie, mais de certifier qu’elle ne sera pas transmise de Juda à une autre tribu. Son propos est d’affirmer qu’aussi longtemps qu’il y aura une royauté pour Israël, celle-ci appartiendra à Juda. Et, s’il advient que la souveraineté d’Israël soit abolie à cause du péché, une fois revenue, c’est à Juda qu’elle appartiendra.

De fait cette dispute contribue à la réalisation de cette prédiction.

En effet, si les dominicains ne parviennent pas à leur but initial visant à la conversion des communautés juives d’Europe, ils compensent cette défaite par des tracasseries judiciaires à l’encontre des Juifs. En effet de nouvelles contraintes sont décrétées à la suite de la dispute à la fois de la part du pouvoir royal que de la papauté.

Ne se sentant plus en odeur de sainteté, Nahmanide émigre en Terre sainte imitant en cela, Rabbi Yehiel de Paris qui avait lui débattu à Paris à la génération précédente, et pour des raisons similaires avait lui aussi pris le même chemin :

  • En 1257[6], Rabbi Yehiel de Paris s’installe à Acre et y fonde le Beth Hamidrash Hagadol Me Partz, la grande maison d’Études de Paris,
  • En 1267, l’émigrant le plus célèbre est Rabbi Moché Ben Nah’man, Nahmanide (1194-1270), médecin et Talmudiste espagnol. Il s’installe à Jérusalem qui neRamban_shulcompte pas d’habitants juifs à cette époque, construit une synagogue dans une vieille maison abandonnée. Cette synagogue, la plus ancienne de Jérusalem, porte son nom et est encore en usage (après la conquête turque en 1517, elle devient une fromagerie et n’est à nouveau utilisée comme synagogue qu’à partir de 1967). Il exhorte les Juifs à revenir vivre dans Jérusalem. À partir de cette date, il y a tout au long des siècles, des Juifs à Jérusalem. Il enseigne également à Acre où il meurt en 1270.
  • L’aliyah de Ramban est un exemple pour ses disciples et pour les générations suivantes : en effet, il proclame que de vivre en Erets Israël est une des 613 Mitsvot de la Torah auxquelles le peuple juif est assujetti.

Ainsi en provoquant la dispute de Barcelone et en conséquence le départ de Nahmanide vers Israël, l’Église contribue à la réalisation de la promesse faite par Jacob à sa descendance et qui est reprise dans la suite du psaume de cette génération :

L’Éternel étendra de Sion le sceptre de sa puissance ; domine au milieu de ses ennemis. Ton peuple se montre plein de dévouement, le jour où tu déploies tes forces dans un saint appareil. Du sein de l’aurore t’arrive la rosée qui vivifie ta jeunesse.

Bien que le retour définitif à Sion soit encore lointain, il est amorcé de façon irréversible à cette génération grâce à la détermination de Nahmanide qui mérite ainsi le qualificatif de « Maître » en attendant que la nuit se termine et que l’aurore du peuple Juif finisse par éclairer le monde.

 

[1] (traduit de l’hébreu et du latin par) Eric Smilévitch et Luc Ferrier : « La dispute de Barcelone ». Introduction  (p. 13-14)

[2] (traduit de l’hébreu et du latin par) Eric Smilévitch et Luc Ferrier : « La dispute de Barcelone ». « Premier jour » (p. 37)

[3] (traduit de l’hébreu et du latin par) Eric Smilévitch et Luc Ferrier : « La dispute de Barcelone ». « Procès-verbal» (p. 104)

[4] (traduit de l’hébreu et du latin par) Eric Smilévitch et Luc Ferrier : « La dispute de Barcelone ». « Quatrième jour » (p. 35)

[5] (traduit de l’hébreu et du latin par) Eric Smilévitch et Luc Ferrier : « La dispute de Barcelone ». « Premier jour » (p. 35)

[6] Marianne Picard : « Juifs et Judaïsme, de 70 à 1492 – Tome 2 ». (p. 204-205).