1230 à 1250, psaume 109 : Le brûlement du Talmud

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book burning shutterstock_209173156A cette génération, une étape importante de la reconquête chrétienne en Espagne se réalise. L’Europe chrétienne se débarrassant petit à petit de la présence musulmane, tient à réaffirmer son unité derrière la bannière chrétienne commune.

Le 8 janvier 1198[1], Lothaire de Segni devenait le pape Innocent III, il renforce le pouvoir pontifical, celui-ci devenant l’arbitre incontesté de l’Occident chrétien. Il rétablit tout d’abord l’autorité papale sur Rome, qu’il reconquiert en 1204. Il s’implique dans le conflit de succession de l’empire germanique en prenant parti pour Otton qui est couronné empereur en 1209. Ce dernier ne respectant pas ses engagements envers le pape, Innocent III l’excommunie en 1210. Affaibli par la défaite de Bouvines (1214), c’est Frédéric II, nouveau protégé du pape, qui est couronné en 1215 à Aix la Chapelle. Ce dernier permit à la Papauté d’obtenir l’indépendance politique qui lui faisait défaut auparavant. Innocent IIl entre également en conflit avec le monarque anglais Jean sans Terre. Il finit par obtenir que le Roi d’Angleterre, mais également les rois d’Aragon, de Portugal et de Bulgarie se déclarent vassaux du Saint-Siège. Le roi de France, Philippe Auguste s’était également soumis au Pape. C’est fort de cette nouvelle autorité papale sur la nouvelle Europe chrétienne qu’Innocent III organise le IVe concile œcuménique de Latran en 1215.

chateau lastours annote shutterstock_297278765(1)Après avoir assuré le pouvoir politique de Rome sur les Monarques chrétiens d’Europe, Innocent III veut à travers ce concile asseoir cette fois le pouvoir religieux en s’opposant en particulier aux mouvements « hérétiques ». La cible désignée de ce concile est l’hérésie Cathare alors en pleine expansion surtout dans le Sud-ouest de la France, soutenu en particulier par Raymond IV, comte de Toulouse. Ce dernier déjà humilié par Innocent III avant le concile est définitivement dépouillé à l’issue de celui-ci (au profit de Simon de Montfort).

Deux décisions importantes du Concile prises pour lutter contre le Catharisme auront des répercussions importantes et malheureuses sur le peuple Juif par la suite :

  • Dans le canon 1, la redéfinition des sacrements (contestés par les Cathares) indiquant que seul le prêtre pouvait administrer certains sacrements ; le pain et le vin étaient la matière nécessaire pour la célébration du sacrifice, au cours duquel il y avait transsubstantiation. Le mot apparaît pour la première fois. Cela signifie que ceux-ci se transforment en chair et sang du Christ lors de 1024px-OHM_-_Hostienfrevel_Bild_1l’eucharistie. Pour matérialiser cela auprès des masses populaires dans les prochaines générations, les prétendues affaires d’hostie profanée par les Juifs assimilés au diable, devenaient la meilleure démonstration de ce miracle (surtout lorsque l’hostie « saigne » par réaction à la profanation des Juifs). Ce nouveau sacrilège qui sera artificiellement attribué aux Juifs ne fera qu’empirer leur sort déjà alourdi par les mêmes affabulations sur les crimes rituels.
  • Le canon 3 organisait la répression matérielle de l’hérésie en établissant les tribunaux et l’essentiel de la procédure que l’on appela plus tard l’Inquisition. Il n’est pas besoin ici d’exposer en quoi cette Inquisition, non créée contre les Juifs, se montrera redoutable dès la présente génération.

chateau montsegur annote shutterstock_168681233Dans ce contexte de lutte contre les Cathares, Guillaume de Puylaurens, un des commentateurs de l’époque lorsqu’il évoque le Château de Monségur du diocèse de Toulouse qui fut repris aux « hérétiques » :

  • Il y avait[2] là un refuge public de toutes sortes de malfaiteurs, et d’hérétiques, comme la « synagogue de Satan ».

Il était donc naturel qu’en plus de ces décisions qui indirectement joueront sur l’avenir des Juifs en Europe, le concile de Latran n’oublie pas de s’occuper directement du sort des Juifs considérés comme des alliés des hérétiques et qui devront souvent en partager le sort.

Ainsi le Concile, dans une décision qui peut paraître anodine veut qu’à l’avenir les Juifs, comme d’autres populations ne puissent se confondre avec les « bons » chrétiens :1024px-Judenpatent_2

  • Dans[3] les pays où les chrétiens ne se distinguent pas des Juifs et des Sarrasins par leur habillement, des rapports ont eu lieu entre chrétiens et juives ou sarrasines, ou vice-versa. Afin que de telles énormités ne puissent à l’avenir être excusées par l’erreur, il est décidé que dorénavant les Juifs des deux sexes se distingueront des autres peuples par leurs vêtements, ainsi que d’ailleurs cela leur a été prescrit par Moïse.

Le concile[4] de Latran se contente de poser le principe général de la discrimination vestimentaire, s’en remettant pour le reste aux autorités séculières, auxquelles il appartient de décider en quoi doit consister la différence. En apparence, la décision ne concerne pas que les Juifs.

En Espagne, les Juifs entretenant encore à cette époque de bonnes relations avec le pouvoir, cette décision n’est pas réellement appliquée jusqu’à que la situation se retourne. La France[5] sera la première à appliquer la décision du Concile en imposant la « rouelle jaune », la première application réelle a lieu en 1234 au Concile d’Arles qui exige que les Juifs arborent une marque distinctive sur leurs vêtements. Cette disposition sera durcie et réellement appliquée en 1269 (assortie d’amendes).

Mais c’est déjà à la présente génération que le Concile de Latran a des retombées désastreuses sur le Judaïsme.

Alors que le combat dans les rangs Juifs entre partisans et opposants aux thèses de Maïmonide se radicalise, commence à s’implanter l’inquisition :Gregory_IX_approving_decretals_Raphael_Rooms

  • Vers cette époque[6], le pape Grégoire IX, résolu à exterminer totalement les Albigeois, venait de décréter (avril 1233) que l’Inquisition fonctionnerait en permanence dans la Provence, et comme les évêques lui avaient semblé manquer de vigueur dans la répression des hérésies, il confia la direction de ce tribunal extraordinaire aux farouches dominicains. Dans toutes les villes importantes du midi de la France où les dominicains possédaient des couvents on voyait s’organiser des tribunaux qui condamnaient à la prison perpétuelle ou au bûcher les hérétiques, les suspects et parfois même les innocents. Pour triompher de ses adversaires, Salomon (un des Dominican monkopposants Juifs farouches aux thèses de Maïmonide) provoqua l’intervention de l’Inquisition : Vous brûlez vos hérétiques, dit-il aux dominicains, persécutez également les nôtres. La plupart des Juifs de Provence sont empoisonnés par les écrits impies de Maïmonide. Faites brûler ces écrits, et les Juifs effrayés cesseront de les étudier. Il n’était pas nécessaire de convier deux fois les moines dominicains à un pareil acte. Ils craignaient, du reste, que le rationalisme de Maïmonide se propageât également parmi leurs coreligionnaires. Car, vers la première moitié du XIIIe siècle (en 1230), le Guide, à l’instigation de l’empereur Frédéric II, avait déjà été traduit en partie en latin. Si, à cette époque, les dominicains avaient été maîtres des personnes, comme ils le furent plus tard, ils auraient brûlé les Juifs eux-mêmes ; pour le moment, ils se contentèrent de brûler les livres. Les écrits de Maïmonide furent recherchés soigneusement dans toutes les maisons juives de Montpellier et détruits par le feu.

La première controverse de cette génération est illustrée par le début du psaume de cette génération :

DIEU, objet de mes louanges, ne garde pas le silence. Car la bouche du méchant, la bouche de la fourberie s’ouvrent contre moi ; on me parle un langage mensonger. On m’enveloppe de propos haineux, on me fait la guerre sans motif. En échange de mon amour, on me traite en ennemi, et moi je ne suis que prière. On me rend le mal pour le bien, la haine est le prix de mon affection. Suscite un méchant contre lui, qu’un accusateur se dresse à sa droite !

Maïmonide qui avait œuvré pour rassembler les Juifs autour de leurs livres sacrés sans sacrifier la raison se trouve ainsi au centre d’une controverse aux conséquences extrêmement fâcheuses pour les Juifs. Ainsi, le « méchant » que le psalmiste réclame dans la conclusion de cet extrait du psaume ne tarde pas à se présenter.

Stich, Abbildung, gravure, engraving from E. Thomas : 1887En effet, cette demande d’intervention du tribunal de l’Inquisition dans des affaires purement religieuses internes au Judaïsme sera lourde de conséquence, car cette génération est marquée pour les Juifs de France par le début du règne de Louis IX (1226-1270) plus connu sous le nom de Saint Louis.

Louis VIII meurt en 1226, son fils lui succède, il a alors douze ans et est couronné le 29 novembre 1226.

Officiellement, sa mère Blanche de Castille, assure la régence jusqu’en 1234, année de la majorité de Louis IX et de son mariage avec Marguerite censée apporter la Provence au Royaume de France. Louis IX gouverne ainsi le pays le plus peuplé d’Occident avec ses 12 à 13 millions d’habitants et une communauté Juive nombreuse et prometteuse intellectuellement avant que celle-ci fît appel à l’Inquisition pour régler ses problèmes internes de doctrine.

La position de Louis IX envers le Judaïsme est quasiment sans ambiguïté :

  • Si l’on se fit à un contemporain[7], Guillaume de Chartres, « il avait en abomination les Juifs, odieux aux hommes comme à Dieu, à tel point qu’il ne pouvait les voir et refusait de faire servir à son usage quoi que ce soit de leurs biens » […]
  • L’ordonnance de 1230 interdit aux Juifs de prêter et ampute leurs créances d’un tiers. Avant le départ en Terre sainte (1248-1254), les biens des Juifs sont saisis. […]
  • Une première réponse avancée par les défenseurs de Louis IX contre les accusations d’antisémitisme peut paraître dérisoire : Saint Louis acceptait d’être le parrain des Juifs qui se faisaient baptiser. En somme, il aimait bien les Juifs, mais convertis !

Si les Juifs[8] conservaient malgré tout la liberté de conscience et de culte, Louis IX avait une peur panique du blasphème ; or le pape et d’illustres maîtres parisiens, comme Guillaume d’Auvergne et Albert le Grand, lui avaient appris que les Juifs « font circuler sous le nom de Talmud des livres remplis de blasphèmes et d’injures contre le Christ, la Vierge, les chrétiens et Dieu même ».

C’est dans ce contexte que le drame de cette génération, qui chamboulera la condition des Juifs en Occident se déroule, le brûlement du Talmud à Paris en 1240 :

  • Frère dominicain[9] de La Rochelle, l’apostat Nicolas Donin se rendait à Rome et exposait à Grégoire IX que le Talmud était un livre immoral et offensant pour les chrétiens. Le pape s’adressa aux rois de France, d’Angleterre, de Castille et d’Aragon, ainsi qu’à divers évêques, en leur enjoignant d’ouvrir une enquête pour vérifier le bien-fondé de l’accusation. Saint Louis fut le seul à y donner suite : dans toute la France, des exemplaires du Talmud furent saisis, et, en 1240, une grande controverse publique s’ouvrait à Paris, à laquelle prirent surtout part Eudes de Châteauroux, chancelier de la Sorbonne, et Nicolas Donin du côté chrétien, Yehiel de Paris et Moïse de Coucy du côté juif. Nous en possédons des relations circonstanciées, tant latines qu’hébraïques. […]
  • (aux questions posées) Stoïques et honnêtes, les rabbins y firent face avec un grand courage. […] Mais l’issue de la joute, dans laquelle les accusateurs tout comme les juges, étaient des champions du Christ vainqueur, était évidemment tranchée d’avance. Le Talmud fut condamné et tous ses exemplaires solennellement brûlés, tout comme huit années auparavant les œuvres de Maïmonide, dont l’un des détracteurs, Jonas Gérondi, s’imposant de cruelles pénitences, errait de communauté en communauté, et proclamait dans les synagogues : « Maïmonide a raison et son enseignement est juste : nous fûmes les menteurs ! ».
  • C’est en vain que les Juifs s’efforcèrent de faire réhabiliter leurs textes sacrés. Quelques années plus tard, Innocent IV consentit à faire réexaminer le verdict : mais une seconde commission, présidée par Albert le Grand, ne fit que l’entériner (1248).

Ainsi le procès que fait l’église aux Juifs, partisans ou non de Maïmonide est parfaitement illustré par la suite du psaume :

Quand il passe en jugement, qu’il s’en revienne condamné ! Que sa prière lui soit imputée à péché !

La pénitence de Jonas Gérondi évoquée par Poliakov ne suffira pas à effacer le mal résultant de la controverse interne de cette génération. Ainsi les commentateurs qui eurent à juger cette controverse dans les années qui la suivirent sont sévères à l’encontre de ceux qui firent appel à l’inquisition :

  • Il y a soixante[10] ans (le texte est daté de 1295), quelques-uns des sages de Provence et de Catalogne s’élevèrent contre les livres de Maimonide. Ce qui les inspirait n’était pas la croyance au Talmud, ni aucune croyance mais la haine et l’envie qui les dressaient les uns contre les autres et l’impossibilité où ils étaient de se venger de leurs frères. […]
  • Et maintenant, je reviens à ce qui s’est passé dans la ville de Paris, quelle fut la punition de leurs actes et ce qui leur arriva. Du haut des cieux, Dieu avait assisté (aux événements), il fut pris d’un zèle jaloux pour défendre l’honneur de son Saint Maître et l’honneur de ses livres. Il envoya contre les communautés de France l’ardeur de sa colère et de son courroux, sans ménager sa Torah. Ne t’étonne pas et ne demande pas comment Dieu a pu condamner (aux flammes) mille deux cents livres du Talmud et de la Haggadah à cause du « guide » et du « livre de la connaissance ». […] Aussi la colère divine s’est enflammée contre eux, comme nos sages l’ont dit dans le traité (du Talmud de Babylone) Gittin (57a). […]
  • Aussi mon frère, ne t’étonne pas que le Saint Béni soit-il ait puni la Torah des Français pour défendre l’honneur de notre Maître Moïse et qu’il n’ait pas épargné leurs livres de Talmud. Il a assisté à leur châtiment dans la colonne de feu et de fumée jusqu’à ce que se taise le tumulte des moines contre eux et alors commencèrent les grandes persécutions. Dans les communautés, on tua plus de trois mille hommes et leurs livres du Talmud furent tous brûlés et la proie des flammes. Alors, il leur fut interdit d’étudier ouvertement les livres du Talmud et cette interdiction est toujours en vigueur (en 1295).

jewish_encyclopedia_volume_5-age-457-rogneAinsi la controverse juive interne porte un coup fatal au Judaïsme français qui avant cela était des plus prometteurs, dans la continuité de l’héritage de Rachi. Sans cela, l’école juive française aurait pu avoir un renom égal à celle de Babylone mais elle fut anéantie par ces événements du treizième siècle. À la génération suivante, saint Louis officialise la rouelle (1269) et Philippe le Bel expulsera les Juifs en 1306 contribuant à marginaliser le judaïsme français pendant de longs siècles.

Ainsi le sentiment de malédiction exprimé dans cette lettre de 1295 venant punir ceux qui ont ouvert la controverse en y impliquant l’Inquisition est également exprimé dans la suite du psaume de cette génération :

Que ses jours soient peu nombreux, qu’un autre s’empare de sa charge ! Que ses enfants soient orphelins, que sa femme devienne veuve. Que ses enfants errent de tous côtés pour mendier, qu’ils sollicitent, éloignés des ruines (de leur demeure). Que le créancier saisisse tout son avoir, que des étrangers mettent au pillage le fruit de son labeur. Qu’il n’y ait personne pour lui tendre une main secourable, personne pour avoir compassion de ses orphelins.

Dans la suite de la lettre de 1295 dont nous avons cité des extraits, l’auteur s’intéresse à un des responsables présumés de cette controverse Rav Yonah de Barcelone qui avait promis de se repentir sur la tombe de Maïmonide mais qui pour des raisons diverses ne put le faire :

  • Il (Rav Yonah) accepta[11] et fonda une grande école talmudique (yeshiva) ; son enseignement et sa justice étaient grands mais insuffisants pour réparer son péché ; c’est là (à Tolède) qu’il eut son châtiment ; l’ange (de la mort) arriva, le regarda et il mourut d’une mort qu’il ne convient pas de mentionner. […] Tous ceux qui eurent la négligence de ne pas l’accomplir (leur vœu de « repentir ») finirent mal, ils furent retranchés de la communauté et se perdirent, ne laissant après eux ni branche ni racine.

Le sort symbolique de Rav Yonah est bien résumé dans la suite du psaume de cette génération :

Que sa postérité soit condamnée à disparaître, qu’à la génération prochaine des noms soient éteints. Que l’iniquité de ses pères soit présente au souvenir de l’Éternel. Que jamais ne s’efface la faute de sa mère. Que le Seigneur les ait toujours sous les yeux, et extirpe leur mémoire de la terre ; parce qu’il n’a pas songé à pratiquer la charité, qu’il a persécuté un homme malheureux, déshérité, au cœur brisé – pour amener sa perte – Il a aimé la malédiction : elle est venue le frapper ; il n’avait aucun goût pour la bénédiction : elle l’a fuit. Il a endossé la malédiction comme sa tunique, elle a pénétré en son sein comme de l’eau, comme de l’huile sur ses membres. Qu’elle soit donc pour lui comme un vêtement dont il s’enveloppe, qu’elle l’entoure comme d’une perpétuelle ceinture. Que tel soit, de par l’Éternel, le salaire de mes adversaires de ceux qui débitent des méchancetés contre moi !

Mais il ne serait pas complètement juste que les instigateurs malheureux de cette controverse soient les seuls à subir les malédictions consécutives aux actes du roi de France qui est pourtant bien plus coupable qu’eux.

Nous verrons que dans quatre générations, une bonne partie de la malédiction annoncée dans ce psaume s’abattra sur la lignée Capétienne, soit à peu près quatre-vingts ans après le brûlement du talmud, ce qui est la durée « standard » du courroux divin.

Nous en reparlons dans la génération du psaume 113.

Après avoir ouvert la possibilité aux chrétiens de s’immiscer dans la doctrine juive, le procès du Talmud a lieu à Paris, suscité par un Juif converti.

En face de lui, des rabbins armés de leur courage mais qui ne pourront changer un destin qui semble déjà scellé. Un des deux rabbins qui défendirent en vain le Talmud, Moïse de Coucy, était pourtant un défenseur du respect des non-juifs.

Cette bonne disposition envers les chrétiens ne suffit pas à convaincre ses adversaires et à éviter le brûlement du Talmud à Paris :

  • Tandis[12] que consciente du danger imminent, toute la communauté juive jeûnait et priait, Jehiel repoussa par deux fois les graves accusations contre le Talmud et la moralité des Juifs. Le troisième jour, on convoqua Judas de Melun, un autre intellectuel talmudiste de renom qui avait jusque-là tenu au secret pour qu’il lui fût impossible d’arrêter avec Jehiel une ligne de défense. Leur parfait accord et la cohérence intime de leurs opinions étonnèrent les auditeurs, mais ne suffirent pas à éviter une issue, devenue chaque jour plus évidente. En juin 1242, le Talmud fut condamné à l’autodafé.

Cette lutte désespérée contre une issue qui semble inévitable est résumée dans la suite du psaume de cette génération :

Mais toi, Éternel, Seigneur, traite-moi comme l’exige l’honneur de mon nom, car précieuse est la grâce : sauve-moi ! Je suis, en effet, pauvre et misérable, et mon cœur est déchiré en moi. Pareil à l’ombre qui s’allonge, je m’évanouis, je suis pourchassé comme une nuée de sauterelles. Mes genoux flageolent, épuisés par le jeûne ; mon corps est amaigri, a perdu toute graisse.

Or cette affaire du Talmud qui a lieu en 1240, soit pour le calendrier Juif l’an 5000, marque une évolution majeure.

À partir de cette affaire, le christianisme prend définitivement ses distances avec le judaïsme. Le sixième millénaire de la création, dans la tradition juive le dernier, qui commence alors est le millénaire de la domination chrétienne.

Cette évolution est également perceptible dans les chansons de trouvère de l’époque.

Cette situation où le statut de paria des Juifs se confirme mais sans faire résigner ceux-ci à leur attachement à l’alliance divine fait l’objet de la conclusion du psaume de cette génération :

Et je suis devenu pour eux un sujet d’opprobre, ils me regardent et hochent la tête. Secours-moi, Éternel, mon Dieu, accorde-moi ton aide en raison de ta bonté. Qu’on sache que cela vient de Ta main, que Toi, ô Seigneur, Tu as tout fait. Qu’ils maudissent, eux, Toi, tu béniras, qu’ils se lèvent, ils seront couverts de honte, et Ton serviteur sera dans la joie. Que mes adversaires se revêtent d’ignominie, qu’ils soient enveloppés de leur honte comme d’un manteau. Ma bouche abondera en actions de grâce à l’Éternel, au milieu des foules, je proclamerai ses louanges. Car il tient à la droite du malheureux, pour l’assister contre ceux qui condamnent sa personne.

 

[1] D’après Jean Chélini : « Histoire religieuse de l’Occident médiéval ». Chapitre : « La chrétienté médiévale ». (p. 306 à 310)

[2] Collectif : « Les Capétiens, Histoire et Dictionnaire ». Chapitre d’Hervé Martin : « Louis IX (1226-1270) ». (p. 358)

[3] Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme : du Christ aux Juifs de cour ». Chapitre : « La rouelle et le procès du Talmud ». (p. 81)

[4] D’après Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme : du Christ aux Juifs de cour ». Chapitre : « La rouelle et le procès du Talmud ». (p. 81)

[5] Collectif : « Les Capétiens, Histoire et Dictionnaire ». Chapitre de Hervé Martin : « Louis IX (1226-1270). (p. 361)

[6] Henri Graetz : « HISTOIRE DES JUIFS / TROISIÈME PÉRIODE — LA DISPERSION ». Deuxième époque — La science et la poésie juive à leur apogée Chapitre VIII — Dissensions dans le judaïsme. Obligation de porter la rouelle — (1205-1236). 
 (Extrait du site web : «histoiredesjuifs.com »)

[7] Collectif : « Les Capétiens, Histoire et Dictionnaire ». Chapitre d’Hervé Martin : « Louis IX (1226-1270). (p. 360-361)

[8] D’après collectif : « Les Capétiens, Histoire et Dictionnaire ». Chapitre d’Hervé Martin : « Louis IX (1226-1270). (p. 361)

[9] Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme : du Christ aux Juifs de cour ». Chapitre : « La rouelle et le procès du Talmud ». (p. 86-87)

[10] (Sous la direction de) Gilbert Dahan : « Le brûlement du Talmud à Paris, 1242-1244 ». Colette Sirat : «Les manuscrits du Talmud en France du Nord au XIIIe siècle – Appendice ». (p. 128-130), extraits de le lettre de Hillel ben Samuel à Maestro Gaio.

[11] (Sous la direction de) Gilbert Dahan : « Le brûlement du Talmud à Paris, 1242-1244 ». Colette Sirat : «Les manuscrits du Talmud en France du Nord au XIIIe siècle – Appendice ». (p. 131), extraits de le lettre de Hillel ben Samuel à Maestro Gaio.

[12] Riccardo Calimani : « L’errance juive ». Chapitre : « La discrimination, la persécution, la survie ». (p. 148)