1150 à 1170, psaume 105 : Ibn Ezra.

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L’invasion Almohade est l’événement qui fait prendre conscience aux Juifs qu’il n’y a pas de terre promise en dehors de celle promise par Dieu.

La désillusion est aussi de mise du côté de l’Europe occidentale. Les croisades, en dehors des massacres perpétrés ont un large impact sur la vie des communautés juives. Après celles-ci, le statut des Juifs change profondément et leur utilité est largement remise en question.

Face à la menace Almohade, Tolède, aux mains de Chrétiens, sert de refuge temporaire pour les Juifs de l’Espagne musulmane. Riche de l’apport de ces Juifs, Tolède canalise le flux intellectuel qui enrichira l’Europe Chrétienne des œuvres grecques, entre autres, que l’Espagne musulmane avait accumulées jusqu’alors.

L’invasion Almohade précipite la fin de l’âge d’or Judéo-arabe. La fin de cet âge d’or coïncide avec une nouvelle phase dans l’évolution de la pensée juive avec l’émergence en particulier d’un des plus grands penseurs juifs, au moins en termes d’influence : Maïmonide. Lui-même issu de l’Andalousie, il fuit les nouveaux maîtres que sont les Almohades. Si Maïmonide émerge lors de cette génération, Abraham Ibn Ezra y conclut son œuvre :

  • La communauté[1] juive d’Al-Andalus connut une fin brutale lorsqu’à partir de 1146, une secte musulmane extrémiste, les Almohades, arriva du Maroc et prit progressivement le contrôle de l’Espagne islamique, interdisant le judaïsme et le christianisme dans ses territoires. La fuite des intellectuels juifs qui s’ensuivit transporta la culture judéo-arabe en Espagne chrétienne (qui s’étendait à présent vers le sud et qui, à la moitié du XIIIe siècle, occuperait pratiquement toute la péninsule) et en Provence. D’autres comme le Juif cordouan Maïmon, fuirent vers d’autres régions du monde islamique : Maïmon se rendit au Maroc, et de là, finalement, en Égypte où son fils, Moïse Maïmonide (1138-1204), connut une carrière remarquable et établit une lignée d’autorités communautaires qui dura jusqu’au XIVe siècle.

L’Espagne musulmane avait été le centre du monde intellectuel pendant les générations où elle prônait la tolérance ; le fanatisme religieux entraîne son déclin inexorable au profit de l’Occident naissant qui sur les bases intellectuelles de cet empire moribond jette les bases de sa prochaine hégémonie.

Cela aura également des conséquences dans l’usage de la langue, jusqu’alors l’arabe était privilégié y compris dans les œuvres spécifiquement juives. La désintégration d’Al Andalus redonne à l’hébreu sa place dans les œuvres juives.

Tolède devient un centre d’essor d’un renouveau du judaïsme qui concerne non seulement l’exégèse et la foi mais également les sciences dites profanes que les Juifs s’approprient et diffusent auprès de l’Europe naissante au détriment de l’Espagne musulmane.

Dans le domaine des mathématiques, Abraham Ibn Ezra participe également :

Numbers

  • Abraham[2] Ibn Ezra introduisit la numérotation positionnelle désormais basée sur les neuf premières lettres de l’alphabet hébreu. Il fit également usage du zéro qu’il nomma « galgal » (le cercle ou la roue). Il s’intéressa également à l’analyse combinatoire, soit le calcul des permutations et combinaisons.

Ainsi, la fin annoncée de l’Espagne musulmane, loin de signifier la fin du judaïsme espagnol est au contraire une opportunité de rebond de la culture juive au sein de la nouvelle terre d’accueil que représente le royaume chrétien de Tolède.

Si ce refuge ne restera pas éternellement une terre d’accueil favorable pour les Juifs; pendant quelques générations, elle permettra aux Juifs de consolider leur héritage religieux et de se renforcer dans la connaissance générale des sciences (les « merveilles » et « prodiges » de Dieu). Les Juifs (fils de Jacob) transmettront cette connaissance générale à l’ensemble des nations, essentiellement pour la génération qui nous intéresse, le monde occidental (postérité d’Abraham).

C’est le sens du début du psaume de cette génération :

Rendez hommage à l’Éternel, proclamez Son Nom, publiez parmi les nations ses hauts faits. Chantez en son honneur, célébrez-Le, entretenez-vous de toutes ses merveilles. Glorifiez-vous de Son Saint Nom, que le cœur de ceux qui recherchent l’Éternel soit en joie ! Mettez-vous en quête de l’Éternel et de sa puissance, aspirez constamment à jouir de sa présence. Souvenez-vous des merveilles qu’il a opérées, de ses prodiges et des arrêts sortis de sa bouche, vous, Ô postérité d’Abraham, son serviteur, fils de Jacob, ses élus. Il est, Lui, l’Éternel, Notre Dieu ; ses jugements s’étendent à toute la terre.

De fait, l’invasion Almohade à la fin de la dernière génération aurait dû avoir des conséquences désastreuses sur le Judaïsme espagnol et à travers lui sur l’avenir même du Judaïsme du fait de l’importance de la communauté juive d’Espagne.

Au contraire, le Judaïsme en sort encore plus fort, comme nous l’avons vu précédemment, l’âge d’or du Judaïsme espagnol loin de se tarir ne fait que se renforcer mais au lieu de continuer à s’établir en Espagne musulmane, il cherche ailleurs un hébergement plus favorable. À l’instar du jeune Maïmonide qui fuit les Almohades sans négliger l’alliance divine. Il recherche encore en exil de nouveaux enseignements qui lui permettront à son tour à prolonger l’âge d’or du judaïsme espagnol par de nouvelles œuvres majeures.

Autre acteur de l’âge d’or, Abraham Ibn Ezra cherche lui aussi refuge en dehors de l’Espagne musulmane. Lui aussi, malgré l’exil, ne renie pas l’alliance en déclinant de nouvelles œuvres majeures.

Tolède que nous avons évoqué au début du psaume de cette génération est un des refuges qui supplante l’Espagne musulmane pour les Juifs au niveau du rayonnement intellectuel et religieux. Tolède, frontière entre Orient et Occident devint le centre de transmission de culture entre Orient et Occident. Dans ce rôle de pilier de la renaissance du monde occidental que joue Tolède, les Juifs, aux côtés des Chrétiens, jouent un rôle prépondérant :

  • Au milieu[3] du XIIe siècle, l’archevêque don Raimondo fait de la ville un centre de traduction des œuvres scientifiques et philosophiques des musulmans d’Orient, travail auquel collaborèrent intensément les Juifs, fins connaisseurs des langues.

Ou encore :

  • Plutôt[4] que sous l’archevêque Raymond, les sources nous invitent davantage à situer le véritable démarrage des traductions tolédanes au moment de l’archevêque Jean (1152-1166). Ce dernier apparaît en effet comme le commanditaire le plus vraisemblable de la traduction que lui dédie un certain « Avendeuth » (= Ibn Daud ? Ibn David ?) du traité « De l’âme », c’est-à-dire la partie consacrée à la psychologie dans l’encyclopédie philosophique d’Avicenne connue sous le nom de Sita. […] Une des lectures de la dédicace pouvant être privilégiée : « A jean très révéré archevêque du siège de Tolède et primat d’Espagne, Avendeuth israélite philosophe, en témoignage de sa déférente obéissance ».

Comme le reconnaît Ibn Daoud, autre grand personnage de l’âge d’or du judaïsme espagnol, même lorsque les temps sont durs pour les Juifs, Dieu n’abandonne pas son peuple.

Les Juifs restent fidèles à Dieu quelles que soient les épreuves traversées comme le montrent les périples d’Abraham Ibn Ezra et de Maïmonide. Dieu de son côté prévoit toujours de quoi sauver son peuple après l’épreuve. De même que Constantinople est tombée juste avant l’inquisition ouvrant une voie de sortie pour les Juifs espagnols et qu’Israël a vu le jour juste après la Shoah, Tolède aux mains des chrétiens accueille les élites juives afin de permettre la transmission qui leur incombe en attendant que d’autres épreuves soient à affronter.

C’est le sens de la suite du psaume de cette génération qui évoque les pérégrinations des Juifs au sein des nations et leur accueil providentiel en Égypte grâce à l’émergence miraculeuse de Joseph en Égypte à l’instar de Rabbi Yéhoudah ibn Ezra à Tolède :

Éternellement Il garde le souvenir de son alliance, du pacte qu’il a promulgué pour mille générations, qu’il a conclu avec Abraham, qu’il a fait avec Isaac. Il l’a érigé en loi pour Jacob, en contrat immuable pour l’Israël. « C’est à toi, disait-Il, que Je donnerai le pays de Canaan comme un lot héréditaire », alors qu’ils étaient encore en petit nombre, et à peine établis comme étrangers dans ce pays. Puis ils se mirent à errer de nation en nation, d’un royaume vers un autre peuple. Il ne permit à personne de les opprimer, et à cause d’eux il châtia des rois. « Ne touchez pas à mes oints, ne faites pas de mal à mes prophètes ! » Il appela la famine sur la terre, et anéantit toute ressource en pain. (Mais déjà) Il avait envoyé devant eux un homme : Joseph avait été vendu comme esclave. On chargea ses pieds de liens, son corps fut retenu par les fers, jusqu’à ce que s’accomplisse sa prédiction et que la parole du Seigneur l’eût innocenté. Le roi donna ordre d’ouvrir sa prison, le souverain des peuples, de faire tomber ses chaînes. Il l’établit chef de sa maison, intendant de tous ses biens, avec la mission d’enchaîner les seigneurs à sa volonté, d’apprendre la sagesse aux vieux conseillers. Puis Israël vint en Égypte, Jacob alla séjourner dans le pays de Cham, et Dieu multiplia prodigieusement son peuple, le rendit plus nombreux que ses oppresseurs.

Mais si les Juifs pensent trouver une nouvelle fois une terre d’accueil à Tolède, comme le firent leurs ancêtres en Égypte autrefois, les prochaines générations leur rappelleront amèrement que seule la terre promise peut leur servir de terre d’accueil durable.

Blue dove iconC’est ce qu’exprime par exemple, dans son poème « Appelle la colombe (Selihah) », Abraham Ibn Ezra, Intellectuel de cette génération, qui constate le triste sort des Juifs en exil et qui espère que Dieu se souviendra une nouvelle fois de son peuple :

  • Appelle[5] la colombe, antique Dieu du ciel,
  • Que Tu as exilée. C’est un aigle cruel
  • Qui, ma première fois, l’envoya à Babel,
  • Et c’est, à la suivante, un sanglier mortel
  • Qui l’a terrorisé. Aussi ne trouve-t-elle
  • Où reposer la patte, où replier son aile…
  • […]
  • Grincent ses ennemis de leurs crocs affûtés :
  • « Nous en viendront à bout avec férocité ! »
  • Nuit et jour, sans arrêt, ah ! quelle cruauté,
  • Ses petits elle voit, sans fin, décapités… […]
  • Mon rocher, à la compassion que n’est-Tu prêt !
  • Puisqu’elle cherche Ton abri ? Et le décret
  • Qui la met en prison, pour toujours, au secret,
  • Quoi ! Toi, son Rédempteur, Tu maintiens cet arrêt !
  • C’est une esclave ? Achète-la ! Mais il est vrai
  • Que la fille elle est, la faire revivre Tu devrais !
  • Le prophète Isaïe a dit, Tu Te rappelles :
  • « Son nourrisson, une femme l’oubliera-t-elle ? »
  • Sois-lui un mur de feu, rapatrie-la chez elle !

C’est cette fois en une intervention divine, égale à celle qui permit aux Juifs de s’extirper du joug Égyptien, qu’exprime la fin du psaume de cette génération. La situation des Juifs en Espagne a de fortes similitudes avec celle des Juifs en Égypte : dans un premier temps il trouve une terre d’accueil où ils prospèrent puis peu à peu les sentiments du peuple d’accueil se retournent.

Le bon voisinage initial se transforme en haine envers les Juifs qui devient rapidement inextricable pour les Juifs, pris au piège. Les Juifs s’en remettent alors à Dieu pour trouver une issue favorable qui dans les deux cas sera la fuite hors du pays.

Comme la sortie d’Égypte, la sortie d’Espagne ne sera qu’une première étape vers la terre promise. Le rappel des miracles de la sortie d’Égypte fait écho à la prière d’Ibn Ezra dans la suite du psaume :

Leur cœur changea jusqu’à prendre son peuple en haine, et ourdir des machinations contre ses serviteurs. Il délégua Moïse, son serviteur, Aaron qu’il avait élu. Ils accomplirent parmi eux les miracles qu’Il avait annoncés, ses prodiges – dans le pays de Cham. Il répandit des ténèbres qu’il rendit impénétrables, pour qu’ils ne résistassent pas à sa parole. Il changea leurs eaux en sang, et fit périr leur poisson. Leur pays fut inondé de grenouilles, jusque dans les appartements de leurs rois. Il dit, et des bêtes malfaisantes firent irruption, la vermine sévit dans toute leur contrée. En guise de pluie, il leur envoya de la grêle, du feu, des flammes dans leur pays. Il dévasta leurs vignes et leurs figuiers, et fracassa les arbres de leur territoire. Il dit, et des sauterelles vinrent, des locustes en nombre infini, qui dévorèrent toutes les plantes de leurs champs et dévorèrent les fruits de leur sol. Puis Il frappa tout premier-né dans leur pays, les prémices de toute leur vigueur. Il les fit sortir, chargés d’argent et d’or ; nul parmi les tribus ne faiblit. Les Égyptiens se réjouirent de leur départ, car ils avaient été saisis d’épouvante à cause d’eux. Il déploya une nuée comme un voile protecteur, un feu pour éclairer la nuit. Ils réclamèrent, et Il amena des cailles, les nourrit à satiété d’un pain du ciel. Il fendit la roche et des eaux jaillirent, s’épandant dans les régions arides comme un fleuve. C’est qu’Il se souvint de Sa sainte promesse à Abraham, son serviteur ; Il fit donc sortir son peuple dans l’allégresse, ses élus – avec des chants joyeux. Il leur octroya des terres occupées par des peuples : ils héritèrent du labeur d’autres nations, afin qu’ils observassent Ses statuts et respectassent Ses lois. Alléluia !

 

[1] (sous la direction de) David Biale : « Les Cultures des Juifs ». Chapitre de Raymond P. Scheindlin : « Marchand et intellectuels, rabbins et poètes ; la culture judéo-arabe à l’âge d’or de l’islam ». (p. 310)

[2] David Bensoussan : « L’Espagne des trois religions » (p. 81)

[3] (dirigé par Louis Cardaillac) « Tolède, XIIe – XIIIe, Musulmans, Chrétiens et Juifs : Le savoir et la tolérance ».  Chapitre de León Tello : « La Judéria, un air de réussite ». (p. 125)

[4] (dirigé par Louis Cardaillac) « Tolède, XIIe – XIIIe, Musulmans, Chrétiens et Juifs : Le savoir et la tolérance ».  Chapitre de Danielle Jacquart : «L’école des traducteurs ». (p. 181)

[5] (sous la direction de) Emmanuel Haymann : « Pages juives ». Chapitre VI : « Moyen Âge ».