1110 à 1130, psaume 103 : Le Kuzari.

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtonsnotre dame shutterstock_405519211Après la croisade, la vie reprend en Europe, mais les plaies ne sont pas cicatrisées. Les communautés Juives vivent maintenant dans son souvenir en attendant d’accumuler de nouveaux épisodes douloureux.

Avec[1] la première croisade, le Christianisme Occidental marque un peu plus sa différence avec le Christianisme Oriental, la guerre sainte menée par les Croisés est loin d’attirer l’adhésion de Constantinople.

Basilique Saint-Denis. Paris monument. Christian church - cathedrale.Dans le même temps, les villes connaissent une prospérité nouvelle, la population augmente et les activités se multiplient. L’art gothique prend son essor avec la construction de l’abbatiale de Saint Denis. Suit l’éclosion des Cathédrales à Chartres, Sens et surtout Paris à partir de 1163 marquant ainsi l’essor du Christianisme Occidental et à travers lui l’affirmation des royaumes chrétiens du Nord de l’Europe. La France Capétienne trouvera bientôt en effet sa place dans le concert des nations. Cet essor se fera au détriment des Juifs. Mais dans la génération qui nous intéresse, en France, les Juifs ont été à peu près épargnés par les Croisades. La succession de Rachi est assurée :

  • Rachi[2] eut le bonheur de réunir autour de lui de nombreux disciples, au premier rang desquels viennent ses deux gendres, Juda et Meïr. […] La renommée de Meïr ne repose pas seulement sur sa parenté avec Rachi, Babylonian_Talmud,_Tractate_Bava_Batrail fut aussi le père de savants de tout premier rang. L’aîné Samuel, surnommé Rachbam, fut l’élève de son grand-père et rappela à l’occasion leurs discussions et leurs entretiens. Il semble avoir eu vingt ans dans l’année du décès de Rachi (1105). (Dans son œuvre, en particulier, il compléta) les commentaires de Rachi sur les traités Baba Batra et Pessahim (du Talmud), qui étaient restés inachevés.
  • Le plus célèbre des fils de Meïr est sans conteste le troisième : Jacob, né vers 1100. Il fut bientôt, surnommé Rabbenu Tam, à l’image du patriarche Jacob qui était « tam » c’est-à-dire intègre, parfait (suivant Genèse 25,27).

Les commentaires de Rachi, permettra aux générations à venir de venir enrichir le Talmud, qui deviendra ainsi une œuvre de cohésion encore plus forte de la communauté Juive, ashkénaze ou sépharade.

Ainsi, si les communautés du Rhin ont été quasiment anéanties, celles de France ont pris le relais pour assurer la transmission de la foi juive et pour la consolider en enrichissant le Talmud. Alors que les Juifs auraient pu se décourager après la première croisade, ceux-ci ont renouvelé leur attachement à Dieu bien que se doutant que les prochaines générations auront leur lot de malheurs.

En l’absence d’événement politique majeur, c’est cet attachement sans faille que rappelle le début du psaume de cette génération :

Bénis, mon âme, l’Éternel ! Que tout mon être bénisse son saint nom ! Bénis, mon âme, l’Éternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits. C’est Lui qui pardonne toutes tes fautes, guérit toutes tes souffrances ; délivre ta vie de l’abîme, te ceint comme d’une couronne de sa grâce et de sa clémence ; prodigue le bonheur à ton âge florissant, fait se renouveler ta jeunesse comme celle de l’aigle. L’Éternel accomplit des œuvres de justice, maintient le bon droit en faveur de tous les opprimés.

En Espagne, la menace Almoravide se révèle moins douloureuse que prévue pour la communauté juive qui arrive à coexister avec les nouveaux maîtres de l’Espagne musulmane, en attendant de nouveaux changements.

Pour l’attachement à Dieu, les Juifs d’Espagne ne sont pas en reste. S’ils ont été épargnés par les Croisés, ils ne se font guère d’illusion sur le monde qui les entoure. Dans cette génération, si les Juifs de l’Espagne musulmane arrivent à cohabiter avec le pouvoir Almoravide, celui-ci devient de plus en plus contesté par l’ensemble de la population, musulmans compris.

Tajo river in ToledoCette époque est marquée, en Espagne, par deux grands penseurs Juifs : Judah Halevi qui est revenu à Tolède en 1108 et Ibn Ezra.

L’œuvre majeure de Judah Halevi est le Kujari qu’il achève en 1040 juste avant d’entreprendre son exil (ou son retour) en Terre sainte qu’il ne pourra accomplir (il décédera vraisemblablement en 1041 en Égypte sans avoir pu atteindre Jérusalem). Dans l’argumentation qu’il développe, il privilégie la place des Juifs par rapport aux autres religions du livre (Islam et Christianisme) du fait de l’élection du peuple Juif qui reste éternelle :

  • Judah[3] Halevi rédigea en arabe, un ouvrage philosophique intitulé « livre de More-Nevuchim-Yemenite-manusciptl’argument et de la preuve pour faire triompher la religion méprisée ». Cet ouvrage, traduit en hébreu au milieu du XIIe siècle, est connu aujourd’hui sous le titre de Kujari, il consacra vingt ans de sa vie à sa rédaction. Le cadre du livre est la conversion du roi des Khazars au judaïsme. Un Musulman, un Chrétien et un Juif débattent entre eux des mérites de leurs fois respectives devant le roi. Là, nous entendons le chant du rossignol, non pas en poésie, mais dans une prose qui a influencé la pensée juive jusqu’à aujourd’hui.
  • Oui, le Temple a été détruit et le peuple est en exil. Oui, les nations naissent et disparaissent. Mais l’histoire des Juifs dépasse les lois de relations causales ; c’était vrai au temps de la Bible et c’est vrai de la triste époque de l’exil. De même que le Temple avait été le lieu où l’humanité pouvait se faire pardonner ses péchés par les sacrifices qu’y apportait le peuple juif, de même, dans la diaspora, les Juifs sont au cœur de l’humanité et leurs souffrances servent à racheter les péchés du monde. Il ne reste, à part les Juifs, aucun peuple du monde antique, et c’est à Dieu qu’ils doivent leur survie. Souffrir avec humilité et patience, telle est la mission du Juif dans la diaspora. D’autres peuples sont capables de souffrir avec patience mais, en vérité, ils aspirent au fond de leur cœur à atteindre l’idéal du guerrier, ils mesurent la valeur en termes de victoires militaires et de succès politiques. C’est précisément la misère du Juif qui témoigne de sa mission. L’esprit du Juif travaille en silence. Cet esprit est comme une graine. Il doit donner l’impression de pourrir et de mourir pour absorber la substance qui l’entoure et l’incorporer, la transformer ainsi dans son être et la menant ainsi à un degré d’existence supérieur. L’alliance est réelle : elle fut donnée, au Sinaï, à tout un peuple qui en fut témoin. La nation, le pays et la Torah forment une unité.

C’est cet esprit nouveau au sein du judaïsme que la suite du psaume de cette génération reprend, où Orient et Occident, entre autres, évoquent les puissances apparentes que sont l’Islam et le Christianisme :

Il fit connaître ses voies à Moïse, aux enfants d’Israël, ses hauts faits. Il ne récrimine pas sans fin, et son ressentiment n’est pas éternel. Il n’a garde d’agir avec nous selon nos péchés, ni de nous rémunérer selon nos fautes. Car autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sa grâce est puissante pour ses adorateurs. Autant l’Orient est éloigné de l’Occident, autant Il éloigne de nous nos manquements. Comme un père prend pitié de ses enfants, l’Éternel prend pitié de ceux qui le craignent ; car Il connaît, lui, nos penchants, il se souvient que nous sommes poussière.

Bien que le peuple Juif semble en déchéance dans l’exil, en fait il a triomphé de tous les peuples qui l’ont dominé :

  • En même[4] temps qu’il fut l’interprète de son temps, Halevi sut aussi, par sa poésie, donner une forme achevée à des exigences concevables mais inexprimées de l’âme juive, pour en extraire le noyau métaphysique et permanent. Il soutint que la puissance temporelle musulmane, ou la chrétienne ne pouvaient être la preuve de la supériorité de ces religions sur le judaïsme. En dépit de tant de vicissitudes, Israël était vivant : les Romains, les Grecs, les Babyloniens avaient disparu. Même s’ils étaient dispersés aux quatre coins de la terre, les Juifs trouvaient dans le monothéisme et dans le Talmud leur unité. Dieu les avait dispersés pour favoriser leur mission dans le monde, en utilisant le christianisme et l’islam pour vaincre définitivement le paganisme. Au jour de l’arrivée du messie, tous se reconnaîtraient de la première heure dans le tronc (Israël) qui avait produit des branches si robustes (christianisme et islam).

C’est conformément à cette analyse que le psaume de cette génération se conclut :

Le faible mortel, ses jours sont comme l’herbe, comme la fleur des champs, ainsi il fleurit. Dès qu’un souffle passe sur lui, il n’est plus, la place qu’il occupait ne le reconnaît plus. Mais la grâce du Seigneur dure d’éternité en éternité en faveur de ceux qui le craignent, sa bienveillance (s’étend) aux enfants des enfants de ceux qui respectent son alliance, et se souviennent de ses préceptes pour les observer. L’Éternel a établi son trône dans les cieux, et sa royauté domine sur toutes choses. Bénissez l’Éternel, vous, ses anges, héros puissants, qui exécutez ses ordres, attentifs au son de sa parole. Bénissez l’Éternel, vous, toutes ses armées, ses ministres, qui accomplissez ses volontés. Bénissez l’Éternel, vous, toutes ses créatures, dans tous les lieux où s’étend son empire. Bénis, mon âme, l’Éternel!

 

 

[1] (Préface de) Georges Duby : « Une histoire du monde médiéval ». Chapitre : « Le monde russo-byzantin (980-1250) ». (p. 241)

[2] Simon Schwarzfuchs : « Rachi de Troyes ». (p. 32-34)

[3] CHAIM POTOK : « Une histoire du peuple Juif ». Livre III : L’Islam, les rossignols dans la tempête de sable » (p. 429-430)

[4] Riccardo Calimani : « L’Errance juive ». Chapitre : « La discrimination, la persécution, la survie » (p. 107)