1090 à 1110, psaume 102 : La première croisade.

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtonspremiere-croisade-shutterstock_122932558Cette génération marque un changement radical de la nature de l’exil, le radicalisme religieux initialisé lors de cette troisième garde de la nuit arrive à maturité en monde musulman et en mode chrétien.

Coté musulman, nous assistons à la mainmise sur l’Espagne musulmane par les Almoravides. Coté Chrétien, cette génération est marquée par la première croisade en 1096. Cette croisade est un point de rupture dans le judaïsme européen :

  • Résignées[1] à leur exil (les victimes juives d’Occident et d’Orient des Croisades), elles n’avaient jamais conçu de projet politique et attendaient de la bienveillance divine un retour en Terre sainte qu’elles appelaient de leurs vœux, mais pour lequel elles n’étaient pas disposées à s’employer. Elles ne concevaient même pas qu’elles puissent le faire ; on attendrait patiemment l’avènement des temps messianiques. Le choc qu’elles subirent en 1096 en fut d’autant plus violent. […] (La prise de conscience relativement récente) des souffrances juives (pendant la première croisade n’a permis que récemment) une prise de conscience de leur ampleur tragique et c’est ainsi que l’année 1096 s’est transformée brusquement en une date fatidique : la ligne de partage de l’histoire juive du moyen-âge s’y révèle dans toute sa grandeur et il y aura désormais l’avant 1096 et l’après 1096.

La dégradation soudaine de la condition des Juifs simultanément en Europe chrétienne et musulmane justifie le titre du psaume de cette génération

« Prière d’un malheureux qui se sent défaillir et répand sa plainte devant l’Éternel. »

Ce psaume est en effet en rupture nette avec les psaumes précédents correspondants à des périodes relativement sereines de l’histoire juive.

Almoravid_Empire annoteLa conquête de Tolède en 1085 pousse les musulmans d’Espagne à faire appel aux Almoravides, une force extérieure qui vient d’émerger en Afrique du Nord. Dans un premier temps réduisant largement leurs impôts, les musulmans soutinrent l’envahisseur avec enthousiasme. La situation économique se dégrade, la pression fiscale s’accroît. Ceci associé aux exactions des nouveaux venus entraîne un rejet de la population :

  • Aux charges[2] imposées par l’armée et l’organisation de la défense s’ajoutèrent une corruption qui se généralisa rapidement, et des abus de pouvoir dans toute la hiérarchie de l’armée et de la fonction publique. Insolents, pillards, les généraux se comportent comme en pays conquis. Ils s’emparent de tout ce qui leur fait envie, argent, femmes, bijoux, etc. Tous les moyens leur sont bons pour s’enrichir, depuis les vols jusqu’aux trafics d’influence. Aussi médiocres que malhonnêtes, ils sont incapables d’exploiter une victoire, de commander leurs soldats – aussi voleurs qu’eux-mêmes. L’État est rapidement en pleine déliquescence. Les routes sont de moins en moins sûres, envahies par les voleurs et les bandits. Princes et princesses couvrent tout car ils participent souvent aux bénéfices des exactions et des coups de force.

Saint_Urbain_II_prêchant_la_croisadeAlors que l’avenir s’assombrit pour les Juifs d’Espagne, le réveil est encore pus douloureux en Europe Chrétienne ou les excès religieux n’ont rien à envier à ceux des Almoravides. Ayant dans un premier temps peu réagi aux appels au secours de Byzance, le pape Urbain II se décide de sauver le Saint-Sépulcre à Jérusalem des mains des Turcs qui avaient interdit la cité aux pèlerins chrétiens.

juda haleviJuda Halevi qui se réfugie en Espagne Chrétienne après l’arrivée des Almoravides et pendant la période de la première croisade, assiste à la détérioration pour les Juifs des deux côtés de son refuge :

  • [3] à Tulède vers 1070 ou 1075, Juda Halevi mena une existence aventureuse, sur le fond des guerres et des troubles de son temps. La première moitié de sa vie s’écoula dans les royaumes musulmans du Nord-est et de Sud de la Péninsule, où il exerçait l’art médical ; l’invasion de l’Andalousie par les Almoravides venus du Maroc le poussa, au début du XIIe siècle, à chercher refuge dans la Castille chrétienne. Dans une lettre qui date de cette époque de sa vie (par la suite, en 1108, il réintégrera l’Andalousie musulmane), il décrit les seigneurs chrétiens, « gigantesques et durs », auxquels il a affaire ; « je soigne Babel, mais elle demeure infirme. » Du reste, nombreuses sont les élégies dans lesquelles l’âme sensible du poète cherchait à interpréter les pérégrinations d’Israël à travers sa propre vie errante. « Existe-t-il un seul endroit à l’Est ou à l’Ouest où nous pourrons reposer notre tête ?… Combien de temps encore, mon Dieu, serai-je dévoré par les flammes ardentes, entre Edom et Ismaël, dont Tu as fait mes juges ?…. »

Le début du psaume fait écho à cette inquiétude du poète illustrant bien le ressentiment des Juifs de cette génération :

Éternel, écoute de grâce ma prière, que ma supplication vienne jusqu’à Toi. Ne me dérobe pas Ta face au jour de ma détresse, incline vers moi Ton oreille ; lorsque je T’invoque, exauce-moi sans retard. Car mes jours se consument dans la fumée, et mes os sont brûlants comme un brasier.

En 1096, la première croisade se constitue en pleine improvisation. Les Croisés décidèrent, comme les pèlerins, pour se rendre en Terre sainte, d’emprunter les anciennes voies romaines.

Carte_de_la_premiere_croisadeIl fallait donc d’abord se rendre à Constantinople en passant par le centre de l’Europe qui comportait de nombreuses communautés juives importantes et prestigieuses.

Les Juifs de France furent les premiers à se rendre compte des préparatifs des Croisés qui se dirigeaient vers la vallée du Rhin. Ils se préparèrent et essayèrent d’avertir les communautés Juives allemandes du danger imminent mais visiblement sans succès.

La lucidité des Juifs de France les a peut-être épargnés, en effet, historiquement il n’y a pas de traces de réelles persécutions de communauté juive de France durant la première croisade. Ce ne fut pas le cas des communautés allemandes qui durent se rendre à l’évidence lorsque les Croisés approchaient leurs villes. Celles-ci ordonnèrent alors à leur tour de longues périodes de jeûnes et contritions qui ne suffirent pas à leur sauvetage.

Massacre_of_JewsLa première ville à subir les exactions fut Metz, ou vingt-deux Juifs trouvèrent la mort, les autres Juifs trouvèrent leur salut dans une conversion qu’ils purent annuler par la suite.

Godfrey_of_Bouillon,_holding_a_pollaxe._(Manta_Castle,_Cuneo,_ItalyMayence comme Cologne avaient pu détourner la fougue de Godefroy de Bouillon en finançant largement ses troupes et également grâce à l’intervention d’Henri IV qui l’avait repris fermement. Ce denier ne voulait pas en effet que l’on nuise à ses Juifs qui étaient son atout majeur dans le développement des nouvelles villes allemandes.

Toutefois le danger ne venait pas ou plus des troupes organisées mais de cette immense armée improvisée qui s’était agglomérée à elle. Les Juifs de Mayence, se rendant compte de la menace, firent un jeûne de vingt-quatre heures et récitèrent des lamentations et se cloîtrèrent chez eux lorsque les Croisés encaissèrent la ville.

Glaspalast_München_1901 rogne _052Les Juifs de Trèves arrivèrent également à éviter la menace d’une autre troupe « régulière » menée par Pierre l’Ermite moyennant de grosses sommes d’argent, indiquant dans le même temps leur vulnérabilité aux bourgeois de la ville qui alors s’attaquèrent à eux et plus précisément à leurs rouleaux de la loi :

  • Les Juifs[4] de Trèves transportèrent les rouleaux dans une maison fortifiée. Leurs ennemis réussirent à y pénétrer par le toit et firent main basse sur leurs riches vêtements et leur argenterie. Ils jetèrent ensuite les rouleaux de la Loi par terre, les lacérèrent et les foulèrent aux pieds. Par la suite les Juifs réussirent à les récupérer au péril de leur vie, avec l’aide des hommes de l’archevêque – ce dernier était absent de la ville — et à transporter ce qui en restait dans le palais épiscopal. Les Juifs de la ville proclamèrent là-dessus une période de deuil, distribuèrent des aumônes et observèrent un jeûne quotidien du lendemain de la fête de Pessah jusqu’à la veille de celle de Chavouot (du 9 avril au 29 mai 1096).

La situation des Juifs dans les nouvelles villes d’Europe Centrale dans l’attente de l’arrivée des croisés, marque une nouvelle étape dans l’exil. Loin de la terre promise, les Juifs sont maintenant sans défense par rapport à un ennemi qui les prend pour cible et qui les combat simplement parce qu’ils sont Juifs en dehors de tout intérêt politique.

Cette situation malheureusement appelée à se répéter dans les prochaines générations fait l’objet de la suite du psaume de cette génération :

Mon cœur est flétri, desséché comme l’herbe, car j’ai oublié de manger mon pain. À force de pousser des gémissements, mes os sont collés à ma chair. Je ressemble au pélican du désert, je suis devenu pareil au hibou des ruines. Je souffre d’insomnie, et suis comme un passereau solitaire sur le toit. Tous les jours mes ennemis m’insultent ; ceux qui sont en rage contre moi font de mon nom une malédiction. Car j’ai mangé des cendres comme du pain ; à mon breuvage j’ai mêlé mes larmes, à cause de Ta colère et de ton irritation, puisque Tu m’as soulevé et lancé au loin.

Porter le deuil ne suffira pas pour cette génération, les communautés nouvelles subiront de plein fouet les exactions des croisés. Le onzième siècle avait vu la création de nouveaux quartiers où les Juifs se regroupèrent dans les villes en essor d’Europe encouragés en cela par les Rois voire par certains membres du clergé qui pensaient ainsi accélérer l’expansion de ces villes grâce à l’apport culturel et économique des Juifs.

Cela a permit l’éclosion de grandes communautés européennes, mais cela devient également un dangereux piège qui se renferme sur les Juifs. En se séparant des chrétiens pour se regrouper dans des quartiers distincts qui ne sont pas encore des ghettos, les Juifs deviennent une cible facile pour les pogromes récurrents en monde chrétiens, dont les premiers ont justement lieu lors de la première croisade de 1096.

Parmi[5] les communautés martyres, les communautés de Spire, Mayence et Worms dont la réputation était telle qu’elles étaient dénommées « Kehilot Schoum », les « communautés de Schoum » (mot formé des initiales des trois noms). En marge de la grande croisade, une autre bien plus préjudiciable aux Juifs fut organisée par un petit seigneur:

  • Le comte[6] Emicho de Flonheim réussit en ce temps à regrouper autour de lui quelques nobles allemands et français, et un assez grand nombre d’éléments populaires. Des incidents antijuifs s’étaient déjà produits auparavant, mais c’est Emicho qui mit vraiment le feu aux poudres. Sa croisade était tout aussi mal organisée que les autres croisades populaires et il n’hésita pas à s’en prendre aux grandes communautés juives rencontrées sur sa route. […]
  • Les bandes qui s’étaient réunies autour de lui s’ébranlèrent en direction de Spire vers le début du mois de mai 1096. Le chroniqueur (juif) rapporte que « le huit du mois d’Iyyar, le jour du Sabbat (le 3 mai 1096) la justice divine commença à nous frapper ».
  • (La bande d’Emicho avait prévu de piéger les Juifs lors de l’office du Sabbat, mais les Juifs prévenus purent l’éviter. Emicho se vengea en tuant les juifs qui s’étaient aventurés dehors, onze juifs furent tués. Les autorités religieuses de Spire réagirent positivement à ces exactions, de façon désintéressée, refusant tout « don » matériel)
  • Johann, qui avait succédé à Rudiger en tant qu’évêque de Spire, fut très vite informé de ces violences. Il n’était pas disposé à les tolérer et réunit donc une grande troupe pour se porter à l’aide des rescapés. Il leur trouva un refuge dans les salles du palais épiscopal et réussit ainsi à les sauver des mains de leurs agresseurs. Il s’empara de plusieurs bourgeois qui s’étaient associés à Emicho et leur fit couper une main. « C’était un juste parmi les nations ». (..) Sur les instructions du roi, l’évêque aida le reste de la communauté à trouver un refuge dans les villes fortifiées qui lui appartenaient. Il les y cacha jusqu’après le passage des Croisés. Les Juifs y multiplièrent les jeûnes et les prières.

Les événements de Spire firent craindre le pire à la communauté de Worms qui attendait avec anxiété l’arrivée des Croisés. Certains firent confiance aux bourgeois de la ville que ne songeaient qu’à les tromper, pensant ainsi conserver l’argent que les Juifs leur confièrent. Ceux-ci ne tardèrent pas à dévoiler leurs réelles intentions.

Les rescapés, pour échapper au massacre, se convertirent en attendant des jours meilleurs. La majorité des Juifs, bien inspirés, qui avaient préféré se réfugier auprès de l’évêque plutôt que de faire confiance aux bourgeois de la ville, purent échapper à cette première attaque. Le répit fut de courte durée, les Croisés et leurs alliés attaquèrent le palais épiscopal. Malgré un combat acharné, les Juifs comprirent qu’ils n’échapperaient pas à leurs ennemis. Beaucoup préférèrent se donner la mort ainsi qu’à leurs proches. Près de huit cents Juifs moururent, ce qui est un chiffre considérable en regard de la faible population des communautés juives européennes de l’époque.

Après Spire et Worms, c’était au tour de Mayence, la troisième et dernière communauté de « Kehilot Schoum », de subir les outrages des Croisés.

Là encore, les Juifs tentèrent de se réfugier auprès de l’Archevêque Ruthard. Mais quand les troupes d’Emicho attaquèrent le palais épiscopal, l’Archevêque et les gardes l’abandonnèrent laissant les Juifs qui s’y étaient réfugiés à leur funeste sort. Certains tentèrent de résister, mais la plupart préférèrent se sacrifier eux-mêmes. Comme à Worms, le bilan fut terrible.

Malgré l’adversité, les Juifs des communautés traversés par les hordes de Croisés préfèrent le sacrifice au renoncement de leur foi, sachant que si cette génération souffre, il arrivera le temps où Dieu reviendra vers son peuple, peu importe si aujourd’hui il gît nu dans les rues d’Europe, sa prière finira par être exaucé, plutôt que de sauver la génération actuelle en abandonnant sa foi, mieux vaut le sacrifice afin que les survivants transmettre leur foi aux générations futures.

C’est le sens de la suite du psaume de cette génération :

Mes jours sont comme une ombre qui s’allonge, et moi, comme l’herbe je me dessèche. Mais Toi, Éternel, Tu trônes à jamais, et Ton nom dure de génération en génération. Tu Te lèveras, Tu prendras Sion en pitié, car il est temps de lui faire grâce : l’heure est venue ! Car Tes serviteurs affectionnent ses pierres, et ils chérissent jusqu’à sa poussière. Alors les peuples révéreront le nom de l’Éternel, tous les rois de la terre – Ta gloire. Car l’Éternel rebâtit Sion, Il s’y manifeste dans Sa majesté. Il se tourne vers la prière du pauvre dénudé, il ne dédaigne pas ses invocations. Que cela soit consigné par écrit pour les générations futures, afin que le peuple à naître loue l’Éternel !

Prière partagée par ceux qui ne sont que spectateurs à « l’abri » de ces Croisades, tel Juda Halevi réfugié dans les royaumes chrétiens du nord de l’Espagne avant de retourner à Tolède une fois la pression Almoravide allégée. Il essaiera à la fin de sa vie, comme il le souhaite dans ce poème de retourner en Terre sainte :

  • Mon[7] cœur est en Orient, et moi au fin fond de l’Occident,
  • Comment trouverais-je goût à la nourriture ? Comment saurait-elle m’être douce ?
  • Comment tiendrais-je mes promesses et remplirais-je mes vœux,
  • Alors que Sion est sous le joug d’Edom et moi dans les chaînes arabes ?
  • Il me serait facile de quitter tous les bienfaits de l’Espagne,
  • Car il me serait si précieux de voir de mes yeux la poussière du sanctuaire désolé.

Après les épreuves subies par les trois communautés de « Kehilot Schoum », que seule Spire arriva à traverser à peu près indemne. D’autres communautés Européennes subirent également les exactions des Croisés. Les croisés se dirigeaient maintenant vers Cologne. Les juifs de cette ville conscients du danger décidèrent de se réfugier chez leurs amis chrétiens. Ils purent ainsi rester saufs, seuls trois morts furent à déplorer, jusqu’à que l’évêque décidât de les répartir, pour les préserver, dans des localités voisines. Ce choix ne fut pas judicieux, car les Croisés les poursuivirent dans chacune de ces villes de refuge. Mis à part ceux qui avaient accepté une conversion provisoire, la plupart des Juifs de Cologne trouvèrent ainsi la mort, soit par l’épée des croisés, soit s’étant donné eux-mêmes la mort afin d’éviter de tomber entre leurs mains.

Les Juifs de Trêve, qui avaient survécus au passage de Pierre l’Ermite durent subirent une nouvelle attaque des Croisés qui avaient dévastés les communautés rhénanes. Ils se réfugièrent chez l’Archevêque impuissant à les sauver. Par suite les exactions envers les Juifs d’Europe de la part des troupes de Croisés incontrôlés devaient se réduire.

730px-Gustave_dore_crusades_the_massacre_of_antiochSeules les troupes de Croisés aguerries arrivent à Constantinople, elles se dirigent vers la Terre sainte. Leur seul but est d’atteindre et de libérer Jérusalem, elles ne s’attardent pas à rechercher et détruire des communautés juives sur leur passage. Malgré de lourdes pertes, ils remportent des succès, Antioche tombe en 1098.

Les communautés Juives de Terre sainte ayant eu vent des massacres perpétrés en Europe préférèrent se disperser plutôt que d’avoir à affronter l’armée croisée.

Avant l’arrivée des Croisés à Jérusalem, l’antique école Talmudique de Terre sainte qui fut auparavant établie à Tibériade avait déménagé à Jérusalem. Elle fut miraculeusement épargnée grâce à l’invasion seldjoukide de 1070 qui l’obligea de se déplacer à Tyr, à l’abri de l’invasion croisée.

Counquest_of_Jeusalem_(1099)Malgré cela, une communauté Juive subsistait à Jérusalem lorsque les Croisés en devinrent maîtres :

  • Jérusalem[8] fut définitivement conquise le 15 juillet 1099. Le combat avait été acharné et les victimes furent très nombreuses. S’ensuivit un épouvantable massacre des habitants musulmans de la ville, généralement désarmés : le sang coula à flots, montant jusqu’au rein des chevaux, ainsi que l’a rapporté au moins un historien.
  • Les juifs ne furent pas oubliés. Le quartier qui leur avait été assigné – la Juiverie — se trouvait à l’époque entre la porte de Damas et la vallée de Josaphat, à l’abri des murailles que venaient de franchir les troupes de Godefroy de Bouillon. Celles-ci rassemblèrent les juifs dans la synagogue et y mirent le feu. Il s’en faut cependant qu’ils aient tous été massacrés : certains parmi eux purent rejoindre le gouverneur de la ville, qui finit par obtenir, en contrepartie de la capitulation de la tour de David où il avait cru pouvoir trouver un dernier refuge, le sauf-conduit qui allait lui permettre de se rendre, avec ses hommes, dans la ville d’Ascalon (laquelle ne passa aux mains des Croisés qu’un demi-siècle plus tard). Des Juifs assez nombreux tombèrent alors en captivité et une association de Juifs égyptiens se forma, qui s’employa à obtenir leur libération. Elle rassembla les fonds indispensables pour payer leur rançon et les faire passer dans leur pays. Elle devait longuement remercier les donateurs pour leur aide à « nos frères prisonniers, les gens de Jérusalem » :
  • « Un certain nombre de ceux qui ont été chaines rogne Fotolia_100290034_Subscription_Monthly_Mrachetés aux Francs et qui sont restés à Ascalon risquent d’y mourir de faim, du manque de vêtements et de pénurie. Parmi ceux qui sont restés captifs, certains ont été mis à mort sous le regard de leurs compagnons, lesquels ont été tués plus tard dans des tortures destinées à apaiser l’humeur de leurs persécuteurs. S’il nous arrivait d’apprendre de telles choses d’un juif, nous les prendrions à cœur et ferions tout ce que nous pourrions pour le sauver. […] (parmi ceux qui ont fui) Certains ont connu une pénurie totale, à tel point qu’ils se sont dirigés vers ce pays (l’Égypte) sans ravitaillement et sans protection contre la froidure et qu’ils sont morts en route. D’autres, en route pour l’Égypte, se sont perdus en mer de la même manière. Certains de ceux qui sont arrivés ici en ce pays ont été exposés au changement de climat : ils sont venus au plus gros de l’épidémie et beaucoup en sont morts ».

La suite du psaume de cette génération évoque l’arrivée des Croisés à Jérusalem en rappelant le secours aux captifs Juifs qui les a sauvés d’une mort certaine :

Parce qu’il abaisse ses regards de Sa hauteur sainte, parce que l’Éternel, du haut du ciel, a les yeux ouverts sur la terre, pour entendre les soupirs des captifs, pour briser les liens de ceux qui sont voués à la mort.

Cette conquête de Jérusalem par les Croisés replace Jérusalem au centre du monde et fait que depuis, en plus des Juifs, Musulmans et Chrétiens ne cessent de convoiter cette ville.

C’est ce qu’évoquent les versets suivants du psaume de cette génération :

De la sorte on publiera, dans Sion, le nom de l’Éternel, et ses louanges dans Jérusalem, lorsque les nations à l’envie s’y rassembleront, et les empires – pour adorer l’Éternel.

Mais les conquêtes des hommes ne sont que temporaires, les empires peuvent conquérir chacun leur tour la Terre sainte, celle-ci reste la propriété du peuple Juif, car c’est Dieu qui a attribué de façon définitive cette terre au peuple Juif. Cela est parfaitement résumé par Rachi (1040-1105) qui termine sa vie au cours de cette génération après avoir été spectateur de la furie des Croisés, sans apparemment en avoir été lui-même victime:

  • Rashi[9] a cinquante-cinq ans, en 1095, lors de la prédication à Clermont de la croisade par le Champenois Eudes de Lagery, le pape Urbain II. Au moine Pierre d’Amiens, dit Pierre l’Ermite, apportant en Champagne l’appel qui lance les chrétiens sur la route de la Terre sainte, Rashi répond, commentant les premiers versets de la Genèse : « Pourquoi débuter avec « Au commencement » ? – Dieu a fait connaître à son peuple la puissance de Ses œuvres afin de lui donner l’héritage des nations. Si les peuples du monde venaient dire à Israël : « Vous êtes des voleurs, c’est par la violence que vous avez conquis les terres des sept nations (la terre d’Israël) ! », on leur répondrait : « Toute la terre appartient au Saint Béni-soit-il. C’est lui qui l’a créée et Il l’a donnée à qui bon lui semble. Par un acte de Sa volonté. Il l’a donné à ces peuples, et par un autre acte de Sa volonté, Il l’a reprise pour nous la donner à nous » ».

La fin du psaume de cette génération fait écho au discours de Rashi réaffirmant que le peuple Juif, malgré les souffrances de l’exil finira par reprendre possession de la terre qui lui a été promise par Dieu :

Il a épuisé, dans la marche, ma vigueur, il a abrégé mes jours. « Mon Dieu, disais-je, ne m’enlève pas milieu de mes jours, Toi, dont les années embrassent toutes les générations ; Jadis Tu as fondé la terre, et les cieux sont l’œuvre de Tes mains. Ils périront, eux, mais Toi, Tu subsisteras ; ils s’useront tous comme un vêtement. Tu les changeras comme un habit, et ils passeront, mais Toi, Tu restes toujours le même, et Tes années ne prendront pas fin. Les fils de Tes serviteurs demeureront, et leur postérité sera affermie devant Toi. »

 

 

[1] Simon Schwarzfuchs : « Les Juifs au temps des croisades ». (p. 10)

[2] André Clot : « L’Espagne musulmane ». Chapitre : « Les reyes de taifas ». (p.199)

[3] Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme, I – L’âge de la foi ». Chapitre : « L’Espagne des trois religions ». (p. 109)

[4] Simon Schwarzfuchs : « Les Juifs au temps des croisades / La première croisade». (p. 52/53)

[5] Voir : Simon Schwarzfuchs : « Les Juifs au temps des croisades / A la veille des croisades». (p. 16)

[6] Simon Schwarzfuchs : « Les Juifs au temps des croisades / La première croisade». (p. 53 à 55)

[7] Chaïm Potok : « Une histoire du peuple Juif ». Chapitre : « L’Islam : Les rossignols dans la tempête de sable ». (p. 429)

[8] Simon Schwarzfuchs : « Les Juifs au temps des croisades / Dans le royaume de Jérusalem». (p. 99 à 102)

[9] (Dirigé par Jean Baumgarten) « Mille ans de cultures ashkénazes ». Gérard Nahon : « Les sages de France et de Lotharingie ». (p.35)