950 à 970, psaume 95 : Hasdaï Ibn Shaprut.

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtons The archaeological site of Medina Azahara - Cordoba, Spain

En occident, cette génération est celle de la naissance du Saint Empire romain germanique en 962. Date qui marque le début du 1er Reich bien mieux orienté envers les Juifs que le sera plus tard le troisième, au moins à ses débuts. En particulier, les attributs royaux s’inspirent largement de ceux des rois Juifs tels que David et Salomon.

En Andalousie, cette génération est celle de la poursuite du Califat d’Abd Abd al-Rahman III (912-961). C’est son fils Al Hakam II (961-976) qui lui succède :

  • Rarement[1] un souverain aura laissé à son successeur un pays aussi prospère, aussi protégé de ses ennemis, aussi glorieux que celui dont héritait, le 15 octobre 961, l’homme mûr qu’était al-Hakam II al-Mustansir billah (celui qui recherche l’aide victorieuse d’Allah).
  • Comme le règne de son père, celui de Hakam II est demeuré, dans l’histoire deAlhakén_II_-_Córdoba,_Spainl’Espagne musulmane, comme une période paix, de stabilité et de grandeur. Fort de sa puissante armée, il ne pouvait être attaqué par les rois et princes chrétiens qui recherchaient plutôt son amitié, quelquefois son appui, pour triompher de leurs rivaux. […]
  • Le temps d’al-Hakam, qui marque le point culminant de la période de paix et de prospérité des califes de Cordoue, est aussi celui où l’on voit à la tête du grand État musulman d’Occident un des princes les plus cultivés et les plus passionnés de sciences, de belles-lettres et de beaux-arts du monde arabe au Moyen Age, « le plus lettré des califes andalous ». Ses prédécesseurs, Abd Ar Rahman II et Abd Ar Rahman III, étaient loin d’être des hommes incultes, l’un et l’autre très influencés non seulement par le système de gouvernement, les modes et les manières de Bagdad, mais plus encore sans doute par l’exemple que les califes abbassides donnaient de protecteurs de la culture sous toutes ses formes. […]
  • Mais au temps de Hakam II, cette ruée vers la connaissance atteint son apogée, Albucasis_blistering_a_patient_in_the_hospital_at_Cordova._Wellcome_L0015000sous la protection du calife lui-même, qui avait eu la chance d’arriver au pouvoir relativement âgé et que son père, qui avait rapidement compris ses dons exceptionnels, avait entouré des professeurs les plus savants dans toutes les branches du savoir. Il avait aussi veillé à ce que son entourage soit composé des hommes les plus doctes, les plus faits pour développer chez un jeune homme l’amour des sciences, de toutes les sciences, de l’Histoire à la médecine, au droit et aux sciences coraniques. L’Espagne musulmane eut ainsi l’incomparable chance d’être l’homme au savoir encyclopédique, un très généreux mécène, un véritable puits de science comparable aux grands érudits de l’époque de la Renaissance. « Jamais un prince aussi savant n’avait encore régné en Espagne ».
  • Ce penchant pour l’étude et la savoir, dont on trouve peu d’exemples chez les souverains de son temps – d’autres temps aussi —, avait laissé une trace avec l’immense bibliothèque qu’il réunit à Cordoue, à l’Alcazar même. Constituée, dit-on, de 400 000 volumes (chiffre probablement plus symbolique que réel), elle contenait tous les ouvrages qu’il était possible de réunir à cette époque, religieux ou profanes. […]
  • En Andalousie, presque tout le monde savait lire et écrire tandis que dans l’Europe chrétienne les personnes les plus haut placées, à moins qu’elles appartinssent au haut clergé, ne le savaient pas. Bien que les écoles fussent bonnes et nombreuses le calife fonda dans la capitale vingt-sept écoles pour les classes les plus pauvres.

Ce foisonnement de la culture en Espagne musulmane est une opportunité de développement du Judaïsme européen qui est mise à profit, en particulier grâce à Hisdaï ibn Shaprut qui favorise l’éclosion de cette nouvelle culture judaïque :

  • Au Xe siècle[2], la cour du calife de Cordoue abritait une foule de poètes et deMajlisse_el_Chi'ir_à_la_coue_d'Al-Hakam_IIscientifiques qui tenaient à montrer leur production à leur protecteur et à gagner ses faveurs. C’est dans ce monde oriental d’une grande richesse, sous le soleil du sud de l’Espagne, qu’évolua Hisdaï ibn Shaprut. Il fit pour son peuple ce que le calife avait fait pour l’Espagne, il lui apporta l’art et la connaissance.
  • Il nomma à la tête de l’académie de Cordoue un érudit qui était également le grand rabbin des Juifs d’Espagne. Ce Moïse Ben Hanoch voyageait en Méditerranée, quittant ainsi sa communauté du sud de l’Italie, lorsque son bateau fut capturé par des pirates, puis repris par la flotte du calife. Lorsque Hisdaï ibn Shaprut apprit la présence d’un savant juif sur le sol d’Espagne, il le fit venir à Cordoue. Il vit immédiatement que cet homme possédait d’immenses connaissances, et il le convainquit de rester.
  • La présence de cet érudit transforma toute la communauté des Juifs d’Espagne. Il était d’une telle stature qu’il ne fut plus nécessaire de se tourner vers les géonim de Babylone pour régler les questions ayant trait à la loi juive. […]
  • Hisdaï ibn Shaprut encourageait la poésie, la philologie et l’étude du texte de la Bible. Un certain nombre de philosophes arabes d’excellente réputation vivaient et travaillaient à Cordoue. L’attrait pour le Coran et son langage avait donné naissance à un intérêt nouveau pour la langue arabe et sa structure. En Europe chrétienne, à cette même époque, les penseurs débattaient de théologie, à Cordoue, les Arabes discutaient de linguistique.
  • Les Juifs furent pris par ce nouvel enthousiasme pour les mots et la grammaire. Un homme du nom de Menahem ben Saruk, né dans le nord-est de l’Espagne, s’était découvert un intérêt pour la philologie de l’hébreu et les commentaires de la Bible. [fut employé comme poète du riche frère de Hasdaï ibn Shaprut]. En de grandes occasions, le poète récitait ses œuvres, puis [devenu secrétaire de Hasdaï ibn Shaprut] il rédigea un dictionnaire de l’hébreu qui fut à l’origine des études philologiques en Espagne.
  • Les Juifs d’Espagne n’appréciaient pas seulement l’étude scientifique du langage, ils aimaient également son usage dans la poésie, et ce goût leur avait été inspiré par les Arabes. Les poèmes semblaient être animés d’une vie qui leur était propre, voyageant comme par magie à travers le temps et l’espace.

Cette évolution permet l’éclosion d’un Judaïsme Européen :

  • Après[3] la disparition de la branche des Carolingiens en Germanie, au moment où, dans l’Europe chrétienne, le dernier rayon de la vie intellectuelle s’éteignait sous les ténèbres croissantes du moyen âge, la civilisation juive brillait d’un très vif éclat. Tandis que les hauts dignitaires de l’Église et la foule ignorante étaient d’accord pour condamner toute recherche scientifique comme œuvre diabolique, les chefs de la Synagogue encourageaient, au contraire, le peuple à s’instruire. Pendant trois siècles consécutifs, les docteurs juifs se montrèrent pour la plupart les principaux promoteurs de l’instruction.Le mouvement qui se développa à cette époque, parmi les Juifs, avec une intensité si remarquable, était du surtout à deux savants, dont l’un vivait en Orient et l’autre en Occident : c’étaient Saadia, à Sura, et Hasdaï, en Espagne. Avec l’apparition de ces deux esprits éminents commence, dans l’histoire juive, une nouvelle époque, qu’on peut qualifier de scientifique. Ce fut pour le judaïsme comme un nouveau printemps, une époque de jeunesse et d’activité, pendant laquelle la poésie fit entendre ses accents gais et mélodieux. Devant ce réveil intellectuel, on oublia bien vite la chute de l’exilarquat. Déjà une première fois, après la destruction du premier temple et la cessation du culte des sacrifices, une nouvelle vie religieuse avait refleuri en Israël sur des ruines. Maintenant, de nouveau, la vie religieuse des Juifs reprenait un admirable essor au moment même où, par suite de la fermeture des écoles babyloniennes, on la croyait éteinte pour toujours. Elle changea seulement de pays. Transplantée des bords de l’Euphrate en Europe, elle dépouilla peu à peu ses formes orientales pour prendre en quelque sorte un caractère européen. Saadia est le dernier représentant de la civilisation juive en Orient. Hasdaï et les autres savants qui se formèrent à son école sont les premiers promoteurs d’une civilisation judéo-européenne.

C’est cet avènement d’un nouveau judaïsme éclairé que le début du psaume de cette génération relate en reprenant le style de la poésie:

Allons, glorifions le Seigneur par nos chants, acclamons le Rocher de notre salut ! Présentons-nous devant lui avec des actions de grâce, entonnons des hymnes en son honneur ! Car l’Éternel est un grand Dieu, un grand Roi, au-dessus de toutes les divinités.

Hasdaï grâce à ses talents de médecin obtient des succès diplomatiques providentiels pour son protecteur. Toda, qui désire que son petit-fils maigrisse afin de pouvoir récupérer son trône demande l’aide d’Abd Ar-Rahman qui lui envoie Hasdaï ibn Shaprut. Hasdaï décide de le soigner à Cordoue. Toda, par les qualités de persuasion d’Hasdaï accepte ses conditions, malgré les nombreux combats qui l‘avaient opposée auparavant contre les soldats musulmans :

  • En 958[4], une lente caravane de clercs et de cavaliers navarrais menée par la reine et son petit-fils traverse les régions désertes de la frontière du Nord etSancho_I_el_Craso,_rey_de_Leóns’achemina vers Cordoue, suivant les antiques voies romaines. Quand ils entrèrent dans la ville, Sancho 1er de León marchait en s’appuyant sur Hasdaï ibn Shaprut. Pour Abd Al-Rahman, le fait que deux rois chrétiens viennent jusque dans son palais pour s’incliner devant lui en demandant son aide portait son orgueil à des sommets et représentait peut-être l’accomplissement d’une vengeance intime, d’une volonté de posséder et de soumettre qui jamais ne serait assouvie. Pour les Juifs de Cordoue, le plus important était que le médiateur de cette négociation eût été l’un des leurs, et quand ils virent Hasdaï dans le cortège qui avançait vers Madinat al-Zahra sur un chemin couvert de tapis, ils soutinrent avec une certaine jouissance que le mérite et le triomphe de leur coreligionnaire les élevaient tous et tempéraient les immémoriales brimades de la diaspora. « Saluez, montagnes, le chef de Juda ! Écrivit un poète juif à cette occasion, que le sourire apparaisse sur toutes les lèvres, que chantent les terres arides et les bosquets, que les déserts se réjouissent ! Tant qu’il n’était pas ici, les orgueilleux nous dominaient, nous achetaient et nous vendaient comme esclaves, rugissaient comme des lions, et nous étions épouvantés parce que nous manquait notre défenseur… Dieu nous l’a donné comme chef, c’est Lui qui l’a mis dans la faveur du roi, qui l’a appelé prince et l’a haut placé sur les sommets. Sans flèches et sans épées, grâce à sa seule éloquence, il a enlevé villes et forteresses aux abominables mangeurs de porcs… »
  • Encore qu’il soit un peu paranoïaque, ce poète juif raconte une vérité : en échange du sévère et foudroyant régime amaigrissant que lui imposa Hasdaï ibn Shaprut, et qui comportait des courses matinales tout autour de Madinat al Zahra, Sancho 1er de León, alors débarrassé de son surnom infamant et rétabli sur son trône grâce aux armées andalouses, remit au calife dix places fortes et se souvint jusqu’à la fin de sa vie de l’amitié de ce médecin juif qui semblait tout savoir sur toutes choses et qui l’avait guidé en lui permettant de s’appuyer sur son épaule, quand la fatigue l’asphyxiait, pour se rendre au centre même d’un palais dont les salles lui parurent aussi innombrables que les soldats qui montaient la garde sur le chemin de Cordoue à Madinat al Zahra, et que les seuils successifs de ses quinze mille portes.

La suite du psaume reprend l’enthousiasme de ce poète Juif qui interprète la grandeur de Cordoue comme due à la providence divine afin de permettre sur le royaume Andalous épargné de toutes menaces, ouvert à la science et à la culture, une terre de prédilection pour le développement du Judaïsme espagnol, puis européen :

Il tient en ses mains les profonds abîmes de la terre ! Les cimes altières des montagnes sont à Lui. À Lui la mer : c’est Lui qui l’a créée, et la terre ferme est l’œuvre de Ses mains. Venez ! Nous voulons nous prosterner, nous incliner, ployer les genoux devant l’Éternel, notre créateur. Oui, Il est notre Dieu, et nous sommes le peuple dont il est le pasteur, le troupeau que dirige Sa main.

Pendant cette génération, s’il est possible que la vie ne soit pas complètement rose pour tous les Juifs de Cordoue, la vie ne fut peut-être jamais aussi douce et prometteuse pour les Juifs durant leur long exil. Ils ne sont pas pourchassés et vivent librement dans un pays d’abondance. Les élites juives ont des rapports privilégiés avec le pouvoir et n’oublient pas de se préoccuper du bien de leur communauté.

Malgré cela, si doux que soit l’épisode andalou, cela reste l’exil, comme cela l’était en Égypte. Les Juifs ne pouvaient rester éternellement en Égypte, ils devaient traverser le désert pour arriver en terre promise. De même, l’Espagne, n’est pas la destination finale du peuple Juif.

De fait, la parenthèse ouverte par Hakam II n’est pas être éternelle, sa succession mâle assurée conduit à la perte de Cordoue qui commence à tomber quarante ans plus tard (1010) avec la tombée et la mise à sac du palais Madinat Al Zahra pour disparaître complètement à la fin du siège mené par les Berbères en 1013.

The ruins of Medina Azahara, a fortified Arab Muslim medieval palace-city near Cordoba, SpainQuasiment aucun vestige de Cordoue n’a traversé le temps, et de la grande bibliothèque quasiment aucun livre n’a échappé à la destruction. Les juifs devront reprendre leurs pérégrinations jusqu’à retrouver le chemin de la terre promise. Même si l’épisode andalou reste dans la mémoire collective juive comme un apogée, il ne doit pas remplir d’amertume les générations suivantes qui elles traverseront des époques moins confortables.

C’est sur cette mise en garde que le psaume de cette génération conclue :

Si seulement aujourd’hui encore vous écoutiez sa voix ! N’endurcissez pas votre cœur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos ancêtres m’ont tenté, mis à l’épreuve, quoiqu’ils eussent vu Mes œuvres. Pendant quarante ans J’étais écœuré de cette génération, et je disais : « C’est un peuple au cœur égaré, qui ne veut pas connaître mes voies. » Aussi jurai-Je, dans ma colère, qu’ils n’entreraient pas dans ma paisible résidence.

[1] André Clot : « L’Espagne musulmane ». Chapitre : « Le Califat ». (p. 129à 137, extraits)

[2] Chaïm Potok : « Une histoire du peuple Juif ». Chapitre : « L’Islam : les rossignols dans la tempête de sable » (p. 417-418)

[3] Henri Graetz : « HISTOIRE DES JUIFS / TROISIÈME PÉRIODE — LA DISPERSION ». Deuxième époque — La science et la poésie juive à leur apogée. Chapitre premier — Saadia, Hasdaï et leurs contemporains (928-970). (Extrait du site web : «histoiredesjuifs.com »)

[4] Antonio Munoz Molina : « Cordoue des Omeyyades ».  Chapitre : « Le médecin du Calife » (p. 145-146)