890 à 910, psaume 92 : Les Karaïtes.

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Du côté Abbasside, cette génération est celle de Al Moutadid (892-902), Al Muktafi (902-908) avant le long règne de Al Muqtadir (908-932).

Pour les Omeyyades de Cordoue, cette génération est celle d’Abd Allah (888-921).

En Occident, cette génération marque le début de la fin de la dynastie Carolingienne.

A cette génération le pouvoir jusqu’ici incontesté des Chefs religieux du Judaïsme est ébranlé. Cela se passe tout d’abord au sein de l’empire Abbasside où le pouvoir de l’Exilarque est contesté par les notables juifs. À cette remise en cause vient s’ajouter l’attrait des cultures environnantes. Ainsi l’Occident devient source d’inspiration.

1024px-Exilarch_hunaDans cet environnement favorable à la pensée, à la remise en cause du pouvoir religieux rabbanite par les notables vient s’ajouter celle plus ancienne de Caraïtes mais qui devient plus prononcée alors que le pouvoir de l’Exilarque est fragilisé :

  • Tous[1] n’étaient pas satisfaits de la domination des Gaonim. Dans la seconde moitié du huitième siècle, se constitua un parti qui se refusait à considérer le Talmud comme une seconde Torah, alléguant que les lois du Talmud n’émanaient pas de Dieu, mais des hommes, et que nul n’était obligé de les suivre. À la tête de ce parti vint se placer Anan Ben David, de la famille des exilarques. Lorsque l’exilarque, son parent, était mort sans laisser d’enfant, Anan avait brigué sa place, mais les Gaonim de Soura et de Poumbédita ne permirent pas à ce sceptique d’occuper ce poste élevé, Anan se déclara donc ouvertement contre le Talmud, et fonda une nouvelle secte de nouveaux Saducéens, qui plus tard reçu le nom de Bnéi-Mikra ou Karaïm, ou encore Karaïtes, car ils ne s’en tenaient qu’à la « Mikra », la Torah de Moïse, et réfutaient le Talmud. Ils se séparaient du peuple par leurs coutumes particulières. […] En général, les Karaïtes s’en tenaient strictement à la lettre, non à l’esprit de la Torah. Ils ne pouvaient adapter les vieilles lois bibliques à la vie de tous. S’étant séparés du peuple par leurs coutumes, les Karaïtes fondèrent une secte fermée, et dans la suite ils formèrent un petit peuple à part. Ils haïssaient les Talmudistes ou Rabbanites qui obéissent à leurs rabbins. Les Gaonim de leurs côtés persécutaient la secte nouvelle.

De fait, les « rabbanites » en privilégiant la loi orale avaient relégué la Torah à l’arrière-plan à tel point que la loi écrite n’était quasiment plus étudiée, si ce n’est à travers le Talmud. La concurrence du Karaïsme, qui lui ne reconnait que la loi écrite oblige les « rabbanites » à remettre à sa juste place le Pentateuque.

Un de ces artisans, si ce n’est l’initiateur est Saadia Gaon qui nait en Égypte en 882. Il combat le Karaïsme en tentant également de réformer le courant traditionnel. En ce qui concerne la génération qui nous intéresse, soit la première partie de la vie de Saadia Gaon, celui-ci s’intéresse à l’usage de l’hébreu.

Le dictionnaire confectionné par Saadia, reste sous l’influence de la culture arabe:

  • Cet ouvrage[2] n’est pas organisé selon l’ordre alphabétique des initiales des mots, comme nos dictionnaires, mais selon la pratique générale des lexicographes arabes, en suivant l’ordre des syllabes finales comme instrument pour aider les poètes à trouver leurs rimes.

Cette influence arabe se retrouve dans la liturgie :

  • La culture[3] arabe influença également la pratique religieuse à un niveau plus élevé. L’arabisation de la vie intellectuelle entraîna des changements de pratique et de rituel religieux qui apparurent de manière manifeste avec l’essor de la poésie, de la philosophie (en particulier de néo-platonisme) et du piétisme (en particulier sous la forme du soufisme). Comme dans bien d’autres domaines, le tournant fut incarné par Saadia, en particulier par sa contribution à la liturgie.

Également :

  • Saadia[4] fit de la composition poétique en hébreu un élément important de son programme linguistique. Il écrivit de nombreux piyoutim, souvent dans un style extrêmement complexe de son cru. Il semble qu’il ait fait cela dans la logique d’une perception qui faisait de la poésie liturgique hébraïque cette partie de l’héritage littéraire juif qui correspondait à la poésie arabe dans la tradition arabo-islamique.

L’œuvre de Saadia[5], poursuivie par ses disciples, jette les bases de l’âge d’or de la culture juive en Espagne (Saadia lui-même n’a pas vécu en Espagne), assurant à Saadia une place et une réputation dans l’histoire et la pensée juive orientales et andalouses à laquelle nul autre que Moïse Maïmonide n’a pu prétendre par la suite.

C’est à cet âge d’or de la culture Juive que Saadia initialise qui est évoqué par le début du psaume de cette génération :

Il est beau de rendre grâce à l’Éternel, de chanter en l’honneur de Ton Nom, ô Dieu suprême, d’annoncer, dès le matin, Ta bonté, et ta bienveillance pendant les nuits, avec la lyre à dix cordes et le luth, aux sons harmonieux de la harpe. Car Tu me combles de joie, ô Éternel, par Tes hauts faits ; je veux célébrer les œuvres de Tes mains. Qu’elles sont grandes Tes œuvres, ô Éternel, infiniment profondes Tes pensées !

Le foisonnement de nouvelles idées et l’apparition de contestations internes et externes hâtent ainsi l’éclosion de cet âge d’or :

  • Les bouleversements[6] géopolitiques favorisèrent aussi l’émergence de nouvelles civilisations ou religions : l’apparition de l’islam, par exemple, la reprise du legs intellectuel et spirituel de l’hellénisme, le développement d’une classe importante de libres-penseurs et d’esprits forts, tous ces éléments contribuèrent à ébranler la citadelle de la tradition juive. Mais elle ne fut pas la seule à être interpellée par ce défi. L’Islam lui-même, tout auréolé de ses victoires militaires, ressentait désormais le besoin de repousser ses adversaires sur le terrain doctrinal. Les Juifs durent emboîter le pas à leurs voisins.
  • En contestant la valeur intrinsèque de la révélation et de la tradition au sein du christianisme et de l’islam, et n’épargnait pas le judaïsme lui-même dont es deux religions étaient issues. L’insularité et le repli n’auraient été que d’un piètre secours. C’est pour toutes ces raisons que de Saadia Gaon (882-942) à Moïse Maïmonide (1138-1204) jusqu’à Elie Delmédigo (1460-1493) en passant par les commentateurs averroïstes du « Guide des égarés », Isaac Albalag, (XIIIe siècle), Moïse Narboni (1300-1362) et Joseph ibn Caspi (ob. 1340), le judaïsme dut intégrer les connaissances philosophiques et scientifiques au cours de ces différentes époques : las quatre coudées de la tradition où les fils de la religion d’Israël auraient souhaité vivre ne suffisaient plus. Il fallut combattre les arguments des autres avec une logique universelle et non point à l’aide d’une herméneutique religieuse. C’est cet effort intellectuel qui régla désormais la vie quotidienne des académies, des écoles théologiques et religieuses des trois religions monothéistes.

Cette réflexion philosophique incite les penseurs Juifs, dont Saadia Gaon, à avoir une nouvelle réflexion sur Dieu et les commandements. Ceux-ci permettent d’atteindre une finalité pour le peuple Juif, et non une récompense immédiate :

  • Le Gaon Saadia[7] voulait concilier la foi et la raison, la religion et la philosophie. Il doit y avoir un Dieu dans l’univers, proclamait-il – car une création ne peut se concevoir sans créateur. Mais pour que les hommes le comprennent et sachent comment se conduire dans la vie, Dieu s’est révélé au Mont Sinaï et a donné à Moïse la Torah destinée à son peuple d’Israël. L’homme est doué d’une volonté libre ; il peut obéir ou ne pas obéir aux commandements de la Torah ; celui qui obéit, le Juste, sera récompensé dans le monde futur, et le méchant sera châtié. Il existe un « au-delà » : après la mort du corps, c’est là que vivent les âmes. Mais le temps viendra où tous les morts ressusciteront, et ce sera l’avènement d’un monde nouveau, le monde du Messie. Ainsi, le Gaon Saadia fut le premier d’entre les talmudistes, qui créa un système de dogmatique juive, de principes religieux. Il fonda la philosophie religieuse du Moyen-âge, en voie de développement déjà dans les pays européens.

C’est une nouvelle phase du Judaïsme, ou la confrontation philosophique, loin d’affaiblir la foi Juive, permet au Judaïsme de se renforcer pour affronter les siècles à venir.

C’est cette démarche nouvelle que la suite du psaume évoquée et encourage :

L’homme dépourvu de sens ne peut savoir, le sot ne peut s’en rendre compte : si les méchants croissent comme l’herbe, et que fleurissent tous les artisans d’iniquité, c’est pour encourir une ruine irréparable. Mais Toi, Seigneur, Tu es éternellement sublime ; car voilà que Tes ennemis, ô Éternel, voilà que Tes ennemis succombent, que se disloquent tous les ouvriers du mal, tandis que Tu grandis ma force comme celle du reêm, et que ma décrépitude reverdit au contact de l’huile. Avec satisfaction, mes yeux contemplent mes ennemis, mes oreilles entendent les malfaiteurs se dresser contre moi. Le juste fleurit comme le palmier ; comme le cèdre du Liban, il est élancé. Plantés dans la maison de l’Éternel, ils sont fleurissants dans les parvis de notre Dieu. Jusque dans la haute vieillesse, ils donnent du fruit, ils sont pleins de sève et de verdeur, prêts à proclamer que l’Éternel est droit, qu’Il est mon rocher, inaccessible à l’injustice.

On peut voir également dans la fin du psaume un hommage aux Karaïtes qui ont permis un renouveau de la pensée juive et qui ont restauré le retour à Sion comme une des priorités du Judaïsme:

  • La doctrine[8] karaïte insiste fortement sur l’obligation du Juif de vivre en Karaite_Mezuze_Close-upEretz-Israël. Habiter Jérusalem, prier à ses portes, se soumettre à des pratiques sévères de purification – autant de mesures concrètes, immédiates, destinées à hâter l’Avènement, et sans lesquelles il est vain d’escompter la Rédemption. D’où une propagande vive, incessante, visant à promouvoir le Retour à Sion. D’où aussi la volonté des sectaires de ne pas se contenter de prêcher la bonne parole, mais de donner corps à leurs idées. Aussi les « roses » de Jérusalem – c’est ainsi qu’ils se désignent eux-mêmes, pour bien se distinguer des « épines » rabbiniques – forment-ils du IXe siècle au XIe siècle la communauté la plus forte de la ville, et intellectuellement la plus brillante.

 

 

[1] Simon Doubnov : « Précis d’histoire juive ». Chapitre : « Période orientale » (p. 139-140)

[2] David Biale : « Les Cultures des Juifs ». Chapitre de Raymond P. Scheindlin : « Marchands et intellectuels, rabbins et poètes / La culture judéo-arabe à l’Age d’or de l’Islam ». (p. 326)

[3] David Biale : « Les Cultures des Juifs ». Chapitre de Raymond P. Scheindlin : « Marchands et intellectuels, rabbins et poètes / La culture judéo-arabe à l’Age d’or de l’Islam ». (p. 332)

[4] David Biale : « Les Cultures des Juifs ». Chapitre de Raymond P. Scheindlin : « Marchands et intellectuels, rabbins et poètes / La culture judéo-arabe à l’Age d’or de l’Islam ». (p. 336)

[5] Source : Wikipedia

[6] Maurice-Ruben Hayoun : « Les Lumières de Cordoue à Berlin / Une histoire intellectuelle du Judaïsme (1) ». Chapitre : « L’univers talmudique » (p. 123)

[7] Simon Doubnov : « Précis d’histoire juive ». Chapitre : « Période orientale ». (p. 141)

[8]Sous la direction d’Élie Barnavi : « Histoire Universelle des Juifs ». Chapitre : « La dissidence des Karaïtes ». (p. 89)