750 à 770, psaume 85 : Monde nouveau.

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtonsjardins 2 alcazar annotes 2 shutterstock_164449409Cette génération est marquée par une redéfinition complète de la carte du monde antique (méditerranéen et européen).

Au niveau de l’empire arabe, la dynastie Abbasside succède à la première dynastie des Omeyyades.

Pépin le bref mets fin à la dynastie Mérovingienne au profit de la Strasbourg_StMaurice_021dynastie Carolingienne (du nom de Charlemagne son meilleur représentant), son avènement et son soutien à la Papauté permet une émergence nouvelle du Saint-Siège.

La volonté des Abbassides de détruire toute descendance des Omeyyades est vaine: un des princes survit au massacre et fonde les Omeyyades de Cordoue. Cette nouvelle donne n’est évidemment pas neutre pour l’évolution des Juifs dans les prochaines générations.

Byzance bien que grande perdante de ce monde nouveau, malgré une position défensive envers les menaces extérieures (menaces Arabe et Bulgare pour les prochaines générations) trouve le moyen de garder sa place au sein des nations pendant de nombreux siècles.

À Byzance, cette génération est encore marquée principalement par le règne de Constantin V Copronyme (743-775).

La révolution Abbasside détourne provisoirement l’attention des Arabes envers les Byzantins, Byzance en profite pour combattre la menace Bulgare mais néglige la menace Lombarde.

De nombreuses communautés juives anciennes peuplent le royaume Franc qui prend son essor :

  • De[1] grands marchands, portés par la vague de migration qu’entraînent les légions romaines vers les côtes occidentales de la Méditerranée : tels sont les Juifs de Gaule. […]
  • La présence des Juifs en France (le royaume franc qui nous intéresse à compter de cette génération dépasse largement, vers l’est, les frontières actuelles de la France) est attestée essentiellement à compter du IVe siècle après le Christ. La vallée du Rhône et celle de la Saône sont les voies naturelles de pénétration. De là, les nouveaux immigrants gagnent le Massif Central, puis la vallée de la Loire et Paris. […]
  • (le réseau commercial établit depuis les grandes villes françaises) pousse ses ramifications jusqu’en Rhénanie avec Cologne, Mayence, Spire et Worms (puis de là jusqu’à Vienne en Autriche).

L’apparition du Christianisme a rendu précaire la situation des Dagobert_visitant_le_chantier_de_la_construction_de_Saint-DenisJuifs en France (territoires correspondants) celle-ci s’est aggravée sous la dynastie Mérovingienne.

Aux différentes mesures anti-juives, Dagobert a ajouté l’expulsion en 633, vraisemblablement sans grand effet.

Le nouveau pouvoir Carolingien au contraire se montre favorable aux Juifs et leur permet un épanouissement nouveau :

  • Les Juifs[2] reprennent, sous l’autorité des rois carolingiens, une place beaucoup plus avantageuse. Ils savent, les marchands juifs, se montrer discrets, se réinstaller dans la place sans ostentation, avec beaucoup d’obstination, avec cette persévérance qui est une de leurs premières vertus. Ils savent aussi, et cela est un des secrets également de leur force, se montrer utiles. Leurs relations commerciales font merveille : ils ont des « antennes » un peu partout, des « correspondants » jusqu’aux confins de l’Orient et sont ainsi à même d’apporter à l’Occident chrétien des produits précieux qui émerveillent et rendent service. Déjà, sur la terre de Gaule conquise par le christianisme, certains d’entre eux édifient des fortunes. Charlemagne et Louis le Débonnaire, qui ont évalués à son prix la présence des juifs en France, les prennent sous leur protection.

Après avoir éliminé la dynastie Omeyyade, Abu Abbas Al Saffâ’h (749-754) devient le premier calife Abbasside auquel lui succède son frère Al Mansur (754-775). Ce dernier fonde la ville de Bagdad en 762 qui devient la nouvelle capitale en remplacement de l’ancienne capitale Omeyyade : Damas (entre-temps, les califes Abbassides s’étaient déplacés à Koufa).

La révolution Abbasside réussit à mettre fin à la dynastie Omeyyade au profit de la sienne (la dynastie Abbasside) avec un résultat paradoxal: la naissance en parallèle d’une nouvelle dynastie Omeyyade hors des terres traditionnelles de l’Islam. En Espagne à Cordoue.

Puerta_de_San_Esteban_(Mezquita_de_Córdoba,_España)S’enfuyant toujours plus vers l’ouest, Abdar Rahman, essaie tout d’abord sans succès d’imposer son autorité au sein de sa tribu maternelle (à Sabra, au Maroc actuel).

C’est alors qu’il se tourne vers l’Espagne ou demeurait de nombreux « émigrés » omeyyades, où il finit par s’imposer par la force. Ciblant tout d’abord Séville, devant l’avancée de troupes ennemies, il se rabat Abdul_al_Rahman_Isur Cordoue ou il piège les troupes de Yusuf (l’ancien gouverneur).

Cette victoire militaire ne signifiait pas la fin des hostilités (en particulier de la part des califes Abbassides qui essayèrent en vain de réintégrer El Andalus dans leur empire), mais Abdar Rahman réussit à conserver et consolider le nouveau califat omeyyade de Cordoue :

 

  • Les[3] rivaux les plus dangereux d’Abdar Rahman éliminés, la dynastie omeyyade était ainsi restaurée à l’autre extrémité de la Méditerranée, six années à peine après avoir été presque anéantie à Damas. Elle gouvernera al-Andalus pendant près de trois siècles.

Cette nouvelle dynastie islamique en marge de la dynastie officielle abbasside se devant de composer avec les minorités pour survivre devient un terreau favorable au développement des communautés juives :

  • Au milieu[4] du VIIIe siècle, à la suite d’un coup d’État, le calife omeyyade de Damas est détrôné, et le califat est transféré à Bagdad. Abd al-Rahman, seul survivant de la famille royale, s’enfuit en Espagne et rétablit le règne de la dynastie à Cordoue en 756, à la tête de laquelle il restera jusqu’en 788. Lui et ses successeurs renforcent l’armée et la bureaucratie pour endiguer les tensions dans un pays largement divisé, et souhaitent recréer sur place la splendeur de Bagdad sous domination abbasside, son art de vivre, sa culture et son artisanat. La prospérité juive commence à cette époque pour connaître son apogée aux Xe et XIe siècles. Indépendant du califat abbasside de Bagdad et plus tolérant à l’endroit des non-musulmans, le régime omeyyade l’encourage fortement.
  • La splendeur de Cordoue devint légendaire. Elle abritait la bibliothèque du calife, composée de quatre cent mille volumes. Elle était dotée de centaines de mosquées, d’hôpitaux, de demeures magnifiques qui contribuèrent à son prestige sous la houlette de souverains qui la transformèrent en capitale de l’empire islamique de l’ouest tout en poursuivant une œuvre de mécénat culturel et artistique. Très vite, chez les Juifs aussi, le centre culturel se déplaça de Babylonie en Espagne avec l’arrivée de talmudistes de renom qui perpétuèrent la tradition des académies orientales, où avait été élaboré le Talmud dit de Babylone, achevé à la fin du Ve siècle. Le nouveau régime favorisa également le commerce méditerranéen désormais contrôlé par l’Islam et au développement duquel participèrent les marchands des trois religions du Livre. La connaissance de nombreuses langues par les Juifs les aida à occuper une place de choix dans ce commerce international.

L’occident qui s’ouvre aux Juifs leur offre une nouvelle opportunité d’épanouissement.

Ainsi, après avoir prévenu que cette terre nouvelle ne sera pas une terre ou coule le lait et le miel (vallée des larmes), le psalmiste peut à présent en faire l’éloge pour ce qu’elle apporte de positif. Puisque cette terre permet, telle la terre promise, au peuple d’Israël de se reconstruire.

Pour cette génération, c’est principalement l’Espagne qui est mise en avant, nouvelle terre d’élection du peuple Juif qui dans quelques siècles, lors de son éclatement (1492) créera une nouvelle diaspora comparable à celle provoquée par la chute de Jérusalem.

C’est par l’allusion à cette terre nouvelle, que le psaume de cette génération débute :

Tu as rendu, ô Seigneur, ton affection à ton pays, réparé les ruines de Jacob.

L’association de la terre aux ruines de Jacob permet ainsi l’évocation d’une autre terre providentielle que la terre promise à Moïse.

L’Andalousie estle berceau de la culture Sépharade (« espagnole ») tandis que le royaume carolingien celui de la culture Ashkénaze (« allemande »). L’Occident musulman ainsi que l’Occident chrétien sont pour cette génération sources d’épanouissement pour le peuple Juif. En apparence, cette génération marque donc une pause profitable dans la destinée du peuple d’Israël.

C’est ce qu’exprime la suite du psaume :

Tu as pardonné les fautes de ton peuple, couvert d’un voile toutes leurs défaillances. Sélah ! Tu as refréné toute ton indignation, renoncé à Ton ardente colère.

Cette image de nouvelle terre promise pour les Juifs est renforcée par le prince fondateur de Cordoue qui y introduire les arbres les plus représentatifs de la vraie terre promise.

Les aventures de sa jeunesse ont fait d’Abd Al Rahman un souverain cruel n’hésitant pas à éliminer ses ennemis ou ceux jugés comme tels, par tous les moyens.

Au-delà de sa cruauté qui lui permit sans doute d’asseoir définitivement sa dynastie, Cordoue lui doit sa grandeur qui devint pour beaucoup et pendant des générations la capitale de l’Occident.

Priego de Crdoba, Andaluca, vista panormicaÀ l’image des plantations qu’il imposa :

  • Ses envoyés[5] (d’Abd Al Rahman) firent le voyage de Syrie pour lui rapporter des arbres qui ne poussaient pas en Al Andalus, des palmiers et des grenadiers qu’il fit planter à Al Rusafa et dans les jardins du nouvel Alcazar, construit sur le terrain du palais des gouverneurs, au bord du Guadalquivir. Quand aujourd’hui nous regardons, par-dessus la ligne des toits de Cordoue, la cime d’un palmier et ses régimes de dattes orange, nous voyons un paysage inventé il y a mille deux cents ans par la volonté et la nostalgie d’un homme.

Cette transformation rend comparable l’Espagne, nouvelle terre promise à celle décrite par Moïse dans le Deutéronome :olivares

  • Car[6] l’Éternel, Ton Dieu, te conduit dans un pays fortuné, un pays plein de cours d’eau, de sources et de torrents, qui s’épandent dans la vallée et la montagne ; un pays qui produitAceitunas en el olivole froment et l’orge, le raisin, la figue et la grenade, l’olive huileuse et le miel ; un pays où tu ne mangeras pas ton pain avec parcimonie, où tu ne manqueras de rien ; les cailloux y sont de fer, et de ses montagnes tu extrairas du cuivre. Tu jouiras de ces biens, tu t’en rassasieras. Rends grâce alors à l’Éternel, Ton Dieu, du bon pays qu’Il t’aura donné !

Les malédictions du Deutéronome sont rattachées aux quatre-vingt-dix-huit générations de l’exil, il est donc naturel que la description de la terre promise ne soit pas uniquement celle de la terre d’Israël mais plutôt une description des terres d’accueil, ou les juifs trouveront abondance et confort et pourront se développer en attendant, à chaque fois qu’ils s’attacheront à une nouvelle terre d’élection, d’en être rejeté dans la douleur et les larmes.

On peut comparer cette description de terre promise « interchangeable » à celle plus rigoureuse et donc exclusive du Lévitique. Rappelons que le Lévitique énumère les malédictions rattachées aux quarante-neuf générations pendant lesquelles le peuple Juif reste attaché à la terre d’Israël sur laquelle se dresse le Temple de Jérusalem :

  • Le battage[7] de vos grains se prolongera jusqu’à la vendange, et la vendange durera jusqu’aux semailles, vous aurez du pain à manger en abondance, et vous demeurerez en sécurité dans votre (possessif non employé dans le passage similaire du Deutéronome) pays. Je ferai régner la paix dans ce pays, et nul n’y troublera votre repos ; je ferai disparaître du pays les animaux nuisibles, et le glaive ne traversera point votre territoire. […] Je fixerai ma résidence au milieu de vous (pas d’équivalent dans le passage correspondant du Deutéronome), et mon esprit ne se lassera point d’être avec vous ; mais Je me complairai au milieu de vous, et je serai votre Divinité, et vous serez mon peuple.

Mais le psalmiste sait que la destinée du peuple d’Israël ne se situe pas sur ces terres d’Occident qui finiront par l’ensevelir. Le salut ne se situe que sur la réelle terre promise, c’est donc par cette prière que le psaume conclut ne se contentant pas de l’accalmie apparente :

Restaure-nous, Dieu de notre salut, mets fin à Ton irritation à notre égard. Seras-tu à jamais courroucé contre nous ? Feras-tu, d’âge en âge, durer ton ressentiment ?

Cette interrogation du psalmiste marque le rejet de l’état de grâce qui n’est que provisoire au profit d’une paix véritable.

Ne veux-Tu pas nous rendre à la vie, pour que Ton peuple se réjouisse en Toi ? Montre-nous, Seigneur, Ton amour ; et Ton secours, accorde-le nous. Ah, je veux entendre ce que dit Dieu, l’Éternel, car c’est le salut qu’il va annoncer à son peuple et à ses fidèles ; mais qu’ils ne retombent plus dans leurs folies ! Oui, proche est son secours de ses pieux adorateurs, si bien que la gloire élira domicile dans notre pays.

Cette paix ultime ne pourra être obtenue que par le long périple du peuple d’Israël au sein des nations qui aboutira à sa rédemption sur sa terre.

L’amour et la fidélité se donnent la main, la justice et la paix s’embrassent. La fidélité va germer au sein de la terre, et la justice briller du haut des cieux. Oui, le Seigneur octroie le bonheur, et notre pays prodigue ses moissons. La justice marche au-devant de Lui, et trace la route devant ses pas.

Le psalmiste conclut sur ce message d’espoir qui justifie le sacrifice d’Israël pour l’apport d’une paix universelle.

 

[1] Philippe Bourdrel : « Histoire des Juifs de France » Chapitre : La tolérance des origines. (p.13/14)

[2] Philippe Bourdrel : « Histoire des Juifs de France » Chapitre : La tolérance des origines. (p.22/23)

[3] André Clot : « L’Espagne musulmane ». Chapitre : « La longue errance d’Abdar Rahman l’émigré » (p. 44)

[4] Esther Benbassa et Aron Rodrigue : « Histoire des Juifs sépharades ». (p.23/24)

[5] Antonio Munoz Molina : « Cordoue des Omeyyades ». Chapitre : « Le prince fugitif » (p. 66)

[6] DEUTERONOME, Chapitre 8, versets 7 à 10

[7] LÉVITIQUE, Chapitre 26, versets 5, 6, 11 et 12