170 à 190, psaume 56 : Fondements du christianisme.

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtonschristianisme vs judaisme shutterstock_421103608

Au niveau de l’Empire romain, cette génération est à cheval entre le règne de Marc Aurèle (161/180) et de celui de Commode (180/192).

 

L'Image_et_le_Pouvoir_-_Buste_cuirassé_de_Marc_Aurèle_agé_-_3Empereur_commode_en_hercule

Avant de s’intéresser au contenu du psaume, il faut tout d’abord, une fois encore examiner son titre.

Cette génération correspond approximativement à la dernière génération des Tanaïm.

Le nom Tannaïm est celui donné aux rabbins des deux premiers siècles de notre ère et se conclut par la rédaction de la Michna (loi orale) sous l’égide finale du dernier Tannaïm : Yéhouda Ha-Nassi qui préside de 170 à 200.

Cette rédaction a été décidée vraisemblablement parce que la souveraineté du peuple Juif sur sa terre devenait hasardeuse du fait de la montée en puissance de Rome et surtout après la destruction du Temple. La défaite de la révolte de Bar Kokheba vient confirmer que le peuple Juif doit s’apprêter à un long exil et se détacher de sa terre jusqu’à que finisse la nuit.

L’interdiction faite aux Juifs de résider à Jérusalem décidée après la révolte de Bar Kokheba, même si elle n’est pas intégralement suivie, vient confirmer le long exil même si dans un premier temps les Juifs peuvent rester pas trop loin de la Judée en s’installant en Galilée.

1024px-Flickr_-_Government_Press_Office_(GPO)_-_Catacomb_City_of_Beit_ShearimTout d’abord à Oucha après la révolte, après d’autres séjours, la génération actuelle s’installe à Beit Chearim. Face à cet exil qui s’initie, Jérusalem s’estompe, et c’est vraisemblablement cela que David évoque dans « La colombe muette dans le lointain ».

L’épisode de Gath se situe dans la fuite de David, après qu’il eut consommé avec ses hommes le pain d’offrande des prêtres de Nob et qu’il simule la folie auprès du roi de Gath pour être épargné.

La situation que subit David est bien comparable à celle du peuple Juif pour cette génération. Le peuple Juif était grand, fort et respecté, mais il se trouve maintenant éloigné de Jérusalem de son royaume et devient vulnérable auprès des nations qui l’hébergent. La seule solution qui reste au peuple Juif, c’est de se montrer inoffensif à ces peuples afin qu’il ne soit pas exterminé par eux, pensant que le peuple Juif est un peuple déchu de sa gloire.

Pour en revenir au psaume, cette génération voit le Christianisme étendre son emprise et dans le même temps prendre un peu plus son indépendance envers le Judaïsme.

Un phénomène particulier avait marqué l’essor du Christianisme quelques années avant la présente génération par les thèses nouvelles de Marcion:

  • Un[1] événement capital, raconté par Épiphane de Salamine dans son traité « Contre les hérésies », serait survenu à Rome en 144. Marcion est convoqué par le presbyterium, l’assemblée des prêtres de Rome, sans qu’il soit précisé si l’évêque était là. Il lui est demandé de s’expliquer sur son interprétation de la parabole de Jésus sur les vieilles outres. « Personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres, et le vin se répandra, et les outres seront perdues (nous avons une interprétation de cette parabole avec des conclusions sur le Judaïsme, bien sur, opposées à celle de Marcion) ». L’exégèse de presbyterium était de type moraliste. Les outres, l’arbre mauvais, désignaient les humains, les cœurs endurcis. Marcion, lui, soutenait une exégèse de type historique, à savoir que les vieilles outres, l’arbre mauvais, étaient les anciennes Écritures et les Juifs. À l’issue de cette confrontation, Marcion est exclu, ou bien s’exclut lui-même, et fonde sa propre Église.

À ce propos nous pouvons citer l’analyse de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur :Apostle_John_and_Marcion_of_Sinope,_from_JPM_LIbrary_MS_748,_11th_c

  • Marcion[2] est surtout le découvreur et l’éditeur des épîtres de Paul. Ces lettres, considérées comme les documents chrétiens les plus anciens, sont ignorées avant la publication de l’Apôtre, vers 130 et 140 (dix épîtres qu’il associe à l’Évangile de Luc pour définir son propre canon du Nouveau Testament). Marcion en est le premier témoin daté. Il n’est pas difficile de penser qu’il est allé au-delà d’un simple travail de « correcteur ». […] En vérité, personne ne sait – et il n’y a aucun moyen de le savoir – comment se présentaient les textes de Paul avant que Marcion ne les accommode à sa théologie. […] Ne faut-il pas voir sa main plutôt que celle de Paul sous les phrases si violemment hostiles aux Juifs des Églises de Judée dans l’épître aux Thessaloniciens. […]
  • Marcion proposait d’oublier la tradition d’Israël. Pour lui, la Bible était caduque. Il fallait la rejeter et rejeter avec elle les Juifs qui la revendiquaient comme seule Écriture, mais sa tentative échoua. En 144, Marcion est « excommunié » de l’Église de Rome. Se posant en successeur authentique (et fortuné) de l’apôtre Paul, il fonde non seulement une école de pensée qui va perdurer mais des Églises rivales de la grande Église. Elles seront solidement organisées et largement implantées dans la même aire géographique. « La tradition hérétique de Marcion a rempli l’univers », constatera Tertullien au siècle suivant.
  • La chrétienté a été littéralement mithridatisée par Marcion. Malgré son échec apparent, les conséquences de son entreprise sur l’identité chrétienne ont été incalculables, ne serait-ce parce qu’elle lui est redevable de la conservation et de la connaissance des épîtres dites « de Paul ». Mais aussi, par sa volonté de se dissocier de la Bible hébraïque, par son opposition à la prolifération des textes chrétiens, il précipita la conception et l’établissement du Nouveau Testament, s’il n’en est pas l’inventeur. […]

Marcion_teachingMarcion ainsi s’il est combattu par la Grande église pousse celle-ci à créer son propre canon et à se désolidariser définitivement de son héritage Juif :

  • Les [3]chrétiens du IIe siècle sont d’emblée devant un dilemme qui les oblige à pactiser. Et ce pour deux raisons : l’une politique, l’autre théologique. Politique parce que dans l’Empire, pour être religio licita, « religion légale », il fallait avoir des ancêtres. S’il se coupait de ses racines juives, le christianisme se coupait de ses ancêtres, il se condamnait à demeurer une secte sans droits ni privilèges aux yeux de Rome. Théologique parce que contrairement à ce que prétendait Marcion, le projet du Nouveau Testament ne pouvait être d’abroger la Bible Hébraïque. Ils doivent donc à la fois tirer les conséquences de leur divorce d’avec le judaïsme et ne pas sacrifier l’immense corps des références bibliques sans lequel les Évangiles et leur littérature ne seraient rien.
  • Les chrétiens vont donc entreprendre de « déterritorialiser » tout l’appareil conceptuel propre au judaïsme, de le neutraliser, de le rendre compatible avec la philosophie païenne et avec la pensée mythique. Ils vont helléniser celui qui aurait pu rester un Juif obscur de Galilée, crucifié sous Ponce Pilate. Ainsi fera-t-on de Jésus, « fils de Dieu » parmi beaucoup d’autres juifs, son Fils unique, le Messie, le Christ, etc. Il faudra surtout faire du Nouveau Testament l’accomplissement de la Bible Hébraïque, sa clé de lecture. Comme le formulera saint Augustin, le Nouveau Testament est caché par l’Ancien Testament, et l’Ancien Testament est dévoilé par le Nouveau Testament. […]
  • Pour les Chrétiens, les Juifs ne sont plus dignes d’être le peuple élu. C’est au nom de cette incompréhension (du message nouveau du christianisme), de cette surdité, de cet aveuglement qu’ils vont littéralement les déshériter : la Bible devient l’Ancien Testament, et sans être aboli, il est assujetti au Nouveau. Le christianisme accapare les ancêtres et capte l’héritage. Là où Antiochus Épiphane puis Hérode Antipas avaient échoué, restreignant les obligations rituelles, préférant les certitudes aux questions, la vérité à l’interrogation, les dogmes aux textes, le christianisme invente une nouvelle forme de judaïsme accessible aux païens. Son génie politique, philosophique, théologique sera même d’oser se proclamer « véritable Israël », Verus Israël. […]
  • Après le schisme, les Chrétiens auraient pu se détourner définitivement des Juifs. Les abandonner à une religion qui, jamais plus, ne serait la leur. Au contraire, ils feront de l’anti-judaïsme un des éléments constitutifs de leur propre identité. L’anti-judaïsme sera un signe de reconnaissance. Les Chrétiens se définiront comme ceux qui ne sont pas Juifs, comme ceux qui se sont démarqués d’eux, comme leurs adversaires ou plutôt leurs ennemis les plus intimes.

A cette génération les chrétiens définissent un canon du Nouveau Testament en rupture avec l’Ancien, ou tout du moins avec son interprétation classique.

Léglise_et_la_synagogue_(cathédrale_de_Metz)_(8010236397)C’est le début du schisme avec le Judaïsme, le Christianisme n’est plus une variante du Judaïsme mais une nouvelle religion devant supplanter l’ancienne.

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Les Juifs, alliés d’hier deviennent les ennemis, ceux qui ont trahi le Christ.

Ce sont bien là les semences d’un antisémitisme chrétien qui entraînera pendant de longs siècles massacres, pogroms, humiliations pour les Juifs vivant en terre chrétienne.

Cela est d’autant plus grave que le Christianisme s’apprête à travers Rome à devenir une religion universelle.

C’est bien ce danger pour le peuple Juif que représente les nouvelles bases philosophiques et théologiques du Christianisme qui sont établies à cette génération que David décrit dans son psaume :

Prends-moi en pitié, ô Dieu, car des hommes veulent me dévorer ; sans relâche, l’adversaire me harcèle. Sans relâche, mes ennemis sont haletants (après moi), car nombreux sont ceux qui me combattent,

À lendemain de la révolte de Bar Kokheba, le choix des Chrétiens de sacrifier les Juifs et de séduire les païens va naturellement accroître le nombre d’ennemis d’Israël.

Ô Dieu suprême ; le jour où j’ai à craindre, c’est à toi que je me confie. Grâce à Dieu, je puis célébrer son arrêt ; en Dieu j’ai confiance, je ne crains rien : que pourrait la créature contre moi ?

La volonté d’imposer Jésus comme le Christ ne remet pas en cause la foi juive. Ce nouveau Dieu (ou assimilé comme tel) reste un homme, un sage. Ce n’est pas cette création par les penseurs chrétiens qui remet en cause la toute divinité et puissance de Dieu, celui de la Bible Juive.

Constamment ils empirent ma condition ; toutes leurs pensées ont pour but de me nuire. Ils se concertent, se mettent à l’affût, observent chacun de mes pas ; on dirait qu’ils guettent ma vie.

L’avènement du christianisme dans cette génération se fait au détriment de la condition des Juifs pour les siècles à venir.

Pour cette injustice, rejette-les ; avec indignation jette à bas ces peuples. Veuille compter, toi, mes courses vagabondes, recueillir mes larmes dans ton urne, oui (les consigner) dans ton livre !

Malheureusement cette redéfinition du message de Jésus provoquera au cours des siècles de nombreuses « larmes » de la part du peuple Juif.

Alors, mes ennemis, lâchant pied, reculeront, au jour où je t’invoquerai : je sais bien que Dieu est pour moi. Grâce à Dieu, je puis célébrer son arrêt ; grâce à l’Éternel, je puis célébrer son arrêt. En Dieu, j’ai confiance, je ne crains rien : que pourrait l’homme contre moi ? À moi, ô Dieu, d’acquitter mes vœux envers Toi : je te paierai des sacrifices de reconnaissance. Car tu as préservé mon âme de la mort, et – n’est-ce pas ?- mes pieds de la chute, de sorte que je continue à marcher devant Dieu, dans la lumière qui éclaire les vivants.

Malgré cet avenir sombre, David, réitère au nom du peuple Juif, sa fidélité à Dieu, sa confiance sur le rétablissement final du peuple d’Israël.

 

[1] Les premiers temps de l’Église (recueil de textes) de Marie Françoise Baslez/ Texte 41 : « Marcion et la rupture radicale » de Michel Tardieu (p. 403). Marcion se réfère pour la parabole des outres à Matthieu Chapitre 9, verset 17 ainsi que Marc Chapitre 2, verset 22 et Luc Chapitre 5, verset 37. Pour l’arbre mauvais il se réfère à Luc Chapitre 6, verset 43.

[2] Gérard Mordillat et Jérôme Prieur/Jésus contre Jésus/Chapitre « livré » (p 372/373/374)

[3] Gérard Mordillat et Jérôme Prieur/Jésus contre Jésus/Chapitre « livré » (p 375/376/378/380)