110 à 130, psaume 53 : Alexandrie.

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtonsalexandrie shutterstock_224224732

Si les ardeurs des Juifs de Judée ont largement été refroidies par l’aventure qui a mené à la destruction du Temple en 70, les Juifs de la diaspora eux se trouvent au premier plan dans cette génération, en particulier la communauté jusqu’alors la plus prestigieuse, celle d’Égypte et plus particulièrement celle d’Alexandrie.

Au niveau de l’Empire romain, cette génération, sous le signe des Antonin, voit la fin du règne de Trajan (98/117) et le début de celui d’Hadrien (117/138).

À la veille de cette génération, la population Juive dans le monde romain, donc dans le monde, est à son apogée en terme quantitatif :

  • Juster[1] a pu dresser des communautés juives de l’Empire une liste impressionnante. Certaines étaient de faible importance. Mais l’ensemble des juiveries d’Égypte se chiffrait sans doute par centaines de mille, celle de Rome par dizaines de milliers d’âmes. Un chiffre global est malaisé à établir. Du moins un accord tend à se faire touchant la proportion des Juifs dans la population de l’Empire : 6 à 7 millions, dit Juster, pour un total de 80 millions, soit 7 %. Lietzmann, qui ramène avec Beloch le chiffre global à 55 millions, retient le même pourcentage. Le R.P. Bonsirven propose 1/12e, soit 8 %. Les chiffres sont en général, donnés pour le Ier siècle. Dès ce moment, la petite Palestine n’y figure que pour la moindre part : ½ million pense Lietzmann.

Si la destruction du Temple a porté un coup au Judaïsme palestinien, il a été pour la Diaspora un élément de renforcement:

  • Elle[2] (la destruction du Temple) a tout d’abord supprimé cette inégalité déjà signalée entre les Juifs de Palestine, d’observance totale, et ceux du dehors, réduits à une pratique partielle de la Loi. Égaux désormais de leurs coreligionnaires palestiniens, les dispersés se trouvent ainsi mieux armés pour leur action auprès des Gentils. Pour l’universalisme juif, le Temple était un obstacle et une entrave. Il rappelait en toute netteté le lien entre la religion juive et le sol palestinien, il concrétisait le caractère national de la tradition religieuse et du culte. En détruisant Jérusalem et en dissociant ainsi la religion de l’État Juif, la première continuant d’exister alors que le second avait disparu, les Romains ont, en définitive, servi le Judaïsme : « Loin de l’abattre », Bouché-Leclercq le note fort justement, « la destruction du Temple de Jérusalem, en le débarrassant du culte, lui avait donné une vigueur nouvelle et une plus grande facilité de propagande ».

Victorian engraving of the Roman emperor Trajan. Digitally restored image from a mid-19th century Encyclopaedia.Toutefois, cette force de la diaspora à cette génération est mise à dure épreuve en particulier à Alexandrie, le principal foyer de la diaspora :

  • Il semble[3] que tout aille pour le mieux entre l’empereur Trajan et les Alexandrins comme entre le même empereur Trajan et les Juifs d’Égypte, à l’extrême fin du Ier siècle de notre ère et au début du IIème. Alexandrie ancienne carteMais ce n’est qu’une accalmie avant l’orage qui va arriver de l’ouest quelques années plus tard. Les Juifs de Cyrène s’insurgeront contre le pouvoir romain ; la révolte s’étendra à l’Égypte. Elle engloutira le judaïsme hellénisé d’Alexandrie et d’Égypte dans un tragique naufrage.

La menace n’est pas l’antisémitisme Chrétien. Celui-ci n’est pas encore mur, même si la génération précédente l’a déjà ensemencé. Pour cette génération, c’est l’antisémitisme païen qui reproche aux Juifs leur particularisme :

  • Après[4] la catastrophe de la première guerre contre Rome, les Juifs de Palestine et de la diaspora se tinrent tranquilles durant une période relativement longue. Le peuple et ses meneurs avaient perdu le goût d’aventures messianiques – ou bien on l’avait étouffé. Mais la grande révolte de la diaspora, dans la première moitié du IIe siècle, devait montrer que le messianisme constituait toujours une force politique aux lourdes répercussions avec laquelle il fallait compter.
  • La révolte éclata sous Trajan et est liée – au moins de façon indirecte – à sa campagne contre les Parthes, à l’est de l’empire. Profitant de ce qu’il était occupé en Mésopotamie (115) et de la défection militaire qui en résultait, les Juifs d’Égypte et de Cyrénaïque se soulevèrent, bientôt imités par ceux de Chypre puis de Mésopotamie. Selon les sources, la révolte était dirigée contre les voisins « païens » (gréco-romains) des Juifs dans les différents foyers d’insurrection ; des massacres et d’incroyables atrocités commis par les Juifs sur la population païenne sont attestés par Dion. L’un des chefs des Juifs en Cyrénaïque est appelé Lucuas par Eusèbe, Andréas par Dion, à Chypre, il est question d’un certain Artémion. Trajan estimât si grave la révolte qu’il envoya un de ses meilleurs généraux, Marcus Turbo, en Cyrénaïque afin de mater la rébellion (ce à quoi il ne parvint qu’après de longs combats). À Chypre, le carnage a dû être tel qu’après la répression, l’île fut strictement interdite à tout Juif (selon Dion, même les naufragés étaient mis à mort).
  • La participation des Juifs de Mésopotamie au soulèvement représentait pour Trajan un danger particulier, la frontière orientale étant un point névralgique de l’empire et la région venant à peine d’être conquise sur les Parthes. Ici, c’est le général maure Lusius Quiétus qui fut chargé du rétablissement de l’ordre. Ce dernier s’acquitta si bien de sa mission qu’il fut récompensé par Trajan avec le gouvernement de la province de Judée.
  • […] La tendance actuelle (de la part des historiens) est à considérer que les Juifs de Palestine n’ont pas pris part à ce soulèvement. La situation en Palestine était certainement tout autre que dans la dispersion, et il semble que cette révolte sous Trajan ait vraiment été une révolte de la diaspora, née des conditions spéciales que connaissait le judaïsme gréco-romain de la diaspora (rapprochement culturel n’excluant pas un renforcement des oppositions essentielles, concurrence économique, etc.).

Ce danger, Flavius Josèphe, l’avait déjà pressenti, lorsque dans son « Contre Apion » (écrit à la fin du Ier siècle) il s’attaque à l’antisémitisme païen, en particulier celui des Égyptiens (par contradiction aux Grecs auquel furent assimilés les Juifs pendant une longue période depuis la conquête d’Alexandre) d’Alexandrie, dont Apion est un « digne » représentant :

  • Mais[5] il (Apion) insiste. « Pourquoi donc, dit-il, s’ils sont citoyens, n’adorent-ils pas les mêmes dieux que les Alexandrins ? » A quoi je (c’est Flavius Josèphe qui s’exprime) réponds : « Pourquoi aussi, bien que vous soyez tous Égyptiens, vous livrez-vous les uns aux autres une guerre acharnée et sans trêve au sujet de la religion ? Est-ce que pour cela nous ne vous donnons pas à tous le nom d’Égyptiens, et vous refusons-nous plus qu’à tous les autres celui d’hommes, parce que vous adorez des animaux hostiles à notre nature, et que vous les nourrissez avec un grand soin, alors que toute la race humaine semble une et identique ? Mais s’il y a entre vous Égyptiens de telles différences d’opinions, pourquoi t’étonnes-tu que des hommes, venus d’un autre pays à Alexandrie, aient conservé sur cette matière leurs lois primitivement établies? »

Mais les efforts de Flavius Josèphe seront vains, le conflit entre païens et Juifs se durcit, renforcé par le fait que la destruction du Temple a dû faire penser aux païens que soit le Dieu des Juifs n’existait pas soit il existait mais avait abandonné les siens.

La révolte des Juifs sous Hadrien est vraisemblablement la réponse à un harcèlement de plus en plus fort des autochtones envers les Juifs qu’ils ont toujours considérés comme étrangers. Étrangers protégés par le pouvoir du temps d’Alexandre et des Ptolémée, mais aujourd’hui sans soutien depuis que Rome a repris le pouvoir et a délaissé les Alexandrins (« grecs ») au profit des Égyptiens rendant inconfortable la position des Juifs.

C’est ce conflit que le psaume de cette génération reflète :

L’impie a dit en son cœur : « Il n’est point de Dieu ! » On est corrompu, on commet des actes odieux ; personne ne fait le bien. Dieu, du haut du ciel, regarde les hommes, pour voir s’il en est de bien inspirés, recherchant Dieu. Tous ils ont dévié, ensemble ils sont pervertis ; personne n’agit bien, pas même un seul.

L’impie (les païens) se sent fort après la destruction du Temple qui nie à leurs yeux l’existence du Dieu d’Israël. Ils n’hésitent pas à dresser un tableau péjoratif du peuple d’Israël afin de mieux l’attaquer.

Ah, ils s’en ressentiront, tous ces ouvriers d’iniquité, qui dévorent mon peuple comme on mange du pain, et n’invoquent point Dieu.

Cette génération verra le massacre de nombreux Juifs dans la diaspora, victimes principalement de leurs adversaires païens qui profiteront de la réaction romaine pour parfaire leur œuvre destructrice envers le peuple d’Israël.

Là même ils seront saisis d’effroi, où il n’y a pas lieu de s’effrayer ; car Dieu disperse les membres de ceux qui t’assiègent. Tu le couvres de honte, Dieu les ayant rejetés. Ah ! Puisse venir de Sion le salut d’Israël ! Quand Dieu ramènera les captifs de son peuple, Jacob jubilera, Israël sera dans la joie.

Mais si le peuple d’Israël ne peut là que subir douloureusement les attaques des nations qui l’accueillent pendant le long exil de cette dernière et longue partie de la nuit, l’aurore finira par poindre avec la résurrection du peuple d’Israël qui montrera aux nations incrédules que le Dieu d’Israël est bien présent et toujours fidèle à son peuple qu’Il réinstallera à Sion, la terre qui lui est dédiée.

 

 

[1] Marcel Simon/Verus Israël/Chapitre 2 : « Lendemains de crise : La Diaspora » (p53)

[2] Marcel Simon/Verus Israël/Chapitre 2 : « Lendemains de crise : La Diaspora » (p55)

[3] J Mélèze Modrzejewski/Les Juifs d’Égypte de Ramsès II à Hadrien/Chapitre : le crépuscule, l’Égypte dans l’empire romain – Le temps des malheurs

[4] Peter Schäfer (traduction de Pascale Schulte)/Histoire des Juifs dans l’antiquité/Chapitre : « L’entre deux guerres : de 74 à 132 après J. C.) »

[5] Flavius Josèphe/Contre Apion/Livre II/Chapitre 6