90 à 110, psaume 52 : Les Évangiles.

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtonsevangiles shutterstock_363977024

Au niveau de l’Empire romain, cette génération est marquée par la poursuite du règne de Domitien (81/96 frère de Titus qui régna de 79 à 81, et donc fils de Vespasien qui les précéda de 69 à 79), suivi du premier des Antonin : Marcus Nerva (96/98) suivi encore du début de règne de Trajan (98/117).

Là encore, il est important de recadrer le titre de ce psaume avant d’essayer de comprendre la portée du psaume lui-même.

L’épisode (que nous avons déjà évoqué) impliquant Doëg l’Iduméen se situe juste avant que David trouve refuge dans la grotte d’Adoulam.

david recoit les pains consacres 00028866Dans sa fuite pour échapper aux troupes de Saül, il trouve refuge à Nob, où se trouvent l’arche d’alliance et les prêtres qui en assurent le culte. Affamé, il demande à consommer les pains consacrés. Le prêtre Ahimélec accepte la requête de David. Doëg qui a été témoin de la scène avec Ahimélec en avertit Saül qui décide alors de se venger envers les prêtres qui ont porté assistance à David qu’il poursuivait. Toutefois les serviteurs de Saül refusèrent d’exécuter les prêtres. Saül alors se tourne vers Doëg qui exécute les prêtres.

Cet épisode illustre parfaitement la génération qui nous intéresse.

David qui est le porteur de la lignée du Messie est placé devant un dilemme : menacé de mort lui et donc le futur Messie et par voie de conséquence le peuple d’Israël (ou au moins son espoir de rédemption), il doit, pour survivre, faire abstraction de la sainteté des pains consacrés symbole du culte au Temple.

Lui et les prêtres prennent la décision de privilégier la survie d’Israël à la sainteté des pains consacrés. De cet événement, intervient Doëg, l’Iduméen, donc descendant d’Esaü et symbole de Rome, pour essayer d’éradiquer complètement la prêtrise et le culte du Temple. Son effort sera vain car celui-ci survivra grâce à Ebiatar qui échappe au massacre.

Dans la génération qui nous intéresse, après la défaite de 70, le Judaïsme est menacé de mort et les sages, sous la direction de Yohanan ben Zakkaï, décident d’abolir le culte sacrificiel et de conserver le reste de la loi mosaïque afin de préserver l’attachement de son peuple à Dieu à travers la propagation de l’alliance.

Sur cette brèche, les premiers Chrétiens essaient, comme l’a fait Doëg avec David, de supplanter complètement le peuple Juif en contestant son élection.

Prétextant que le culte sacrificiel a dû être abandonné avec la destruction du temple, ils considèrent que c’est l’intégralité de la loi qui devient caduque. Il n’est donc pas étonnant que cet épisode avec Doëg soit repris dans les Évangiles.

Si Jésus a pu citer cet épisode pour entrouvrir la porte aux païens, les rédacteurs des évangiles quelques générations plus tard s’en servent eux pour fermer la porte aux Juifs : Ainsi cet épisode concernant le roi David est repris dans l’Évangile selon Matthieu (repris également dans les Évangiles de Marc et Luc).

Effectuer une datation des Évangiles n’est pas aisé, de nombreux exégètes chrétiens ont tendance à définir une date au plus près de la vie de Jésus (au moins pour les Évangiles canoniques : Évangiles de Marc et de Matthieu) afin d’en garantir la fidélité.

Nous retiendrons toutefois une datation plus lointaine, justement dans la génération qui nous intéresse:

  • Pour[1] les anciens pères (de l’église), la chose était simple : le premier évangile avait été écrit par l’apôtre Matthieu « pour les croyants venus du Judaïsme » (Origène). Un grand nombre le pensent encore, bien que la critique moderne soit plus attentive à la complexité du problème. Plusieurs facteurs permettent de localiser le premier évangile. Il semble évident que le texte actuel reflète des traditions araméennes ou hébraïques : vocabulaire typiquement palestinien (lier et délier : 16,9, joug à porter, règne des cieux…) expressions que Matthieu estime inutile d’expliquer à ses lecteurs, usages variés (5,23 ; 12,5 ; 23,5.15.23). D’autre part, il semble bien ne pas être la simple traduction d’un original araméen, mais témoigner d’une rédaction grecque. Quoique typiquement pétri de traditions juives, on ne peut affirmer qu’il soit de provenance palestinienne. Ordinairement, on estime qu’il a été écrit en Syrie, peut-être à Antioche (Ignace s’y réfère vers le début du IIe siècle) ou en Phénicie, car dans ces contrées vivaient un grand nombre de Juifs. Enfin, on peut entrevoir une polémique contre le Judaïsme orthodoxe des Pharisiens, tel qu’il se manifeste à l’assemblée synagogale de Jamnia (Yavné) vers les années 80. En ces conditions, nombreux sont les auteurs qui datent le premier évangile des années 80-90, peut-être un peu plus tôt ; on ne peut parvenir à une entière certitude sur le sujet.

Pour notre part nous prendrons comme hypothèse que l’Évangile de Matthieu a été écrit, et surtout, diffusé dans la génération qui nous intéresse (90/110) car auparavant, le culte synagogale de Yavné n’était pas encore arrivé à une maturité suffisante pour créer cette réaction de rejet par les nouveaux Chrétiens (qui alors étaient essentiellement Juifs).

Devant la vacuité laissée par la destruction du temple et dans la disparition du culte sacrificiel, il y a visiblement deux tendances dans le Judaïsme Palestinien (et ses dépendances) :

  • Un culte de pureté basé sur la loi orale, remplaçant le culte sacrificiel par entre autres la pureté de la table. Ce culte est défendu par l’école de Yavné qui définit le judaïsme d’après la destruction du temple,
  • Un culte basé uniquement sur la foi, prôné par les Juifs se reconnaissant dans l’enseignement de Jésus.

La cohabitation entre ces deux visions devient vite impossible.

Du côté chrétien, la rédaction des Évangiles, ne se contente pas de la narration de la vie de Jésus ; elle en profite pour tirer à boulet rouge sur le culte concurrentiel symbolisé par l’école de Yavné et consomme ainsi la séparation du côté chrétien.

Du côté Juif, il en est de même. Toutefois la domination du christianisme dans l’histoire depuis sa rupture avec le judaïsme a pour conséquence que peu de traces nous sont parvenues de cette rupture du côté Juif du fait, entre autres, du bon usage de la censure à travers les siècles.

La scission s’était déjà fait jour lors de la destruction du Temple. Les[2] Judéo-chrétiens s’étaient désolidarisés des autres Juifs lors de la grande révolte juive contre les Romains de 66 ; ils avaient préféré fuir à Pella en Transjordanie plutôt que de rester combattre à Jérusalem. L’affrontement  cité dans l’Évangile selon Matthieu à propos des Pharisiens, semble plus adapté aux nouvelles règles de sainteté définies par l’école de Yavné auquel les premiers chrétiens se refusent.

Cette opposition envers les Juifs, en tant que concurrents du moment et non pas comme contemporains de Jésus (pour cela se référer en particulier au Chapitre 23 de l’Évangile selon Matthieu) s’affirme encore plus fort dans les autres évangiles :

  • [3] commence de se manifester dans l’histoire de l’Église naissante un état d’esprit hostile aux Juifs ? Il faut pour en trouver l’origine remonter assez haut. Il est né, dès que la prédication chrétienne se détourne d’Israël, où elle enregistre plus de revers que de succès, vers les Gentils et trouve chez eux des compensations à ses déboires initiaux. Il s’amplifie lorsque l’expansion ultérieure du Christianisme est devenue le fait de prédicateurs nés dans le paganisme, et que l’Église n’est plus essentiellement, en marge du peuple Juif raidi dans son refus, que la gentilité rachetée. Absent des épîtres de Paul, déçu de ses compatriotes, mais incapable de les haïr, il se manifeste clairement dans le IVe Évangile, où l’appellation même de Juif se charge d’un sens péjoratif. L’antisémitisme Chrétien est d’abord l’expression du dépit suscité par la résistance d’Israël. Il accompagne les prétentions de l’Église naissante à supplanter le peuple élu. Il traduit en outre le besoin d’expliquer le refus que les Juifs opposent au message qui leur était destiné.

Ce qui n’est qu’une lutte religieuse pour le triomphe d’idées lors de la génération qui nous intéresse va malheureusement servir de terreau pour l’enracinement tenace d’un antisémitisme chrétien tout au long des siècles qui vont suivre.

Ce qui sera évidemment dramatique pour le peuple Juif qui vivra en terre chrétienne car le christianisme ne se contentera pas d’être une force religieuse mais sera également une force politique à laquelle seront confrontées l’ensemble des communautés Juives occidentales pendant près de vingt siècles.

C’est ce danger que David nous énonce dans le psaume de cette génération qui verra le début de la rédaction des évangiles ou tout du moins de leur diffusion, qui aurait pu se contenter de se servir de Jésus pour amener les païens à la foi divine mais qui est allé plus loin en essayant dans le même temps de désigner le nouveau peuple chrétien comme le « vrai Israël » ce qui est annonciateur de beaucoup de drames pour le peuple Juif :

Pourquoi te glorifier de ta cruauté, l’homme vaillant ? La bonté de Dieu ne se dément jamais. Ta langue prépare des ruines, comme un rasoir effilé, ô artisan de perfidie !

Les rédacteurs des évangiles en introduisant les arguments de leur lutte propre préparent un avenir funeste pour le peuple Juif mais aussi pour le monde en dénaturant le message divin de sa portée originelle.

Tu donnes la préférence au mal sur le bien, tu aimes mieux mentir que parler loyalement. Sélah ! Tu n’as de goût que pour les discours malfaisants, pour le langage de l’astuce.

En voulant abattre la « concurrence juive » de cette génération, les auteurs vont engendrer bien plus de mal que souhaité,

Ainsi Dieu t’abattra-t-il pour toujours ; il t’empoignera et t’arrachera de ta tente ; il te déracinera de la terre des vivants.

David rappelle le sort final de la maison d’Esaü qui devra finir par reconnaître la suprématie, au moins vis-à-vis de Dieu de Jacob,

Sélah ! Les justes en seront témoins, saisis de respect, et ils riront de lui. « Le voilà, l’homme qui ne cherchait pas sa force en Dieu, mais qui se fiait à sa grande richesse, et faisait le fier dans sa passion du mal ! »

Le Christianisme au long des siècles qui vont suivre ne se contentera pas d’être un pouvoir spirituel, tous les empires d’Occident seront sous son contrôle. C’est cette puissance qui sera constamment utilisée envers les communautés Juives des empires chrétiens.

Ainsi David se plaît à rappeler aux Chrétiens, ce que Jésus avait lui-même annoncé et que Paul avait confirmé : si le peuple d’Israël peut sembler oublié par son Dieu aux yeux des autres peuples, la nuit n’est pas faite pour durer et l’aurore finira par poindre.

Ainsi l’exprime Paul :

  • Tu[4] diras sas doute : des branches ont été coupées pour que moi je sois greffé (les Chrétiens se proclament le « vrai Israël », ils pensent en effet le peuple d’Israël définitivement déchu à leur profit). Fort bien. Elles ont été coupées à cause de leur infidélité, et toi, c’est par la foi que tu tiens. Ne t’enorgueillis pas, crains plutôt. Car, si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, il ne t’épargnera pas non plus. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés, bonté envers toi, pourvu que tu demeures en cette bonté, autrement tu seras retranché toi aussi. Quant à eux, s’ils ne demeurent pas dans l’infidélité, ils seront greffés, eux aussi ; car Dieu a le pouvoir de les greffer de nouveau. Si toi, en effet, retranché de l’olivier sauvage auquel tu appartenais par nature, tu as été, contrairement à la nature, greffé sur l’olivier franc, combien plus ceux-ci seront-ils greffés sur leur propre olivier auquel ils appartiennent par nature.

Old olive trees in the garden of Gethsemane on the mount of olives in Jerusalem

C’est en reprenant cette image que David conclut ce psaume en modulant quelque peu le discours de Paul : les branches naturelles (le peuple Juif) n’ont pas été coupées de l’olivier, si les païens peuvent se greffer à l’olivier ce ne sera pas aux dépens du peuple d’Israël :

Tandis que moi, je suis comme un olivier verdoyant, dans la maison de Dieu : je mets à jamais ma confiance dans la bonté de Dieu. Éternellement, je veux te rendre grâce pour ce que tu as fait, et placer mon espoir en ton nom, car tu es bon à l’égard de tes pieux serviteurs.

 

 

[1] Nouveau Testament/édition intégrale TOB/Éditions du Cerf/Introduction à l’évangile selon Saint-Matthieu

[2] Dan Jaffé/Le judaïsme et l’avènement du christianisme/Introduction générale (pages 39/40 et 78)

[3] Marcel Simon/Verus Israel/Chapitre « Le conflit des orthodoxies/L’antisémitisme Chrétien » (II, page 245)

[4] Epître aux Romains, Chapitre 11, versets 19 à 24