70 à 90, Psaume 51 : Yabné

acces-psaume-fotolia_102515739_subscription_monthly_mhelp-bouton-fotolia_61356253_subscription_monthly_mButton aus zwei Puzzlestücken zeigt E-Mail KontaktButtonsButtonsoiseaux sacrifice shutterstock_330490274Cette génération est celle qui scelle le dernier et long exil des Juifs.

Après la chute de Jérusalem et la destruction du Temple, les Romains détruisent les dernières poches de résistance et concluent la reconquête de la Judée par la chute de Massada.

Toutefois, si la guerre des Juifs contre Rome a été féroce, le vainqueur ne cherche pas à détruire les Juifs. Malgré le carnage de la guerre (un Masada National Park - ruins of famous Israeli fortress, Israeltiers des Juifs de Judée a disparu), les Juifs de l’empire peuvent continuer leur foi, le Judaïsme reste religion licite et continue de séduire les élites romaines.

Le danger est ailleurs, le Christianisme naissant qui s’était fait une place au sein du Judaïsme se sépare progressivement de celui-ci sous l’influence des théories Pauliniennes, les partisans d’un Christianisme Juif perdent petit à petit la partie.

Rome finira par devenir Chrétienne et deviendra un adversaire du Judaïsme, mais avant cela il faudra attendre quelques générations même si les prémices de ce phénomène sont déjà à ressentir dès la présente génération qui voit vraisemblablement la finalisation des premiers évangiles qui transposent à l’époque de Jésus les oppositions de cette génération entre Chrétiens de tendance paulinienne et les fondateurs du nouveau Judaïsme, celui de l’exil.

C’est justement la fondation de ce nouveau Judaïsme qui est au centre de cette génération par la fondation de l’École de Yavné qui permettra une longue succession de sages rédacteurs des Talmud de Jérusalem puis de Babylone.

Il est donc important après la génération de la tragédie décrite par Assaf dans le psaume précédent que David vienne prendre la défense de son peuple pour qu’il prenne un nouveau départ. Il demande à Dieu cette faveur car lui aussi a été pécheur et lui aussi a eu droit à la clémence divine.

Les quarante-neuf premières malédictions du Lévitique correspondant aux quarante-neuf premières générations venaient en expiation de la faute du veau d’or.

Le peuple Juif qui venait de jouir des miracles de Dieu pour échapper à l’esclavage en Égypte, au lieu de sanctifier ce moment est allé vouer un culte idolâtre au veau d’or construit par Aaron.

David de même, qui pendant de longues années devait fuir la colère de Saül puis celle de nombreux ennemis, finit par trouver la paix à Jérusalem et c’est ce moment qu’il choisit pour commettre une faute qui remet en question tous ses acquis en ayant des relations avec Bethsabée et surtout en envoyant le mari de celui-ci à la mort pour dissimuler sa faute.

David demande en effet à Joab de faire que Urie meurt dans les combats, ce qui arrive et permet à David d’officialiser sa relation avec Bethsabée. L’enfant de cette union ne survit pas, un deuxième enfant naît : Salomon.

En dehors de la faute de convoitise, David essaie de masquer l’union charnelle qu’il eut avec Bethsabée en tentant de faire cohabiter Urie avec elle afin de dissimuler sa paternité, alors que Bethsabée attendait une attitude plus responsable lorsqu’elle lui indiqua qu’elle était enceinte.

Si Urie l’avait suivi, il est vraisemblable que la faute de David n’aurait pu être pardonnée. Mais la sagesse d’Urie sauve David. En effet en envoyant celui-ci à la mort, il commet un acte évidemment fautif mais, de par sa qualité de roi, moindre que son intention initiale.

Alors que David avait tout obtenu de Dieu et qu’il lui restait simplement à installer sa dynastie sur les destinées d’Israël, il s’égare et remet en cause celle-ci et se montre ainsi moins sage qu’Urie, qu’il envoie à la mort.

David se trouve après le crime commis contre Urie, vis-à-vis de Dieu dans une position identique à celle du peuple Juif après le veau d’or.

Comme le peuple Juif, David a reconnu sa faute mais doit le payer par la perte de son royaume et l’exil, il en est de même pour le peuple Juif qui après avoir essuyé les quarante-neuf malédictions du Lévitique se trouve rejeté d’Israël mais encore en vie : Dieu a puni David mais lui a pardonné. Dieu a puni le peuple d’Israël mais lui a pardonné.

Moïse avait cassé les deux tables de la loi en expiation symbolisant les deux temples, le deuxième temple vient d’être détruit. Le sang du peuple Juif est venu arroser l’autel qui est venu remplacer les sacrifices habituels:

  • De quel côté[1] qu’on jetât les yeux, on ne voyait que fuite et carnage. On tua un grand nombre de pauvres peuples qui était sans armes et incapables de se défendre. Le tour de l’autel était plein de monceaux de corps morts de ceux que l’on y jetait après les avoir égorgés sur ce lieu saint qui n’était pas destiné à sacrifier de telles victimes, et des ruisseaux de sang coulaient le long de ses degrés.

C’est ce qu’évoque le début du psaume :

Prends-moi en pitié, ô Dieu, dans la mesure de ta bonté ; selon la grandeur de ta clémence, efface mes fautes. Lave-moi à grandes eaux de mon iniquité, purifie-moi de mon péché. Car je reconnais mes fautes, et mon péché est sans cesse sous mes regards. Contre Toi seul j’ai failli, j’ai fait ce qui est mal à Tes yeux.

De même que la faute est évidente pour David qui a péché à travers sa liaison avec Bethsabée, le peuple Juif a fauté avec le veau d’or. David a été puni, mais sa punition lui vaut le pardon. Il en est de même pour le peuple Juif, la destruction du second Temple clôt l’épisode du veau d’or.

Mais l’expiation du peuple Juif pour la faute du désert est sévère car c’est lui-même qui sert symboliquement de sacrifice sur l’autel du Temple pour la faute de la génération du désert. Cela peut paraître injuste, mais la génération de 70 reste le peuple élu, si elle accepte cet héritage, elle doit en accepter le prix. Visiblement cette génération accepte le prix à payer et désire, quel qu’en soit le prix, préserver cette alliance.

Ceux qui sont sacrifiés ne sont pas plus coupables que ceux qui survivent. Leur sacrifice peut être comparé à celui imposé aux lépreux lors de sa guérison:

  • L’Eternel[2] parla à Moïse en ces termes : « Voici quelle sera la règle imposée au lépreux lorsqu’il redeviendra pur : il sera présenté au pontife. Le pontife se transportera hors du camp, et constatera que la plaie de lèpre a quitté le lépreux. Sur l’ordre du pontife, on apportera, pour l’homme à purifier, deux oiseaux vivants, purs ; du bois de cèdre, de l’écarlate et de l’hysope. Le pontife ordonnera qu’on égorge l’un des oiseaux, au-dessus d’un vase d’argile, sur de l’eau vive. Pour l’oiseau vivant, il le prendra ainsi que le bois de cèdre, l’écarlate et l’hysope ; il plongera ces objets, avec l’oiseau vivant, dans le sang de l’oiseau égorgé, qui s’est mêlé à l’eau vive ; en fera sept aspersions sur celui qui se purifie de la lèpre, et, l’ayant purifié, lâchera l’oiseau vivant dans la campagne ».

Sacrifice équivalent lorsqu’une maison est atteinte également de lèpre (ici employé de façon générique).  Le sacrifice de purification dans les deux cas consiste à sacrifier au hasard un des deux oiseaux offerts. L’autre oiseau est libre mais doit supporter le poids du sang de l’oiseau sacrifié.

Il en est de même pour le peuple Juif. Pour se laver une grande partie du peuple a été sacrifié. La partie qui a survécu garde éternellement en elle le souvenir de ce sacrifice. Le sang versé par les sacrifiés purifie les survivants qui par le souvenir de la catastrophe de la destruction du temple garderont à jamais le cap vers Dieu.

C’est ce qu’exprime David dans la suite du psaume :

ainsi Tu serais équitable dans Ton arrêt, Tu aurais le droit pour Toi en me condamnant. Mais en vérité, j’ai été enfanté dans l’iniquité, et c’est dans le péché que ma mère a conçu. Or Toi Tu exiges la vérité dans le secret des cœurs, dans mon for intérieur Tu m’enseignes la sagesse. Puisses-Tu me purifier avec l’hysope, pour que je sois pur ! Puisses-Tu me laver, pour que je sois plus blanc que neige ! Puisses-Tu me faire entendre des accents d’allégresse et de joie, afin que ces membres que tu as broyés retrouvent leur joyeux entrain. Détourne Ton visage de mes péchés, efface toutes mes iniquités.

En réponse à la demande de David, Dieu permet la survie du peuple Juif dans ces moments difficiles et surtout la survie du judaïsme. Parmi les différents mouvements religieux d’avant la destruction du second Temple, c’est le mouvement Pharisien qui permet cette survie :

  • Les[3] pharisiens de l’époque précédant la destruction du Temple propageaient une religiosité centrée sur le culte dont la clef de voûte était le Temple, à l’instar du culte des prêtres au Temple. Ce qui les différenciait néanmoins nettement de l’idéal des prêtres étaient qu’ils ne pratiquaient pas (ou pas uniquement) cette piété dans le Temple lui-même, mais qu’ils essayaient au contraire de transférer la sainteté du Temple à d’autres secteurs de la vie de tous les jours ; en d’autres termes, ils aspiraient à faire de tout Israël un peuple de prêtres, faisant ainsi de la maison particulière et mieux encore de la table personnelle un Temple en miniature. En conséquence, le Temple et le culte qui lui était rattaché n’étaient plus absolument indispensables, et l’on pouvait s’en passer. En observant les rites de pureté et les préceptes diététiques, chacun sanctifiait sa maison et sa table et contribuait à répandre sur tout Israël la sainteté limitée, à l’origine, au seul Temple.
  • Il semble que les idéaux de ces deux groupes (des pharisiens de l’époque tardive et des soferim – docteurs de la loi d’avant 70-) aient été repris par le nouveau groupe des rabbis (« mon professeur », « mon maître », à distinguer du terme actuel rabbin) d’après 70, lui servant de ligne directrice. La sainteté du Temple est conférée à tous les domaines de la vie quotidienne, cette sainteté n’est plus liée au Temple seul et n’est plus transmise par le culte, mais par l’étude et l’application de la Torah. Le code mosaïque se substitue au Temple comme foyer de la vie religieuse ; seuls l’enseignement et la pratique adéquats de la Torah font d’Israël un peuple saint. Les « médiateurs » de cette « nouvelle » sainteté ne sont plus les prêtres, mais les rabbis.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAMais un simple mouvement ne suffit pas à relever le défi, pour cela il faut un homme providentiel, c’est Yohanan ben Zakkaï qui est celui-là :

  • Le rabbi[4] auquel se rattache la refonte du judaïsme après la catastrophe de l’an 70 est Yohanan ben Zakkaï. On ne sait rien de précis sur sa personne. La tradition en a fait l’un des principaux pharisiens à l’époque de la destruction du Temple, mais c’est agir là sans nul doute de façon rétrospective et cela correspond peu à la vérité historique ; il est plus probable qu’il ait incarné la composante « docteur de la Loi » (donc plutôt « soferim » que pharisien) dans le judaïsme rabbinique. Il est à peu près certain en revanche qu’il a été responsable de quelques innovations juridiques qui devaient permettre la poursuite de la vie religieuse après la disparition du Temple et qui sont connues sous le nom de « taqqanot de Yabné » (motions d’urgence émanant d’une autorité rabbinique et ne reposant pas sur une donnée biblique). La Mishna, par exemple, nous transmet un tel recueil de taqqanot de Yohanan ben Zakkaï :
    • Lorsqu’un des jours fériés du nouvel an (qui en comptait deux) tombait précisément un sabbat, on avait l’habitude au sanctuaire de sonner [du schofar] mais pas à la campagne. Depuis la destruction du Temple, Rabban Yohanan ben Zakkaï a prescrit qu’il faut sonner [du schofar] partout où se trouve une cour de justice.
    • Eléazar a dit : « Rabban Yohanan ben Zakkaï n’a décrété cela qu’à propos de Yabné. » On lui répondit : « Peu importe qu’il s’agisse de Yabné ou de tout autre lieu où se trouve une cour de justice. »
    • À l’origine, le loulav était apporté au sanctuaire [tous] les sept [jours de la fête des Tabernacles] et à la campagne [seulement] un [jour]. Depuis la destruction de Temple, Rabban Yohanan ben Zakkaï a prescrit que le loulav serait [aussi] à la campagne apporté [tous] les sept [jours] en souvenir du sanctuaire. [D’autre part il a prescrit] qu’il serait interdit toute la journée d’agiter le loulav.
    • À l’origine, on avait l’habitude d’accepter le témoignage de l’apparition de la nouvelle lune durant toute la journée. Un jour, les témoins tardèrent à venir et les lévites ne surent quel chant entonner. Alors on ordonna de n’accepter les témoins que jusqu’au Minha. Mais si les témoins n’arrivaient qu’après, on considérait ce jour et le suivant comme sacrés. Depuis la destruction du Temple, Rabban Yohanan ben Zakkaï a prescrit que l’on devrait accepter le témoignage de l’apparition de la nouvelle lune toute la journée…

La renaissance du Judaïsme est ainsi assurée par Yohanan ben Zakkaï qui s’installe à Yavné après avoir fui Jérusalem :

  • La petite[5] ville de Yabné/Jamnia, en plaine maritime (possession directe de l’empereur) est étroitement lié à la personne de Yohanan ben Zakkaï qui en fit le lieu de la résurrection du judaïsme sous la forme du judaïsme rabbinique. La littérature rabbinique relate, dans un récit fameux, comment Yohanan ben Zakkaï et ses fidèles vinrent s’établir à Yabné (il s’enfuit de Jérusalem dans un cercueil pour fuir les insurgés et obtint cette faveur de Vespasien qui tenait le siège en lui prédisant son avenir impérial, ce qui présente quelques similitudes avec l’histoire de Josèphe lors du siège de Iotapata). […]
  • Le seul but du judaïsme rabbinique est d’observer la Torah dans le sens et l’étendue demeurée possible après 70, et ce but est garanti par les patriarches, chefs légitimes de ce judaïsme rabbinique. Certes la Torah est la seule chose qui soit restée aux Juifs après la destruction de Jérusalem et du Temple, mais elle est aussi la chose principale, l’essence et la puissance fondamentale du judaïsme qui finira même par triompher de Rome.
  • Après 70, Yabné devint à tel point le foyer géographique et le centre spirituel du judaïsme rabbinique que l’on a coutume d’intituler l’intervalle séparant la destruction du Temple du soulèvement de Bar Kokhba « période de Yabné ». C’est sous la direction de Yohanan ben Zakkaï, puis de son « successeur » Gamaliel II, fils de Simon/Shiméon ben Gamaliel Ier que les bases du judaïsme rabbinique furent jetés et qu’un tri minutieux des documents qui devaient plus tard constituer la Mishna eut lieu. C’est pourquoi on appelle aussi volontiers la période de Yabné : « période de formation » du judaïsme rabbinique.

C’est bien Yohanan ben Zakkaï qui est évoqué par David dans la suite du psaume :

Dieu, crée en moi un cœur pur, et fait renaître dans mon sein un esprit droit. Ne me rejette pas de devant Ta face, ne me retire pas Ta sainte inspiration. Rends-moi la pleine joie de Ton secours, et soutiens-moi avec Ton esprit magnanime. Je voudrais enseigner Tes voies aux pécheurs, afin que les coupables reviennent à Toi. Préserve-moi, ô Dieu, Dieu de mon salut, d’un arrêt sanglant ; ma langue célébrera ton équité. Seigneur, puisses-Tu m’ouvrir les lèvres, pour que ma bouche proclame tes louanges ! Car Tu ne souhaites pas de sacrifice, – je les offrirais volontiers — Tu ne prends point plaisir aux holocaustes : les sacrifices agréables à Dieu, c’est un esprit contrit ; un cœur brisé et abattu, ô Dieu, Tu ne le dédaignes point.

David peut ainsi reprendre confiance dans la résurrection finale de son peuple à la fin des temps.

C’est ce qu’il exprime dans la fin du psaume :

Ah ! Dans Ta bienveillance, daigne restaurer Sion, rebâtir les murailles de Jérusalem. Alors Tu agréeras des sacrifices pieux, -holocaustes et victimes parfaites — alors on présentera des taureaux sur ton autel.

[1] Flavius Josèphe/Guerre des Juifs/Livre sixième/Chapitre 26

[2] LÉVITIQUE, Chapitre 14, versets 1 à 7.

[3] Peter Schäfer/Histoire des Juifs dans l’antiquité/traduction de Pascale Schulte/Chapitre : l’entre deux-guerres de 74 à 132 (p 160/161)

[4] Peter Schäfer/Histoire des Juifs dans l’antiquité/traduction de Pascale Schulte/Chapitre : l’entre deux-guerres de 74 à 132 (p 162/163)

[5] Peter Schäfer/Histoire des Juifs dans l’antiquité/traduction de Pascale Schulte/Chapitre : l’entre deux-guerres de 74 à 132 (p 164 à 166)