Du Xe au XIIIe siècle[1], l’Occident connaît un essor économique exceptionnel par son ampleur et sa durée. Les défrichements et le réaménagement général des terroirs permettent un formidable accroissement de la production, qui favorise l’augmentation de la population. Les villes, presque disparues de l’Europe au Xe siècle, ressurgissent.

Suit le XIVe siècle qui peut ainsi se résumer :

  • « De la famine, de la peste et de la guerre, délivre-nous, Seigneur »[2], telle est la prière des hommes du XIVe siècle, accablés par le malheur des temps.

Une série [3] de mauvaises récoltes, provoquées par une succession d’étés pluvieux, entraîne le retour de la famine en 1315. La rareté fait aussi augmenter les prix alors même que la dépression continuelle dans les villes entraîne le chômage et la baisse des salaires.

En 1306[4], Philippe le Bel a expulsé les Juifs de France. Leur retour est décidé le 28 juillet 1315, pour se conformer à la « commune clameur du peuple ». Car le peuple a appris à ses dépens que les chrétiens sont bien moins conciliants que les Juifs.

De même, la France a connu, après la Seconde Guerre mondiale, non pas trois siècles d’essor économique mais 3 décennies de croissance soutenue, les 30 glorieuses. Depuis, les conditions économiques ne cessent de se détériorer sans réel espoir de retournement. Les Français les plus pauvres et les Français moyens ne cessent de voir leur pouvoir d’achat se restreindre. Pour beaucoup il devient de plus en plus difficile de survivre dignement.

La France de Vichy, antisémite, avait voulu se débarrasser de ces juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais depuis l’après-guerre, les Juifs étaient de nouveau bien admis en France. La France des années 1950 voire des années 1960 (avant que De Gaulle y mette un frein), était massivement pro-Israël, y compris à gauche !

Que ce soit pour le 14e siècle ou pour la France d’après les 30 glorieuses, le résultat est le même pour les Juifs : une vive résurgence de l’antisémitisme le plus destructeur. Dans les deux cas, la présence juive est remise en question.

Ainsi, la même année que le décret qui permet le retour des Juifs en France en 1315, a lieu la croisade des « Pastoureaux » :

  • En 1315[5], une terrible famine, la pire sans doute de l’histoire, s’abattit sur l’Europe. (…) C’est alors qu’en 1320, les paysans du Nord de la France, excédés de misère, quittèrent leurs demeures isolées et se mirent en marche, dans l’espoir d’améliorer leur sort. (…) C’est ainsi que naît la Croisade des « Pastoureaux ». (…) Chemin faisant, la troupe vit sur l’habitant, elle pille, et puisqu’il s’agit d’une croisade, c’est aux Juifs qu’elle s’en prend de préférence. (…) Le sang des Juifs coula à Auch, à Gimont, à Castelsarrasin, Rabastens, Gaillac, Albi, Verdun-sur-Garonne, Toulouse, sans que les fonctionnaires royaux cherchent à intervenir et semble-t-il, avec la muette approbation du peuple ; en d’autres localités aussi (il existe encore de nos jours près de Moissac un endroit dénommé « Trou-aux-Juifs » – symbolisant un emplacement de massacre de Juifs -).

Loin de vouloir de se faire pardonner de ces massacres, dans les pays complices de ceux-ci, on voit au contraire une volonté de se prémunir de représailles des Juifs, bien loin de la réalité. C’est ainsi que Poliakov analyse les affaires qui suivent en France la Croisade des Pastoureaux (l’auteur cite Vitry le François et Chinon) :

  • Massacrer[6] d’abord, et, par crainte d’une vengeance accuser ensuite, prêter aux victimes ses propres intentions agressives, leur imputer sa propre cruauté : de pays en pays et de siècle en siècle, sous différents travestissements, nous retrouvons ce mécanisme.

Ce diagnostic de Poliakov est malheureusement d’actualité quand l’Europe, qui a exterminé ses Juifs il y a de cela près de 80 ans, tente de faire porter à Israël des méfaits fictifs pour attribuer aux victimes la cruauté de leurs bourreaux, pensant ainsi se laver à bon compte de l’impardonnable.

Ainsi le mouvement des gilets jaunes est provoqué comme la croisade des Pastoureaux par le sentiment de misère ressenti par de nombreux Français. Comme au XIVe siècle, les Juifs sont la seule cible « facile » à atteindre et c’est donc cette cible qu’ont choisie certains de ces gilets jaunes. Pas tous les gilets jaunes ne sont antisémites, mais pas tous les pastoureaux ne l’étaient non plus. Dans les deux cas, la « masse » laisse faire, laisse se défouler les « marginaux ».

Le mouvement des gilets Jaunes amplifie l’antisémitisme ambiant. Antisémitisme largement alimenté par de nombreux responsables politiques et de nombreux intellectuels qui essaient de l’habiller d’antisionisme pour, comme l’explique Poliakov, tenter de se laver des crimes passés envers les Juifs.

Antisionisme qui n’a aucun sens aujourd’hui, le sionisme étant un mouvement du XIXe siècle qui visait simplement à l’installation de Juifs sur des terres désertes du territoire aujourd’hui israélien. Ceci de façon pacifique, car les sionistes du XIXe siècle n’étaient pas armés, leurs ennemis d’alors c’étaient les moustiques.

La Croisade des Pastoureaux a eu pour résultat la disparition irréversible de nombreuses communautés juives en France puis la disparition quasi complète des Juifs en France jusqu’à la révolution. La multiplication actuelle des attaques anti-juives, avec ou sans actes, accélère le départ des Juifs de France (qui a lui-même été réellement amorcé à l’issue des 30 glorieuses), y compris pour les Juifs qui se considéraient laïcs et sans attaches avec Israël.

Les attaques anti-juives associées aux croisades des gilets Jaunes vont bien dans ce sens.

Paul David

Plus d’info sur la Croisade des Pastoureaux:



[1] D’après (préface de Georges Duby) : « Une histoire du monde médiéval ». Chapitre : « Vieux empires et jeunes nations, Grandes mutations, 1300-1492). (p. 329-330)

[2] D’après (préface de Georges Duby) : « Une histoire du monde médiéval ». Chapitre : « Vieux empires et jeunes nations, Grandes mutations, 1300-1492). (p. 329-330)

[3] D’après (préface de Georges Duby) : « Une histoire du monde médiéval ». Chapitre : « Vieux empires et jeunes nations, Grandes mutations, 1300-1492). (p. 329-330)

[4] D’après Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme : du Christ aux Juifs de cour ». (p. 95-96)

[5] Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme : du Christ aux Juifs de cour ». (p. 118 à 120)

[6] Léon Poliakov : « Histoire de l’antisémitisme : du Christ aux Juifs de cour ». (p. 123)


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  1. d’accord avec l’auteur sauf sur l’installation des Juifs en Palestine car les sionistes ignoraient la présence d’une population sur la terre d’Israël, elle ne fut donc pas pacfique mais faite de manière violente,inévitable.

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    • Elle ne fut pas violente au départ. Les sionistes achetaient les terres dont personne ne voulaient, en particulier celle du littoral incultivable et infestée par la malaria. C’est devenu violent quand le mufti de Jérusalem a voulu stopper l’immigration juive et la contre-balancer par une immigration arabe et en organisant des pogroms non pas sur les nouvelles terres occupées par les sionistes mais sur les juifs implantés de longue date (Hebron et Jérusalem en particulier), cela c’était au 20ème siècle et non au XIXème. Les statistiques montrent que ce qu’on appelle Palestine aujourd’hui en y associant l’Israël d’aujourd’hui et la Jordanie avait une population globale de 70000 âmes (musulmans, juifs et chrétiens réunis) au XIXème siècle à un moment où la population mondiale était 6 fois moins nombreuse qu’aujourd’hui. Cela signifie, que sans immigration arabe, la population musulmane de ces territoires aujourd’hui devrait être de 400 000 musulmans; c’est 4 fois moins que la population musulmane d’Israël actuelle !!! (sans inclure celles des territoires palestiniens, de gaza et de la Jordanie).

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